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REVUE
DE PARIS.
IMPRIMERIE DE LA SOCIETE TYPOGRAPHIQUE BELGE,
ADOLPHE WAHISN ET GOMPAGHIE.
REVUE
DE PARIS.
NOUVELLE SÉRIE. — ANNÉE 1842.
TOME CINQUIEME,
MAI.
fintr^llfô,
ATI BUREAU DE LA REVUE DE PARIS,
RUE POS8É8-AUX-LOLPS, N» 74.
1842
THERESE DUNOYER.
X. (1)
LA PRÉSE?ÎTATI07i.
M. de Montai prenait son thé , lorsque son domestique ou-
vrit la porte et annonça M. le marquis de Beauregard.
Le marquis avait quarante ans environ ; il était grand , ad-
mirablement bien fait ; quoique Tàge eût un peu épaissi sa
taille, autrefois mince et svelte, elle se déployait encore très-
avantageusement sous une redingote du matin de couleur
bronze , coquettement serrée au-dessus de la saillie des han-
ches, et dont les larges revers, doublés de velours, laissaient
voir un gilet de piqué blanc et l'ample nœud d'une cravate de
soie d'un bleu pâle ; un pantalon gris-clair tombant sur des
brodequins vernis complétait l'habillement du marquis. Ses
cheveux châtains , naturellement bouclés , et çà et là mêlés de
quelques mèches argentées, encadraient son front large et uni ;
ses yeux noirs, grands , un peu à fleur de tête et à demi voilés
par les paupières, étaient surmontés de sourcils bien accusés,
bien écartés et surtout très-élevés. Ce signe caractéristique de
la fierté , joint au port de tête impérieux du marquis et à la fa-
culté qu'il possédait de semWer toujours regarder de très-
haut, quelle que fût la place qu'il occupât, lui donnait l'air du
(1) Voyez tome IV, page 205.
6 REVUE DE PARIS.
monde le plus altier. Son nez aqiiilin, d'une perfection rare ,
caractérisait noblement sa figure; un demi-sourire errait sou-
vent sur ses lèvres moqueuses ; ses joues un peu pleines
étaient encadrées de soyeux favoris châtains qui rejoignaient
presque les commissures de la bouche ; le menton à fossette ,
hardi , saillant, et d'une nuance bleuâtre , était soigneusement
rasé.
L'accent du marquis était naturellement élevé, et il gras-
sayait en vrai Parisien.
Il ne manquait à M. de Beauregard que l'habit pailleté du
xvnie siècle pour faire revivre au moral et au physique le
type des grands seigneurs de cette époque , dont M. de Lauzun
représentait la parfaite élégance , et M. de Lauraguais l'esprit
insolent, caustique et railleur.
Soit par suite d'une plaisanterie familière , soit par une sorte
de déférence que la vieille renommée de M. de Beauregard in-
spirait aux hommes plus jeunes que lui , on l'appelait commu-
nément marquis; peut-être enfin était-il si essentiellement
marquis dans l'acception aristocratique de ce mot, que rien
ne semblait plus naturel que de lui donner son titre.
M. de Beauregard entra, selon son habitude, d'une façon
bruyante. Jamais M. de Montai ne lui avait vu une physiono-
mie plus riante et surtout plus sardonique.
— Ah çà ! mon cher, — dit-il au comte, — que diable de-
venez-vous donc? Voilà cinq ou six jours que l'on ne vous a
vu au club. Il court sur vous des bruits funestes , je vous en
préviens.
— Quels bruits, marquis? Vous m'effrayez.
— On dit que vous avez subi en plein théâtre une exposition
publique?
— Comment cela? où cela ?
— Au Palais-Royal . quel pilori! dans une loge, avec une
grosse femme, un mari et un enfant, une madame.... ma-
dame....
— Héloise Dunoyer, marquis?
— C'est ça, une Héloïse qui n'est pas nouvelle, dit-on, au
contraire. Mais pourquoi vous commettre ainsi? Ignorez-vous
donc que ces espèces-là rentrent dans la catégorie des choses
bizarres dont on a une fois envie par aberration de goût? Mais
REVUE DE PARIS. 7
alors on prévient ses amis pour qu'ils ne s'y trompent pas.
Tenez, moi, il y a dix ans, quelque chose de semblable m'est
arrivé. Voilà la marche que j'ai suivie.
— Je vous écoule, marquis j il y a toujours à admirer et à
profiler avec vous.
— Figurez-vous qu'un matin, en m'éveillant , je ne sais
quelle idée biscornue me passa par la tête, et je me dis : Tiens,
je n'ai jamais eu de femme de juge pour maîtresse! ça doit
être curieux , la femme d'un homme qui porte une robe ; ça
doit être comme qui dirait le monde à l'envers. Il faut, pardieu,
que je me passe cette fantaisie-là. C'était bien aisé à dire, mais
où diable aller pécher la femme d'un juge?
— Pour vous, marquis, ça devait être, en effet, très-embar-
rassant, je le conçois.
— Alors je me dis : Il y a un moyen , c'est de me créer des
relations judiciaires... un procès.
— Parfaitement raisonné, marquis.
— Et parfaitement agi, comme vous allez voir. J'habitais
alors , rue de Grenelle; l'hôtel de Verneuil , propriété de mon
grand-oncle ; j'avais pour voisin un vieux fesse-mathieu ,
l'homme le plus farouche du monde à l'endroit de la mitoxen-
neté ; je voulais un procès pour avoir un juge , un juge pour
avoir sa femme : ce vieux farouche était mon procès tout
trouvé. J'envoie chercher une demi-douzaine de maçons, et
je commence à faire démolir le mur qui séparait mon jardin de
celui de mon chatouilleux voisin.
— Mais, marquis , il y avait de quoi le rendre furieux?
— En trois heures , nos deux jardins n'en faisaient plus
qu'un.
— Mais le farouche voisin, marquis?
— Le farouche voisin allait se promener tous les matins sur
le boulevard des Invalides ; en rentrant, il voit nos deux jar-
dins fondus en un seulj il s'exaspère, il rugit, il s'informe,
il accourt.
— Ah ça! et pour lui expliquer votre abattis, que diable lui
dîtes-vous, marquis?
— Je dis à ce vieillard que je l'adore, qu'il m'est impossible
de vivre séparé de lui, que j'allais faire pareillement abattre le
mur qui séparait nos deux appartements , atin de confondre à
8 REVUE DE PARIS.
jamais nos deux existences... ; et mes démolisseurs d'entamer
sa muraille. Le voisin me croit fou , il envoie chercher un com-
missaire, on verbalise, je réponds que je suis dans mon droit,
ainsi que je le prouverai -devant les tribunaux, mais que, par
respect pour la loi , je suspends , pour le quart d'heure, la dé-
molition du mur. De là procès . de là juge, de là visite à l'un
de mes Solons, M^ Joseph Renardeau.
— Il y avait donc une M'"^ Renardeau, marquis?
— Une énorme, mon cher, aussi énorme que votre ancienne
Héloïse, et qui faisait tourner toutes les têtes du palais. Bref,
mon cher, sous le prétexte de mon procès (que j'ai perdu et qui
m'a coûté dans les environs de dix ou douze mille francs) je
m'introduisis chez les Renardeau ; le reste alla de soi-même.
— Mais l'exposition , marquis?
— M'y voici. J'ai toujours eu, à l'Opéra , une loge d'en cas
outre la mienne, je l'offre au ménage ThémiSy la Renardeau
se pomponne à tour de bras 5 c'était une grosse petite blonde,
blanche, vraiment gentille, avec de jolis yeux bleus et une taille
rondelette.
— Vous n'etites pas alors à vous repentir de votre idée bis-
cornue, marquis ?
— Pas du tout; et c'est ici, mon cher, que je me cite pour
exemple. La veille, au club, j'avais officiellement annoncé
l'exhibition publique de la Renardeau dans ma petite loge,
déclarant comme quoi j'avais eu le caprice de la femme d'un
juge, comme quoi je m'étais fait un procès pour en rencontrer
une, etc. L'histoire se répand , et le lendemain, à l'Opéra, tout
ce qui était un peu du monde attendait , la lorgnette en main ,
l'arrivée des Renardeau et des renardillons, car il y avait deux
ou trois petits. Peu s'en fallut que toutes les loges de ma con-
naissance applaudissent lorsque mon homme et sa famille
entrèrent dans ma loge ; ce gaillard-là , dans son meilleur ré-
quisitoire, n'avait jamais produit un pareil effet, j'en suis sûr.
J'allai alors modestement jouir de mon triomphe auprès de ma
Renardeau , et voilà comment je m'affichai sans me compro-
mettre. C'est, mon cher, avec celte franchise qu'il faut se con-
duire envers ses amis , lorsqu'on ne veut pas que les choses
prennent une certaine apparence trop vraisemblable.
— Je profiterai de la leçon, marquis , bien que ma position
REVUE DE PARIS. 9
diffère un peu de la vôtre. Mais qu'advint-il de vos amours
avec la femme du juge? Était-ce aussi original que vous l'es-
périez ?
— Foi de gentilhomme , mon cher, elle était absolument
comme une autre, et son mari aussi. Ah ça , mais la vôtre,
cette grosse Diinoyer? cette ancienne Héloïse? La plaisanterie
est stupide, mais j'y tiens.
— Vous le savez, marquis, je vous dis tout, je vous demande
vos conseils, je les suis aveuglément 5 en un mot, si j'ai quel-
que mérite je vous le dois.
— Voyons , flatteur, vous avez l'air parfaitement content de
vous.
— Et avec assez de raison. D'abord l'ancienne Héloïse ne
m'est de rien ; mais dites-moi , marquis , quelle fortune donne-
t-on à Achille Dunoyer?
— Je ne sais pas ce qu'on lui donne , mais on dit que son
père et lui ont pris dans les environs de trois ou quatre mil-
lions.
— C'est une belle fortune. Et le Dunoyer n'a que deux filles,
marquis?
— J'y suis. Il n'y a qu'un inconvénient, mon cher, c'est
qu'on ne voudra pas de vous pour gendre. On se glorifiera de
votre intimité parce que, pour ces gens-là , vous êtes quelque
chose; on vous portera en manière de grelot et de panache,
on vous donnera à dîner, quels dîners! on vous prêtera même
deux ou trois cents louis, au lieu de renouveler un attelage,
parce que, pour la maison, vous ferez auiani d'effet qu'une
paire de cheveaux neufs et que vous ne coûterez pas plus
cher; mais ne comptez pas qu'on vous donne une des filles en
mariage.
— Il est possible qu'on ne me la donne pas, marquis; mais,
si je fais ce que M. Dunoyer a fait pour sa fortune..., si je la
prends ?
— ■ J'aime mieux ça , enlever mamzelle Dunoyer? C'est diffé-
rent, mon cher, ça me va. La tradition des enlèvements se perd,
les petites filles finiraient par croire que ça n'existe que dans
les romans, et dans beaucoup d'occasions ça démoraliserait ces
pauvres petits anges.
— Écoulez ,. marquis, et rendez-vous justice en la rendant à
1.
lu REVUE DE PARIS.
celui que vous appelez quelquefois votre élève. Pour vous don-
ner une marque de confiance absolue, je vous dirai d'abord,
au sujet de Julie...
— Que vous avez voulu vous marier avec elle et qu'elle vous
a refusé.
— Comment, vous savez?... — dit M. de Montai en pâlissant
de rage.
— Il n'était bruit que de cela hier au foyer de la danse à
l'Opéra. La petite Flora disait partout que la tante Sauvageot
criait à tue-tè(e que vous aviez voulu indignement suborner
sa nièce Julie ; suborner! le mot a été trouvé ravissant à pro-
pos d'un légitime mariage. Vous sentez bien que je suis trop
votre ami pour croire à un mot, un seul mot, de ces mauvaises
plaisanteries-là. Vous étiez déjà beaucoup trop Vamant de
M'ie Julie. Encore une fois , je ne veux pas mettre seulement
en ffuestion la probabilité d'une telle ignominie. Revenons à
M"e Dunoyer, j'aime encore mieux ça.
— Vous avez raison, marquis. Eh bien ! il y a trois semaines,
j'allai dîner chez le banquier pour la première fois.
— Et sa fille, qu'est-ce que c'est? Quelque chose de com-
mun ? Une maritorne?
M. de Montai se leva, alla prendre une boîte à portrait dans
son secrétaire , et, la montrant au marquis :
— Que pensez-vous de cette figure ?
— Ravissante ! quoique d'une expression un peu dure.
Qu'est-ce que c'est que cette femme-là ?
— Mon arrière-grand'mère , la vicomtesse de Montai , une
des plus belles et des plus diaboliques créatures de son temps ,
morte à vingt-huit ans ; elle a fait les beaux jours de la ré-
gence ; sa vie est un roman dont le dénouement a été terrible;
sa légèielé, pour ne pas dire plus , a causé d'affreux malheurs
dans ma famille. Telle que vous la voyez, cette belle dame a
causé la mort tragique d'un de mes grands-oncles, l'aïeul de
ce cousin breton dont je vous ai parlé.
— Le baron de Ker... de Ker... il n'y a que les Bretons pour
avoir de ces noms-là.
— - Ewen de Ker-EUio... qui habite son vieux manoir eu vrai
gentilhomme campagnard.
— C'est ça, de Ker-EUio. Et son aïeul?
REVUE DE PARIS. 11
— Est mort d'une manière funeste à cause de cette belle
créature dont vous voyez le portrait , marquis.
— Mais quel rapport ce portrail de votre arrière-grand'mère
peut-il avoir avec la fille des Dunoyer?
— Par je ne sais quel étrange hasard, M"« Thérèse Dunoyer
ressemble à ce portrait d'une manière frappante.
— Allons donc, mon cher, illusion d'amoureux.
— Elle lui ressemble, vous dis-je, tellement qu'elle a , de
même que ce portrait , un signe noir au-dessus du sourcil
gauche.
Ceci devient , en effet , du dernier romanesque. Mais ce qui
est non moins étrange , c'est que j'ai une idée confuse d'avoir
vu..., il y a longtemps, quelqu'un de fort ressemblant à ce
portrait; mais où cela? mais quand cela? je n'en sais pardieu
plus rien; continuons. Les Dunoyer sont riches, leur fille est
jolie, elle ressemble à votre arrière-grand'mère... et vous voulez
l'enlever...
— Je ne sais pourquoi M"^ Thérèse (elle s'appelle Thérèse)
n'avait pas voulu descendre dîner le jour où son père m'avait
invité; force fut à M. Dunoyer d'envoyer chercher sa fille;
grâce aux indiscrétions de la petite sœur, véritable enfant
terrible , qui s'écria que sa grande sœur était triste parce
qu'elle avait été mise la veille qu pénitence, et que çà lui ar-
rivait souvent, je devinai que la grande sœur était la souffre-
douleur de la maison. Que vous dirai-je ? la figure, les manières,
l'accent de Thérèse, révélaient une telle pureté de race, elle
avait l'air si naturellement au-dessus de tout^on entourage, que
je crois que l'ancienne Héloïse , comme vous dites, a fait un
faux pas, il y a quelque seize ou dix-sept ans. Ce qui est cu-
rieux, c'est que justement à celte époque un de mes oncles ma-
ternels, qui ressemblait beaucoup à mon arrière-grand'mère,
le marquis de Senonges , est resté quelque temps à Paris et...
— M'y voici, mon cher, m'y voici, vous me remettez main-
tenant sur la voie. Lorsque tout à l'heure je vous disais que le
portrait me rappelait confusément quelqu'un, c'est du marquis
de Senonges, voire oncle, que je voulais parler; il était char-
mant, en effet, et très à la mode dans un certain monde; on
l'appelait le Richelieu des bourgeoises. Il avait d'ailleurs bra-
vement servi comme colonel sous l'empire.
12 REVUE DE PARIS.
— C'est cela même, marquis.
■— Tout ce qu'on pouvait reprocher à Senonges, c'était d'a-
voir un peu trop la tournure d'un officier d'Opéra-Comique; il
avait trop l'air de s'appeler Saint-Léon ou Saint Ernest et d'èlre
de naissance mauvaise tête, colonel de hussards , et bon cœur;
mais ceci le rendait justement la coqueluche du quartier
d'Antin , où les financières raffolaient encore de ce qu'on ap-
pelle en province les Elleviou. Mais que diable est devenu
Senonges?
— Je ne sais, il s'est embarqué pour le Texas, nous n'en
avons plus eu de nouvelles.
— Continuons. Thérèse est un peu votre cousine.... à la
mode de Senonges. Elle est belle comme un ange, ou plutôt
comme un diable. Revenons à ce diner.
— Thérèse ne me regarda pas; je lui parlai, elle me ré-
pondit sèchement; il y avait lu du parti pris. Après dîner,
quelques personnes vinrent sans doute pour me voir; j'étais
annoncé, j'étais le lion de cette soirée ; l'ancienne Héloïse se mit
au piano ; je fis tout doucement causer l'enfant terrible ; je ne
sais pourquoi je m'étais figuré que Thérèse devait lire beau-
coup de romans en cachette ; c'est la ressource des jeunes filles
maltraitées et qu'on appelle mauvais sujets; je demandai à la
petite si sa sœur aimait beaucoup la lecture. En effet, Thérèse
lisait beaucoup, et choisissait à son gré dans la bibliothèque
de monsieur son père. Cette bibliothèque était ouverte et com-
muniquaitau salon ; oubout de quelques instants, j'y entrai, les
rayons étaient intacts. Je vis là Voltaire, Rousseau, Diderot,
Marivaux , Byron.
— Thérèse avait dû d'abord courir là en fille bien apprise.
— Je le crois ; pourtant ces ouvrages étaient complets. Enfin ,
à force de chercher , je m'aperçus que René manquait à un
exemplaire de Chateaubriand. Thérèse devaitètre sousie charme
de cette mélancolique lecture. Sans doute elle adorait Chactas
ou René. Or, comme je n'avais la réputation ni d'un Chactas ni
d'un René , de là sans douté l'accueil glacial , presque malveil-
lant. Qu'en dites-vous, marquis?
— Tout ceci est sagement déduit. Poursuivez.
—Heureusement , en me mettant à table , j'avais été si préoc-
cupé de Thérèse, de sa ressemblance avec mon aïeule, et du
REVUE DE PARIS. 13
projet qu'à l'Instant même je venais de concevoir, que j'avais
é(é très-peu brillant , ne me souciant pas d'ailleurs de faire de
grands frais pour les Dunoyer. Je pus donc attribuer ma préoc-
cupation à une rêverie mélancolique lorsque j'eus découvert
que Thérèse était amoureuse de Chactas ou de René. En sortant
de la bibliothèque, je rentrai dans le salon ; l'ancienne Héloïse
avait fini d'instrumenter, elle était en nage. Après quelques
banalités sur son talent, je m'approchai de sa fille. Thérèse,
triste et pensive , était dans un coin du salon. Je la chambrai
de façon qu'elle fut forcée de m'écouter, je fis tomber la con-
versation sur la littérature. Thérèse me demanda d'abord , avec
un élonnement d'une adorable impertinence, si je lisais. — Je
lis très-peu, lui dis-je, mais je relis sans cesse deux ou trois
livres de prédilection : Montaigne, la Nouvelle Héloïse et
René. — Vous lisez René, monsieur? vous! — s'écria Thé-
rèse presque avec colère ; comme si elle me croyait capable de
profaner cette poétique lecture. — Oui , je lis René. Cela vous
étonne, mademoiselle? — La pauvre enfant est élevée si fort
en sauvage, qu'elle me répondit, presque malgré elle : Cela
oie m'étonne pas , cela m'afflige. — Pour René? — lui dis-je
en souriant. Elle parut surprise de se voir devinée, rougit et
baissa les yeux. Après un silence de quelques minutes, je re-
pris : — René est moins cruel pour moi que vous ne le sup-
posez, mademoiselle; si indigne que je sois de lui, il m'ac-
cueille avec bonté , il se laisse aimer, il ne repousse pas un
malheureux condamné aux joies factices du monde.
— Pour le coup , mon cher, votre Thérèse est une sotte, si
là-dessus elle ne vous a pas éclaté de rire au nez.
— C'est bien ce qu'elle a fait , marquis.
A la bonne heure; cette fille commence à m'inléresser beau-
coup.
— Elle m'a donc ri au nez. Je suis resté impassible ; après
quelques mots insignifiants, je suis sorti, assez satisfait du
manque de respect de M"^ Dunoyer. De deux choses l'une, ou
elle croirait m'avoir déconcerté, et une jeune fille comme elle
devait être flattée de déconcerter un homme comme moi; ou
elle regretterait d'avoir accueilli impertinemment l'aveu d'une
sympathie qui n'avait rien de blessant pour elle , et les repro-
ches qu'elle se ferait alors me rendraient intéressant.
14 REVUE DE PARIS.
— Soit , mais jusqu'à présent , mon cher, je ne trouve pas le
moindre motif de vous admirer, tout ceci est correctement
conduit, rien de plus.
— Attendez , marquis , attendez ; j'avais été frappé de ces
mots de l'ancienne Héloïse : Dites à ma fille de descendre.
Sa fille ne logeait donc pas dans le même appartement que sa
mère. Grâce à l'enfant terrible, j'appris que les deux sœurs et
miss Hubert, gouvernante anglaise, occupaient seules un ap-
partement au troisième. La maison était énorme, il devait y
avoir quelque location j en sortant, je regardai les écriteaux;
que vis-je? deux chambres à louer au quatrième sur le devant,
c'est-à-dire dans le même corps de logis, un étage au-dessus
des sœurs.
— Ceci est mieux.
— Le lendemain , mon tapissier est allé louer et meubler ce
petit appartement , sous le nom d'un M. Bernard, qui habitait
la campagne, et voulait avoir un pied-à-terre à Paris. Il y a au-
jourd'hui trois semaines, marquis, que j'ai eu avec Thérèse
Dunoyer l'entrevue que je vous ai racontée. Je vous fais grâce
des transitions, et j'arrive aux faits. Voici une lettre que la fille
du banquier m'a remise hier soir chez sa mère.
— Ceci est très-bien , donnez....
Et M. de Montai remit au marquis la lettre suivante , lettre
que celui-ci lut tout haut :
« Mon cœur bat, ma main tremble... Mon Dieu, ce que je
fais est bien mal , mais je me confie à votre honneur, monsieur;
je vous en conjure, ne m'écrivez plus jamais. Si adroit que
soient vos moyens de me remettre vos lettres, je tremble tou-
jours... Ah! pourquoi voire imprudence m'a-t-elle forcée de
prendre votre premier billet? Pourquoi ai-je été assez faible
pour le lire?... Encore une fois, je vous en conjure, ne m'é-
crivez plus, monsieur, et surtout ne restez plus des journées
entières dans ce petit appartement au-dessus du nôtre. Mon
Dieu ! si l'on savait que c'est vous qui l'habitez , je serais
perdue... Je vous crois , je vous crois , puisque vous vous dites
malheureux à cause de moi. Vous dites que vous m'aimez : eh
bien ! je vous crois... Je n'ai pas besoin que vous me prouviez ,
parla retraite que vous vous imposez, que vous pouvez re-
noncer à ce monde, à ces succès qui doivent avoir tant de
REVUE DE PARIS. 15
charmes pour vous. Vous me dites que vous avez renoncé à cette
femme de théâtre ; mon père nous l'avait dit... sans cela jamais
je ne vous aurais écrit... Vous me dites encore que cette re-
traite vous est chère, parce qu'elle vous rapproche de moi , que
ce bonheur vous suffit, que vous n'en voulez pas d'autre , et
que, si je vous aimais, vous n'auriez rien à envier au monde;
et puis après cela vous ajoutez qu'il y a un secret qui vous
empêche de me demander si je vous aime, moi. Alors... pour-
quoi me dire que vous m'aimez, moi? »
— Pauvre petite ! elle intéresse , — dit M. de Beauregard en
souriant. C'est d'un naïf superbe, continuez, marquis.
Le marquis continua.
« Un secret fatal, dites-vous? Mon Dieu, quel est-il ce se-
cret ? Pourquoi ne me l'avoir pas écrit dans vos longues lettres?
Un secret, et fatal encore ?
T) Mon Dieu! je n'ai pas dormi de la nuit , tant cette idée me
tourmentait. Hier, chez ma mère, vous aviez l'air si triste, si
triste ! il m'a fallu bien du courage pour retenir mes larmes.
Mais quand je suis rentrée chez moi, oh ! comme j'ai pleuré.
Miss Hubert est très-méchante, il n'y a aucune confiance à avoir
en elle.
» Mon Dieu , ne me perdez pas. Mon père et ma mère sont si
sévères pour moi ! Ah ! si vous saviez, ce ne sont pas des pa-
rents comme d'autres... sans cela , et encore... A quoi bon? à
quoi me servirait de leur tout dire, puisqu'un secret vous em-
pêche de me demander si je vous aime.
» Je consentirais bien k ce que vous m'écriviez encore, mnis
une seule fois , oh pour la dernière fois , si vous me promeniez
de me dire ce secret et de n'être plus triste comme vous l'êtes
depuis plusieurs jours.
» Vous vous plaignez de ce que je ne vous regarde pas chez
ma mère : c'est que je ne veux pas pleurer devant tout le
monde. Il y a dans votre physionomie quelque chose de si dé-
solé, que les larmes m'en viennent tout de suite aux yeux. Et
on vous disait si moqueur, si étourdi , si gai ! moi je le croyais ;
c'est pour cela que je vous en voulais d'aimer mon pauvre René.
Vous m'avez pardonné cela , n'est-ce pas?
B Oh ! oui , vous êtes digne de comprendre René ; mon Dieu !
j'aurais tant de choses à vous dire là-dessus, et vous semblez
16 REVUE DE PARIS.
éviter les occasions où vous pourriez me parler. Hier, ma mère
nous a laissés un moment seuls ensemble, vous ne m'avez pas
dit un mot , et vous m'avez regardée en silence de ce regard si
tendre, si navré, qui depuis me poursuit, qui me force à vous
écrire, car il me semble que vous êtes là... qui me regardez.
Vous aviez Tair si malheureux. Vous n'aurez plus cet air-là ,
n'est-ce pas , pour ne plus m'obliger à vous écrire? C'est si mal
et si dangereux !
» Voilà maintenant que je ne sais pas si j'aurai le courage
d'aller glisser cette lettre sous votre porte, comme vous me
l'avez dit. Si l'on me surprenait, mon Dieu! Ah! je n'oserai
jamais, ah! je commets une grande faute. Ma mère, ma mère,
pourquoi n'ai-je pas de confiance en vous? »
— Ici, marquis, — dit M. de Montai, — vous devez recon-
naître des traces de larmes.
— Oui , mon cher, puis quelques mots illisibles à demi effacés
par cette rosée céleste; puis ce naïf post-scriptum tracé à la
hâte : Brillez cette lettre. Ah ça, et quand Thérèse a glissé
toute tremblante la lettre sous la porte du petit appartement
du quatrième, est-ce que votre porte s'est brusquement ou-
verte ?
— Ah ! marquis , je ne suis pas encore si écolier; c'était l'ef-
faroucher au moins pour quinze jours.
— A la bonne heure. La porte est donc restée fermée.
— Très-honnêtement fermée. J'avais conseillé à Thérèse de
laisser descendre sa petite sœur et miss Hubert pour dîner, et
de profiter de ce moment pour monter jusqu'à ma porte.
— Pas mal. C'était à la fois songer au présent et à l'avenir,
une habitude à faire prendre, habitude presque innocente d'a-
bord , et plus tard Allons, allons, mon cher élève, bravo!
— En effet, dès qu'on a sonné le premier coup de cloche,
qui précède d'une demi-heure le moment où l'on se met à table,
j'ai couru aux aguets , la porte du troisième s'est ouverte, l'en-
fant terrible a descendu bruyamment avec la gouvernante;
quelques minutes après j'ai entendu le pas léger et pour ainsi
dire ému de Thérèse; elle montait en s'arrètant presque à
chaque marche. L'œil à la serrure, je la voyais parfaitement;
elle regardait autour d'elle d'un air inquiet, effaré, puis elle
avançait timidement sa jolie tête au-dessus de la rampe de
REVUE DE PARIS. 17
l'escalier, écoulait encore, s'éloignait et se rapprochait de ma
porte, perdant ainsi mille fois plus de temps qu'il n'en fallait
pour glisser sa lettre. Enfin , après avoir encore hésité, elle fit
un mouvement d'une crânerie adorable, qui voulait à peu près
dire : le sort en est jeté; elle se baissa, la lettre glissa sous la
porte. Lorsque Thérèse se releva, elle avait les joues enflam-
mées, ses genoux tremblaient, elle s'appuya un moment à la
rampe en mettant une main sur son sein qui battait violem-
ment ; pendant une seconde son charmant visage exprimait ces
violents ressentiments d'audace et de crainte, d'orgueil et de
remords , de passion et de timidité, qui bouleversent les traits
de toute jeune fille qui commet son premier acte de mauvais
sujet. Tout à coup la voix criarde de l'enfant terrible retentit
au premier. Thérèse tressaillit. Légère comme une fée, elle
sembla glisser sur l'escalier; au tournant de sa spirale, comme
Thérèse relevait un peu sa robe pour descendre plus rapide-
ment, je vis tout son brodequin noir qui faisait valoir le plus
joli pied du monde; un moment encore j'aperçus sa taille
souple , mince , cambrée , son joli cou blanc oii s'attachaient si
gracieusement ses épais cheveux noirs ; puis elle disparut en
vraie sylphide. Alors...
M. de Montai en était là de son récit lorsque son domestique
annonça M. le capitaine Des Roches.
Au nom du capitaine , une expression de haine contracta les
traits du marquis; mais cette émotion fut si rapide que M. de
Montai ne s'en aperçut pas, et il alla remettre dans son se-
crétaire le portrait de son aïeule et la lettre de Thérèse.
XI.
1 INVITATION.
Le capitaine Des Roches était un capitaine de spahis , d'une
admirable figure, grand, svelte, basané, ayant trente ans à
peine , et la barbe aussi noire que ses dents étaient blanches.
On ne pouvait rien voir de plus éblouissant que ce jeune homme
18 REVUE DE PARIS.
revêtu de son cosfiime oriental; ce jour-là, il était simplement
et élégamment vêtu.
Le capitaine Des Roches était non-seulement un très-brave
soldat, mais un des sportman les plus distingués de France.
Il n'y avait guère de meilleur jockey, soit pour une course, soit
pour un steeple-chase; du reste ouvert et gai, bon compagnon,
grand chasseur, franc buveur, noble joueur , et, quant aux
femmes , aussi séduisant qu'heureux, aussi recherché que dis-
cret, disait-on.
Le capitaine Des Roches , commençant à parler dès le salon
qui précédait la chambre à coucher de M. de Montai , n'avait
pas encore aperçu le marquis , et il s'était écrié en entrant:
— Tu sais l'affaire de Beauregard? — Puis, voyant ce dernier,
il fit un mouvement d'étonnement, courut à lui, lui serra cor-
dialement la main, et lui dit d'un air interrogalif : — Ça n'était
donc pas vrai?
— Quoi donc? — demanda M. de Montai.
— Son duel de ce matin ? — dit le capitaine.
— Son duel ! son duel ! Vous deviez vous battre ce matin,
marquis? — demanda M. de Montai.
— Eh mon Dieu! mon cher, Henri IV est mort! il y a
trois heures que j'ai tué le colonel Koller. — Puis , se retour-
nant vers le capitaine Des Roches : — Comment ça va-t-il ,
Bédouin?
— Très-bien , — dit le capitaine. — Diable de marquis! il
n'y a que lui pour faire les choses vite et bien. Mais pourquoi
ne m'avez-vous pas pris pour témoin?
— Et moi aussi, marquis? — s'écria Montai.
— Parce que Baudricourt et Sainle-Luce se sont trouvés hier
au club lors de ma querelle avec Koller, et la partie s'est ar-
rangée tout de suite.
— Ah marquis! marquis! vous serez toujours notre maître à
tous. Quel sang-froid ! — dit Montai. — Figure-toi, Des Roches,
qu'il est ici depuis une heure à raconter des histoires à mourir
de rire, à causer de choses et d'autres, aussi calme que s'il
sortait de son lit.
— Vous êtes, pardieu, Irès-élonnant ! —Est-ce que j'ai quinze
ans? est-ce que j'en suis à mon premier duel? Que diable vou-
lez-vous donc que ça me fasse ?
P,EVUE DR PARIS. 19
— Et la cause de ce duel? — dit Montai.
— Rien. Koller se vantait toujours de ses duels, cela m'im-
patientait.
— C'est vrai , vous le lui aviez dit cent fois , marquis , et je
suis encore à comprendre comment ce sauvage endurait si pa-
tiemment vos bourrades à ce sujet. Le pauvre diable vous esti-
mait, — dit Des Roches.
— Bien obligé. Hier soir il a recommencé ses atroces plai-
santeries à propos de son duel avec ce malheureux d'Armen-
tières, qu'il a tué.
— Un enfant qu'il avait provoqué, — dit Montai.
— Oui. Cela m'a indigné; j'ai grièvement insulté Koller,
nous nous sommes battus ce malin, je l'ai tué; parlons d'autre
chose.
— Ah ! marquis , marquis ! ceci est bien jeune pour un
homme marié, — dit M. de Montai.
— A propos d'homme marié, mon cher Bédouin, vous ne
voulez donc pas décidément faire la cour à ma femme? — dit
le marquis au capitaine Des Roches. — Ètes-vous singulier ! je
vous présente à la marquise au dernier bal costumé, dans tout
l'éclat de voire splendeur orientale; il y a deux mois que vous
la voyez assez intimement, et vous êtes pour elle (en ma pré-
sence du moins) d'une froideur qui va presque jusqu'à l'éloi-
gnement, tandis que, de son côté, elle vous trouve insupporta-
ble ( du moins elle me le dil ).
— Comment, marqnis! vous ne voyez pas que Des Roches
s'est occupé de M»^' de Beauregard , qu'il a perdu sa peine et
qu'il lui tient rancune? — dit Montai.
— Vous êtes fou , mon cher, — dit le capitaine en riant. —
Tenez, marquis, s'il faut vous l'avouer, M™^ de Beauregard est
un peu... trop puritaine pour moi. J'ai un ton exécrable, les
femmes de bonne compagnie m'imi)osent et me rendent stupide,
je ne puis trouver un mot ù leur dire ; lorsque j'ai l'honneur de
voir la marquise, je passe le temps ù regarder tour à tour le
tapis et la pendule pour voir arriver la fin de ma mortelle vi-
site, et vous concevez que ça ne me rend pas aimable , comme
vous le dit votre femme.
— N'en croyez pas un mol. mon cher Montai, — dit le mar-
quis j — il n'y a rien de plus sournois, de plus perfide, que ces
20 REVUE DE PARIS.
vauriens qui affectent de n'aimer que les impures ; les pauvres
maris croient cela et disent à leur femme : « Croiriez-vous ma
chère, que Des Roches (je suppose), qui a tout ce qu'il faut
pour réussir ailleurs, n'adresse ses hommages qu'à des créa-
tures du plus bas étage ?» A quoi la femme est sur le point de
répondre involontairement au mari : « Pour qui me prenez-vous
donc, monsieur? vous m'insultez ! »
L'entretien fut interrompu par le domestique de M. de
Montai , qui vint apporter une carte de visite à son maître.
Celui-ci lut à haute voix : Le baro?i de Ker-EUio.
— Le chouan? le cousin breton bretonnant? — s'écria le
marquis.— Le canard sauvage a donc quitté ses bruyères ?
— Priez M. de Ker-Ellio d'entrer, — dit M. de Montai.
Le domestique sortit.
— Un provincial?— dit le capitaine Des Roches.
— Oui , et qui vient pour la première fois à Paris , — dit
M. de Montai en souriant.
— Eh bien ! pardieu ! il arrive bien ,— s'écria le marquis ; —
il dînera avec nous ce soir.
— Ce soir? — dit M. de Montai.
— Oui , sans doute , je venais vous inviter , et j'allais passer
chez vous aussi , Bédouin.
— Mille grâces , marquis; mais quelle idée bizarre? Le jour
même de ce duel !
— Ça vous paraît étrange , n'est-ce pas ? mais j'ai une raison
pour agir ainsi, et, pardieu ! vous n'êtes pas de mes amis si
vous me refusez.
A ce moment , M. de Ker-Ellio entra.
Nous prions le lecteur de se souvenir qu'Ewen était un
homme simple et rêveur , pieux et bon , d'un esprit inculte ,
d'un caractère ferme et loyal , d'une âme aimante et généreuse,
d'un courage calme , mais éprouvé , un homme entin complè-
tement étranger à certaines mœurs, à certaines corruptions ;
pour tout dire, c'était toujours le rustique élève de l'ex-dragon,
l'abbé de Keroutllan.
L'extérieur d'Ewen échappait au ridicule, car il n'annonçait
aucune prétention; sa redingote bleue sévèrement boutonnée
jusqu'au cou, sa cravate noire , ses cheveux courts , sa barbe
brune et épaisse, lui donnaient une physionomie mâle et austère.
REVUE DE PARIS. 21
En se trouvant face à face avec des élégants , Ewen n'é-
prouva aucune timidité ; sans affecter de rudesse , il ne fut ce-
pendant pas gêné; il se présenta d'une manière simple, froide
et polie.
Nous avons sommairement rappelé les principaux traits
du caractère d'Ewen , afin de faire partager peut-être au lec-
teur l'étonnement profond que ressentit le jeune gentil-
homme campagnard à certains passages de l'entretien sui-
vant.
Lorsqu'on avait nommé Ewen , M. de Montai était allé vive-
ment à sa rencontre.
Le capitaine Des Roches s'était levé pour allumer un ci-
gare.
Le marquis resta dans son fauteuil , considérant le Breton
avec curiosité.
— Que je suis aise de vous voir, mon cher cousin ! M. l'abbé
de Kerouellan ne m'avait pas fait espérer sitôt votre arri-
vée, — dit M. de Montai en serrant cordialement la main
d'Ewen.
— Je ne pensais pas non plus venir sitôt, mais des affaires
imprévues...
— Depuis combien de temps êtes-vous à Paris ?
— A mon arrivée , je me suis trouvé un peu indisposé , ce
qui m'a empêché, monsieur , de venir vous voir plus tôt.
— C'est un grand vol que m'a fait cette indisposition-là , —
dit M. de Montai.
Puis , s'adressant au marquis, et lui présentant Ewen , il lui
dit:
— M. le baron de Ker-Ellio , mon cousin.
M. de Beauregard se leva et s'inclina.
M. de Montai termina la présentation en disant à Ewen :
— M. le capitaine Des Roches, mon ami.
Le capitaine salua.
Tous se rassirent.
11 y eut un moment de silence assez embarrassant ; le marquis
le rompit le premier. Se tournant du côté d'Ewen, il lui dit
avec un mélange de noblesse et de cordialité qui n'appartenait
qu'à lui :
— Pardieu , monsieur , je vais vous faire une proposition
2.
22 REVUE DE PARIS.
très-indiscrète, mais très-franche ; et, en votre qualité de Bre-
ton, vous m'excuserez. Votre cousin , le capitaine Des Roches
et quelques autres de mes amis, me font le plaisir de dîner avec
moi; soyez des nôtres? Vous ferez ainsi tout de suite connais-
sance avec quelques coryphées de cette jeunesse dorée que mon
âge me donne le droit de présider.
Ewen avait trop de hon goût pour refuser cette invitation
par un sentiment de discrétion exagérée ; il répondit :
— J'accepte avec grand plaisir, monsieur, etjeremercie mon
cousin du bon accueil que vous voulez bien me faire.
— Et vous n"avez pas tort, monsieur, car il nous a dit tout
ce que vous valiez.
— Et vous avez confirmé ce que j'avais dit, mon cher cou-
sin,—reprit Montai.
— Ma foi, messieurs, — dit gaiement Ewen, — je vous préviens
qu'en vrai Breton , je suis capable de croire tout ce que vous me
dites.
— Nous le disons pour cela , monsieur ; et, pardieu î votre
franchise nous met si bien à l'aise , que je vous demanderai la
jjermission de reprendre avec ces messieurs l'entretien que
que nous avions commencé.
— Mais, marquis... — dit M. de Montai.
— D'honneur . mon cher, que dirions-nous à monsieur? Des
banalités. Comment trouvez-vous Paris? l'aspect de Paris a-t-
il réjiondu à votre attente? et autres sottises indignes de lui et
de nous.
— Vraiment, monsieur, je suis de votre avis, et autant
que vous j'ai peur de ces conversations-là ,— dit Ewen en riant.
— Et vous avez raison , monsieur. Vous me permettrez donc
de dire à ces messieurs avec qui je veux les faire dîner. Ce
menu des convives vous intéressera peut-être , les femmes sur-
tout, les plus fringantes impures de Paris.
— Ah! ah ! il y aura des femmes , marquis? — s'écria Des
Roches.
— Le capitaine affecte cet étonnement sous le prétexte que
je suis marié, monsieur , — dit confidemment le marquis à
Ewen.— A propos de çà , et si vous le permettez, j'aurai
l'honneur de vous présenter ù M'"'= de Beauregard; elle est
chez elle tous les mercredis.
REVUE DE PARIS. 23
— Monsieur... — dit Ewen en s'inclinant.
— Je dois vous prévenir , monsieur, que la marquise a dix-
huit ans à peine , qu'elle est jolie comme un ange ; mais
n'allez pas en devenir amoureux, vous rendriez le capitaine
jaloux comme un tigre j il ne veut pas l'avouer, mais il s'en
occupe beaucoup.
— N'écoutez pas le marquis, monsieur , il se moque cruel-
lement de moi. J'ai le malheur de n'aimer que les femmes de
mauvaise compagnie. M™'' la marquise de Beauregard m'im-
pose, tranchons le mot, me fait une peur horrible avec son
grand air. Je n'ai pas l'honneur de lui agréer, et le marquis
me raille sans pitié.
— C'est égal, — reprit M. de Beauregard en s'adressant à
Ewen , — méfiez-vous de Des Roches si vous rendez quelques
soins à ma femme. Il y a bien encore un M. Labirinle qui s'oc-
cupe fort de la marquise ! mais je ne sais trop s'il faut le
compter comme un adversaire sérieux celui-là. Qu'est-ce que
vous en pensez , Des Roches ?
— Diable ! marquis ; mais, si j'étais assez heureux pour m'in-
quiéter des adorateurs de M™^ de Beauregard . j'aurais grand'peur
de M. Labirinte : comment donc ! un jeune poëte , frais comme
une rose de mai, par là-dessus député et le bras droit d'un mi-
nistre... de M. Roupi-Gobillon , l'ami intime de Montai.
— Je vous demande pardon de ce nom-là, — dit le marquis
à Ewenj — en prononçant le nom de ce ministre, des Roches
a l'air de dire quelque chose d'assez malpropre , mais ce
drôle-là s'appelle ainsi. Et à propos de ça , ne trouvez-vous
pas que, lorsqu'on a déjà Tinfirmité de s'appeler -Rowpi, il
est indécent d'y ajouter encore Gohillon?
— Il y a sans doute quelque vanité là-dessous , — dit Ewen
en riant.
— Pardieu , monsieur , vous avez raison. Ce nom jumeau
doit être le fruit incestueux de l'orgueil aristocratique d'un
avocat démocrate, ce qui n'empêche pas M. Labirinte de dédier
de petits vers à la marquise et de gouverner un peu la France.
C'est là 011 est l'avantage du député sur vous, mon pauvre
Des Roches : vous servez le pays, tandis que M. Labirinte le
gouverne... et les femmes aiment toujours dominer... qui gou-
verne..*.
S4 KEVUE DE PARIS.
— Soit, marquis, — dit M. de Montai, — mais ne nous
mêlons pas des affaires des autres.
— Vous avez raison, mon cher, je suis de très-mauvais goût,
j'ai l'air de vouloir agacer deux rivaux l'un contre l'autre,
comme si cela me regardait. Or donc, et sans transition au-
cune , parlons des impures de notre dîner : d'abord je vous
amène W^^ Emma et sa sœur Herminie. — Puis s'adressant à
Ewen , le marquis ajouta : — M"'' Emma est un sujet très-dis-
tingué du ballet de l'Opéra , et M"^ Herminie , sa sœur , est une
ingénue de petit théâtre non moins distinguée. Toutes deux
sont à moi. Si ça peut vous amuser, je vous mènerai là, ça
vous fera tout de suite deux entrées dans le monde. M"'* de
Beauregard pour la bonne compagnie , mamzelle Emma et sa
sœur pour la mauvaise.
— Et qui aurons-nous encore en femmes, marquis? — dit
M. de Montai.
— Nous aurons la plus méchante, la plus maligne , la plus
effrontée, la plus mordante, la plus infernale diablesse de
notre enfer. Serpentine !
— Voilà un nom qui promet , — dit Ewen en souriant.
— C'est un surnom , — dit M. de Montai ; — elle se nomme
Adèle Clermont ; mais, comme dit le marquis, c'est bien la plus
diabolique créature, un esprit de démon , ne ménageant rien,
ne respectant rien, très au fait de tous les scandales du monde,
car elle ne voit que des hommes de bonne compagnie, et disant
tout ce qu'elle sait, quand l'envie lui en prend, sans s'inquiéter
des amants ou des maris.
— Avec cela jolie comme un ange , — ajouta Des Roches,
— et insolente comme Lucifer.
— Ah! j'oubliais Clarisse Harlowe et la belle Grecque, —
dit le marquis.
— Si le nom de Serpeiitine est significatif , — reprit Ewen ,
— celui de Clarisse Harlowe ne l'est pas moins; seulement,
dans une telle réunion , ce nom paraît bien sentimental.
— Rassurez-vous, dit le marquis, — Clarisse Harlowe est
un nom donné eu manière de contre-vérité. Claire Duval est
bien la plus folle, la plus gaie, la plus insouciante créature
qui se soit jamais end^ormie sans savoir si elle mangerait le
lendemain; elle en est à la fin de son second million, repré-
REVUE DE PARIS. 25
senlé par lord Fitz-Herald. Quant à la belle Grecque , c'est
quelque chose de splendidement beau, qu'on ne peut s'empê-
cher d'avoir dans un dîner... bien servi : Serpentine pour
l'esprit, Clarisse Harloioe .\^om' la folle joie, la Grecque
pour la beauté ; un dîner n'est complet qu'avec cette trinilé.
Quanta mamzelle Rosa , qui m'appartient, elle est bête comme
une oie, et sa sœur Herminie est de la même force, mais elles
sont très-jolies , et leur stupidité si étourdissante , que je soup-
çonne quelquefois ces deux sœurs d'être spirituelles sans le faire
exprès.
— Et en hommes , marquis ?
— En hommes ? nous aurons les tenants de ces beautés,
c'est-à-dire Sainte-Luce pour Serpentine , Baudricourt pour la
belle Grecque , Fitz-Herald pour Clarisse Harlowe ; puis le
major Brown , le duc de Serda , le prince Castelli , voilà tout.
Ah! j'oubliais M. Florès, un Américain, un cousin de ma
femme, un jeune Inca , qui fait son entrée dans le monde ci-
vilisé. Aussi, pardieu ! ce sauvage-là ouvrira, je crois, ce soir
des yeux et des oreilles furieusement étonnés.
•— Absolument comme moi , monsieur le marquis , dit Ewen
en souriant.
— Non pas , monsieur le baron, — dit M. de Beauregard
avec beaucoup de bonne grâce ; — mon jeune cousin regardera,
et vous verrez; il écoutera , et vous entendrez.
Puis , se levant , le marquis dit à M. de Montai :
— Ah ça ! mon cher , c'est convenu, à sept heures et demie.
— Et où cela, marquis?
— Pardieu, au Rocher de Cancale ; i\ le faut bien. Où
voulez-vous qu'un homme marié donne un dîner de garçons...
où il y a des femmes? — Et, se retournant vers Ewen, le mar-
quis ajouta : —Ah ! monsieur, quelle détestable idée vous allez
avoir de nos plus fameux cabarets ! Je regrette de ne pouvoir
faire transporter de Londres ici Clareïidon-Hotel, avec son
comfort et sa tenue de bonne maison. Hélas ! nous ne pouvons
lutter contre les magnifiques tavernes de Londres qu'à force
de bonne chère et de jolies femmes. En tous cas, vous nous
serez indulgent, n'est-ce pas? et vous me permettrez de prendre
ma revanche honnêtement chez moi... lorsque j'aurai eu
l'honneur de vous présenter M"'<= de Beauregard Au revoir,
26 REVUE DE PARIS.
Montai.... Où allez-vous, Des Roches ? Voulez-vous que je vous
conduise?
— J'ai une partie engagée avec Sainte-Luce au passage Cen-
drier, — dit Des Roches.
— Eh bien ! je serai des vôtres , — dit le marquis ; — je vous
mène.
Puis , faisant à Ewen un salut cordial , M. de Beauregard
sortit avec M. Des Roches pour aller au jeu de paume.
— Comment trouvez-vous le marquis? — dit M. de Montai à
son cousin.
— J'ai fort entendu parler par mon père des grands sei-
gneurs de l'ancien régime, de leur esprit et de la façon cava-
lière avec laquelle ils traitaient le mariage. 11 me semble que
M. de Beauregard doit leur ressembler beaucoup. Quelle
gaieté! quelle bonne humeur!
— Vous ne croiriez pas que ce matin il a tué un liomme en
duel?
— Lui. — s'écria Ewen avec répugnance; — et ce soir ce
dîner?
— Ce n'est pas correct, je le saisj mais , pour excuser le
marquis , je vous dirai que l'homme qu'il a tué était une es-
pèce de bravo, de spadassin féroce, qui ne laisse aucun
regret; on saura même assez de gré à Beauregard d'en avoir
débarrassé Paris. Malgré cela , ce dîner est un peu étrange le
soir même de ce duel : mais le marquis nous a dit qu'il avait
ses raisons pour agir ainsi, et il nous a si instamment priés
d'accepter son invitation, que nous avons dû accepter, et vous
nous imiterez.
— Maintenant je ne puis faire autrement , — dit Ewen assez
attristé.
— Il faut que le marquis ait eu quelque lubie, — dit M. de
Montai , — car sa manie de duel lui était passée depuis cinq ou
six ans. Mais où logez-vous donc, mon cousin? Si vous
le voulez, j'irai vous prendre pour dîner et je vous conduirai.
— J'accepte avec grand plaisir, — dit Ewen. —Je logea
l'hôtel du Croissant, rue Montmartre. Maintenant, je vais vous
faire une question très-provinciale , mon cousin ; je désirerais
savoir comment il faut être habillé pour ce dîner de garçons....
où il y a des femmes. Vous me conduisez; je ne voudrais pas,
i
REVUE DE PARIS. 27
par une inconvenance de costume , vous faire rougir de moi ,
— dit Ewen en souriant.
~ Mon dieu, mettez-vous le plus simplement du monde,
comme vous le voudrez ; seulement un habit au lieu d'une
redingote. Ah ça! j'espère, mon cher cousin, que vos af-
faires vont s'embrouiller, afin que vous nous restiez long-
temps.
— Sous ce rapport, et malheureusement pour moi, elles
s'arrangent toutes seules. Lors de son voyage à Paris , le digne
abbé de Kérouëllan avait à toucher pour moi une somme assez
forte chez un banquier, M. Achille Dunoyer....
— M. Achille Dunoyer? — dit M. de Montai.
— Oui ; vous le connaissez?
— Beaucoup ; mais continuez, — s'écria M. de Montai.
— Ignorant qu'à Paris un banquier avait un comptoir où il
faisait ses affaires et une maison où il les fuyait, m'a-t-on dit,
l'abbé s'était rendu au domicile de M. Achille Dunoyer; là, on
lui apprit que le banquier était en voyage. Le bon abbé n'en
demanda pas davantage, et il vint m'apprendre que mes fonds
couraient les plus grands dangers , puisque mon banquier
voyageait sans songer à ma créance.
— C'est impossible, — dit M. de Montai avec une émotion
involontaire; — la fortune de M. Dunoyer est très-solide ; c'est
une des maisons les plus sûres de Paris.
— C'est ce que tout le monde m'a dit , et dont je suis con-
vaincu, — dit Ewen, — car ce matin même M. Dunoyer m'a
non-seulement soldé , mais il m'a encore offert de me payer à
l'instant le montant de trois autres obligations que j'ai sur lui.
M. de Montai sembla respirer plus librement, et répondit :
— Aussi je m'étonnais de ces bruits.
— La seule erreur du bon abbé de Kérouëllan avait causé
mon inquiétude. Jusque dans l'hôtel où je suis logé, on m'a
donné de si bons renseignements sur le ciédit de M. Dunoyer,
dont la réputation s'étend partout , comme vous voyez , que j'ai
replacé chez lui la somme échue.
— Et vous avez raison; c'est un excellent placement.
M. Dunoyer a des propriétés d'une grande valeur ; on évalue sa
fortune immobilière à près de deux millions. Sans compter son
portefeuille et ce que lui rapporte sa maison de banque, son
28 REVUE DE PARIS.
dernier inventaire se montait à quatre millions deux cent
soixante mille francs.
— Vous me paraissez si bien connaître ses affaires , — dit
naïvement M. de Ker-Ellio , — que j'aurais dû m'adresser à
vous pour mes renseignements.
— J'ai du moins entendu évaluer ainsi sa fortune, — dit
M. de Montai en rougissant.
Ewen reprit :
— M. Dunoyer m'a paru le meilleur homme du monde; il
m'a même invité à dîner chez lui dimanche prochain..
— Dimanche? Cela se trouve à merveille, — dit M. de
Montai; — je dîne aussi chez lui ce jour-là.
— C'est une bonne fortune pour moi, dit Ewen; — mais je
vous laisse.
— Adieu donc, mon cousin.
— A ce soir, puisque vous voulez bien vous charger de moi.
M. de Ker-ElIio sortit après avoir affectueusement serré la
main de M. de Montai.
Ewen avait jusqu'alors fait bonne contenance ; mais, lorsqu'il
fut dehors, il lui sembla qu'il avait besoin d'air. Ce qu'il ve-
nait d'entendre lui donnait presque le vertige. Le marquis
surtout, cet homme de si bonne compagnie , qui pouvait être
si gai , si moqueur, si gracieux, et conserver toute la folle
liberté de son esprit quelques heures après avoir tué un homme,
lui semblait un phénomène.
Ce marquis parlait de sa jeune femme et de ses maîtresses
avec un égal cynisme; et pourtant il employait les formules de
la plus parfaite politesse, lorsqu'il proposait à Ewen de le
présenter à la marquise ; cet homme tour à tour impertinent
et cordial, joyeux et cruel, esclave du savoir-vivre et con-
tempteur des liens sacrés pour tous, cet homme, enfin, de si
excellentes façons et de moralité si perverse, inspirait à Ewen
un vague effroi. Il se sentait au contraire une secrète sym-
pathie pour M. de Montai, qu'il trouvait affectueux et pré-
venant.
On doit savoir presque gré à Ewen de la simplicité digne
avec laquelle il avait subi cette première épreuve û\x feu pa-
risien. Sou caractère ferme , son bon sens et son tact naturel
avaient tout fait.
REVUE DE PARIS. 29
La raison d'Ewen, un moment ébranlée par Tabus de la so-
litude , avait repris son équilibre à mesure qu'il s'était éloigné
de Treff-Hartlog , de ce triste théâtre de ses dangereuses
rêveries.
Depuis son séjour h Paris , il avait sagement envisagé sa
position, ses chimères d'idéalité s'étaient peu à peu évanouies;
il en reconnaissait la fâcheuse vanité et souriait en pensant au
portrait de Treff-Hartlog qui lui avait causé de si folles ter-
reurs.
Le mystère de la présence de ce tableau, que l'abbé
affirmait avoir vu brûler, semblait toujours inexplicable à
Ewen , mais nullement fatal ou surnaturel. Il songea très-sé-
rieusement aux propositions de mariage que lui avait faites le
bon abbé, et se rappela que les deux protégées du recteur
étaient, sinon belles, du moins avenantes et gracieuses, le sou-
venir de l'une surtout, brune, fraîche, riante et ingénue , prit
peu à peu dans sa pensée la place si longtemps occupée par
l'indécise et pâle figure de TrefF-Hartlog.
Ewen écrivit dans ce sens une longue lettre à son ancien
précepteur, et y ajouta quelques lignes pour Lès-en-Goch et
pour Ann-Jann. A cette lecture l'abbé dut bondir de joie , et les
deux vieux serviteurs pleurer d'attendrissement et de bonheur ;
car le mah7neïbrin annonçait son prochain retour.
Voulant mettre à profit son séjour à Paris pour voir ce qu'il
avait à y voir, Ewen avait résolu d'y rester au plus quinze
jours encore et de retourner dans sa chère Bretagne.
Ce ne fut pas sans une anxiété presque pénible que le jeune
baron attendit l'heure à laquelle son cousin devait venir le
chercher pour le conduire dîner au Rocher de Cancale. Ce
dîner lui semblait quelque chose de formidable.
En effet, quitter les grèves solitaires de l'Armorique pour un
dîner d'itupures donné par un homme marié qui a deux maî-
Iresses, qui raille les amours de sa femmme et qui, le matin
même , a tué un homme en duel... , la transition était brusque
pour le rustique élève de l'abbé de Kerouéllan.
D'après l'avis de son cousin , M. de Ker-EUio s'habilla très-
simplement, d'un habit bleu exactement boutonné, d'un gilet
blanc et d'un pantalon noir. Il n'y r.vait al^solument rien de
5 «>
30 REVUE DE PARIS.
remarquable dans la mise d'Ewen ; partant , il était très-con-
venablement mis.
A sept heures , M. de Montai le vint prendre en voiture de
remise. Les deux cousins partirent pour le Rocher de Cancale.
XII.
LE ROCHER DE CA?ÏCALE.
Lorsqu'Ewen et M. de Montai entrèrent dans le salon destiné
aux convives du marquis , ce dernier n'était pas encore arrivé.
Le capitaine Des Roches causait avec M. Labirinte, son rival,
comme avait dit M. de Beauregard.
M. Labirinte, le poëte-député , était un jeune doctrinaire
frais , blond, d'une jolie figure, et qui rougissait comme une
jeune fille au moindre propos léger; son excessive timidité
l'empêchait d'aborder la tribune; mais la plume à la main et
dans le mystère du cabinet, il disait aigrement et doctoraie-
ment son fait à l'opposition, par l'organe de M. Roupi-Go-
billon, son ami le ministre, dont il élaborait, assurait-on, les
discours.
Parmi les convives présents , il y avait encore le major
Brown , officier hanovrien renommé par l'excentricité de ses
paris , qu'il gagnait presque toujours ; car il mettait pour enjeu
une intrépidité fabuleuse. En Angleterre , on ne parlait de lui
qu'avec vénération, depuis ce trait presque incroyable : le
major se trouvait à bord du yacht de plaisance de lord Fifz-
Herald , en pleine mer ; la houle était forte ; le vent emporte la
casquette du major. — Votre casquette est perdue, — dit le
Jord en la montrant déjà loin dans le sillage du navire. — Cent
louis que non ! dit le major. — Cent louis que si ! — dit le
lord. — D'un bond le major saute à la mer; il nageait comme
un dauphin, mais il était habillé et il avait à lutter contre des
lames d'une hauteur énorme. H courut le plus grand danger
pour parvenir à rattraper sa casquette, dont il se coiffa brave-
ment. Le lord , stupéfait de cette folle hardiesse, avait aussitôt
REVUE DE PARIS. 31
fait mettre le yacht en panne et descendre une yole à la mer;
cette manœuvre, exécutée aussi rapidement que possible, avait
demandé beaucoup de temps ; lorsqu'à force de rames l'embar-
cation arriva auprès du major, ses forces étaient presque épui-
sées, et heureusement il put être hissé à bord.
Une foule de traits de ce genre avaient souvent mérité au
major le titre de lion dans la véritable acception de ce mot.
C'était un homme jeune encore, d'une physionomie énergique,
d'une taille svelle et agile.
Bientôt après arrivèrent le prince Castelli et le duc de Serda.
Grand seigneur florentin autrefois exilé comme carbonaro,
le prince Caslelli semblait appartenir au temps des 3Jédicis,
par son élégance , par sa folle gaieté, par son ardent amour de
la liberté; conspirateur sans haine, cent fois il avait joué sa
tète avec une insouciance héroïque. En voyant ce joyeux et
beau prince de la renaissance égaré dans notre triste époque,
on regrettait pour lui les splendides costumes de ces seigneurs
du Titien qui se promenaient si magistralement, de belles
femmes au bras, dans ces grandes villas au ciel bleu , aux es-
caliers de marbre blanc ombragés de pins en parasol.
Le prince Castelli aurait pu se passer d'être prince; il chan-
tait en artiste excellent de délicieuse musique qu'il composait.
Lorsqu'à la fin d'un souper, les premières clartés de l'aube fai-
saient pâlir les bougies , et qu'on entendait cette voix toujours
fraîche et sonore, on eût dit un hymne matinal saluant à son
lever la vermeille aurore.
Par l'éminence de son talent, par sa charmante humeur, le
prince Castelli était encore un véritable lion; car, excepté
M. Labirinte et Ewen , presque tous les convives du marquis
étaient des hommes plus ou moins remarquables.
Le duc de Serda, grand d'Espagne, marquis de Buona-
vista, etc., avait établi en Normandie un haras magnifique. II
y dépensait des sommes énormes. Ses élèves avaient déjà obtenu
de brillants succès à Chantilly et au Champ-de-Mars. Le pre-
mier il avait introduit en France l'usage de faire voyager les
chevaux de course en voiture. C'était encore un homme spé-
cial , partant un lion.
Le duc de Serda était le spécimen de l'Espagnol, maigre et
pâle, aux cheveux blonds ardents dont Velasquez a immortalisé
32 REVUE DE PARIS.
le type; du reste grave et silencieux, malgré sa taille chétive,
le due avait fort grand air.
M. le comte de Sainte-Luce arriva bientôt après; c'était
encore un lion des plus à la mode.
Ce jeune pair représentait dignement, à la chambre haute,
la jeunesse née sous Tempire ; il était écouté toujours avec at-
tention , souvent avec un très-vif intérêt , par cette illustre as-
semblée. Parole nette et incisive, jugement sain et droit, tact
parfait, ironie de bon goût, patriotisme éclairé, profond dé-
dain des lieux communs politiques, telles étaient les qualités
parlementaires de M. de Sainte-Luce; ce qui le constituait vé-
ritablement lion^ c'est que ce législateur était le plus gai des
hommes, c'est que l'acteur des plus spirituelles folies se re-
trouvait plein de haute raison lorsqu'il le fallait.
Qu'un homme d'un talent sérieux, d'une position sérieuse,
soit partout et toujours sérieux, c'est estimable et ennuyeux;
qu'un homme frivole et gai soit partout et toujours frivole et
gai , c'est à merveille ; mais être aussi brillant à table qu'à la
tribune, mais tenir aussi rudement tête à un ministre qu'à un
buveur, mais ne jamais contaminer l'hermine de son manteau
de pair au milieu des bacchanales dont on pourrait être le héros
cité, mais être à la fois grave et digne avec ceux-ci, turbulent
et fou avec ceux-là , mais faire tout ce qui plaît et savoir plaire
à tous , cela nous semble rare et méritoire.
Et voici pourquoi M. de Sainte-Luce avait toutes sortes de
litres à être lion.
M. de Baudricourt , autre convive, avait une spécialité moins
éclatante, mais non moins célèbre. Il était gros joueur et de
première force au whist et au piquet, mais sa valeur réelle
était celle de gros joueur. On citait telle de ses parties avec
M. H... ou lord G..., dans lesquelles il avait eu, avec ses
paris, jusqu'à quatre à cinq mille louis engagés ; ce qui éleva
sa réputation à son apogée fut d'avoir un jour mis comme enjeu
une inscription de deux mille livres de rentes, en substituant à
cette formule surannée : Je joue iiiille louis, cette formule
beaucoup plus neuve : Je joue cent louis de rentes.
Un étranger proposait-il quelque partie effrayante, on répon-
dait : — Attendez Baudricourt; où est Baudricourt? Il n'y a
que lui pour tenir un jeu pareil. — Pour M. de Baudricourt,
REVUE DE PARIS. 53
la fin de toutes choses était le jeu. Le jeu était l'indispensable
complément d'un dîner, d'une course, d'une partie de chasse j
après l'Opéra , le jeu ; après le bal , le jeu ; le malin , le jeu ;
toujours le jeu. M. de Baudricourt avait en horreur les jeux de
hasard; il gagnait, dit-on, soixante ou quatre-vingt mille
francs par année ; il avait toujours au moins le double de cette
somme toute prête comme enjeu.
Et voilà pourquoi M. de Baudricourt comptait aussi parmi les
véritables lions.
Lord Filz-Herald avait aussi un goût spécial; il aimait les
fleurs à la passion ; ses admirables serres de plantes équinoxiales
pouvaient soutenir la comparaison avec celles de M. le duc de
Devonshire; il avait des jardiniers voyageurs en Amérique, en
Afrique, en Asie, et ses bateaux à vapeur organisés en serre
chaude lui rapportaient des richesses horticulturales de toutes
les parties du monde. Sa collection d'orchydées était merveil-
leuse; il était parvenu à force d'art à avoir une température
constamment humide de trente à quarante degrés; en entrant
dans la serre des orchys du Magellan , on était suffoqué; c'était
l'atmosphère étouffante qui suit ou précède toujours le typhon
des Indes. On avait une fois emporté lord Filz-Herald presque
asphyxié par celte zone torride artificielle.
Quant au cousin de la marquise de Beauregard , M. Alonzo
Florès, c'était un jeune Américain de vingt-trois ans, à che-
veux crépus et à longues dents, qui s'appelait M. Alonzo
Florès.
Tels étaient les convives du marquis; les femmes se nom-
maient Serpentine, Clarisse Harlowe, et Cora , dite la belle
Grecque.
Serpentine était maigre, svelte, brune et pâle; ses yeux noirs
pétillaient de malice; ses lèvres minces, ses narines serrées
exprimaient l'ironie ; un pli vertical , profondément creusé
entre les deux sourcils , annonçait la méchanceté.
Clarisse Harlowe était blonde, blanche, un peu grasse. Sa
figure ronde, rose et réjouie, ses yeux bleus riants comme l'azur ,
sa bouche vermeille et sensuelle, contrastaient singulièrement
avec les souvenirs mélancoliques que rappelait son nom.
Pour se figurer Cora, la belle Grecque, qu'on descende
la Vénus de Milo de son piédestal : même magnificence,
ô.
34 REVUE DE PARIS.
même impassibilité , blancheur de marbre , cheveux d'ébène.
Il est inutile de dire que les trois impures étaient mises avec
le meilleur goût , et que les femmes du monde les plus élégantes
n'auraient pas été vêtues avec une plus gracieuse simplicité.
En moins d'un quart d'heure tous les convives arrivèrent ;
on n'attendait plus que mesdemoiselles Herminie, Rosa et le
marquis.
Ce dernier savait si parfaitement vivre, on supposait son re
tard si involontaire , que personne ne songeait à s'en forma-
liser.
La réputation sanguinaire du colonel Koller était détestable;
c'était un homme tellement féroce, que la nouvelle de sa mort
avait été presque reçue comme une délivrance universelle , et
depuis le matin le duel du marquis était le sujet de toutes les
conversations.
Les physionomies des convives de M. de Beauregard étaient
gaies, ouvertes, épanouies.
Le plaisir, ou plutôt l'attente du plaisir, était pour ainsi dire
dans l'air. Les hommes se connaissaient et étaient contents de se
trouver réunis; les femmes savaient qu'elles seraient admirées
et appréciées , celle-ci pour son esprit , celle-là pour son joyeux
entrain, cette autre pour sa beauté.
Pourtant, quand nous disons que toutes les physionomies
étaient ouvertes et gaies, nous nous trompons.
Ewen de Ker-EUio était sérieux , attentif, et cette fois un peu
embarrassé, quoique son cousin M. de Montai l'eût présenté à
tous les hommes.
M. Labirinte, le député doctrinaire, semblait mal à son aise ;
il rougissait de temps à autre, quoique personne ne lui parlât;
car, à l'exception de M. de Montai et du capitaine Des Roches ,
il connaissait à peine de vue les autres convives.
Enfin M. Alonzo Florès était, depuis son arrivé, campé de-
bout, immobile, devant une gravure représentant l'éducation
d'Achille, qu'il paraissait contempler avec une attention dévo-
rante.
On entendit le bruit de deux voitures qui s'arrêtaient.
H n'y eut qu'un cri :
— Le voilà ! c'est le marquis !
C'étaient en effet M. de Beauregard dans sa voilure et
REVUE DE PARIS. 35
MM"" Rosa et Herminie dans la leur. Malgré son affectation
cynique, le marquis ne se départait jamais de certaine éti-
quette. Le hasard semblait l'avoir fait arriver en même temps
que les deux sœurs. Il trouva plaisant de se ménager, grâce à
elles , une entrée triomphante.
En effet, un maître d'hôtel ouvrit bruyamment les deux
battants de la porte, et le marquis parut au milieu des deux
sœurs, auxquelles il donnait le bras.
M. de Beauregard fut salué d'une acclamation unanime, et
s'arrêta une seconde au milieu de cette large porte avec un air
d'hésitation railleuse.
Qu'on nous pardonne de consacrer quelques lignes à cette
apparition, qui ne manquait pas d'une certaine tournure comme
objet (l'ait , comme tableau. Le groupe des deux sœurs et du
marquis était charmant.
M. de Beauregard , nous l'avons dit, était grand , bien fait,
et, malgré un peu d'embonpoint , sa taille avait conservé beau-
coup d'élégance. Si le matin il s'habillait avec la plus extrême
simplicité, le soir il se livrait à toutes les fantaisies de son ima-
gination; ses toilettes éblouissantes n'allaient qu'à lui; elles
tussent écrasé de ridicule tout autre que lui , tandis qu'elles
rehaussaient au contraire sa grande mine, comme on disait
jadis.
Le marquis portait ce soir-là un habit bleu-clair à boutons
d'or ciselé d'un travail exquis; son large collet de velours noir
et ses revers démesurément ouverts s'étalaient sur ses épaules ;
son gilet de velours brun glacé d'argent et de cramoisi , et re-
haussé de boutons de rubis entourés de perles fines, s'échancrait
largement sur une chemise de batiste ouvragée, véritable cui-
rasse de la plus admirable broderie, agrafée par trois magnifi-
ques rubis entourés de perles fines , comme les boutons du gilet
et comme ceux des poignets relevés sur les parements de
l'habit; une haute cravate blanche empesée, sur laquelle se
dessinait la coupe gracieuse de ses favoris , éclaircissait encore
le teint du marquis. Enfin un pantalon de Casimir noir presque
collant, des bas de soie à jour et des souliers très-découverts,
car le marquis avait un pied aristocratique, complétaient cette
toilette d'une richesse extravagante, que le grand air de M. de
Beauregard faisait non-seulement tolérer, mais admirer.
56 REVUE DE PARIS.
Mainlenant, qu'on se figure le marquis au milieu de deux
femmes jeunes, charmantes, tenant à la main d'énormes bou-
quets , coiffées en cheveux , ayant les épaules nues, des tailles
de guêpe, des jupes bouffantes d'une moire blanche épaisse et
scintillante; qu'on inonde ce groupe d'une nappe de lumière
que projettent les bougies d'un lustre de cristal placé dans la
pièce voisine en face de la porte ; qu'on se rappelle enfin la
physionomie vive, railleuse et hautaine du marquis, et l'on
aura un ensemble qui , vu la laideur épouvantable de nos cos-
tumes d'hommes , ne manquera ni d'éclat, ni de magnificence,
et l'on compiendra l'espèce de clameur admirative qui salua
l'entrée du marquis et des deux sœurs.
Au moment où M. de Beauregard abandonna le bras de
U^^ Rosa et de M"^ Herminie , un maître d'hôtel s'approcha et
lui dit :
— Monsieur le marquis est servi.
Pendant tout le temps de la scène qui va suivre, c'est-à-dire
pendant le dîner, le marquis, malgré son apparente gaieté, sera
sous l'impression d'une sorte d'excitation fébrile, ses yeux se-
ront plus brillants que de coutume, sa plaisanterie quelque-
fois amère et incisive.
Pourquoi ne pas le dire ? les bruyants éclats de rire de M. de
Beauregard seront plus couvulsifs que gais, car ils cacheront
une pensée poignante et douloureuse; la joie du marquis sera
près d'être terrible.
REVUE DE PARIS.
XIII.
LE DINER.
CONVIVES.
LE MARQUIS DE BEAUREGARD.
LE BARON EWEN DE KER-ELLIO.
LE Cte EDOUARD DE MONTAL.
LE PRINCE CASTELLL
LE DUC DE SERDA.
LORD FITZ-HERALD.
LE MAJOR BROWN.
LE COMTE DE SAINTE-LUCE ,
pair de France.
LE VICOMTE DE BAUDRICOURT,
gros joueur.
MONSIEUR DIEUDONNÉ LABI-
RINTE.
LE CAPITAINE DES ROCHES.
MONSIEUR ALONZO FLORÈS.
MADEMOISELLE SERPENTINE.
MADEMOISELLE CLARISSE
HARLOWE.
MADEMOISELLE CORA, la belle
Grecque.
MADEMOISELLE ROSA , de
l'Académie royale de Musi-
que.
MADEMOISELLE HERMINIE ,
jeune première du théâtre
du Palais-Royal.
Un grand salon ; une table richement servie ; les bougies des lustres
et des candélabres font étinceler les cloches et les réchauds d'ar-
gent. Les facettes des carafes et des verres de cristal pétillent de
toutes les couleurs du prisme. Au centre du surtout est une immense
corbeille de porcelaine de Saxe remplie de fleurs naturelles (en-
voyée par le marquis ).
Le marquis est au milieu de la table ; à sa droite , le prince Castelli ,
comme étranger ; à sa gauche, Ewen de Ker-Ellio, le baron lui ayant
été présenté le matin même ; en face du marquis, Serpentine.
Excepte ces trois places , désignées par M. de Beauregard, les autres
convives se sont placés à leur gré. Le capitaine Des Roches à droite
de Serpentine; le major Brown à sa gauche. Clarisse Harlowe est
placée entre M. de Baudricourt et le comle de Sainte-Luce. Rosa
est à la droite d'Ewen de Ker-Ellio ; Mlle Herminie , à gauche du
prince de Castelli. De chaque côtédeCora, la belle Grecque, il
38 REVUE DE PARIS.
reste une place vide,- on s'informe de M. Labirinthe, le poète-dé-
puté , et de M. Alonzo Florès.
Placés en dehors de la porte du salon , tous deux s'obstinent par sa-
voir-vivre à ne pas passer Tiin devant Vautre. A un signe du mar-
quis, Cora selèvemajestueusement, va prendre gravement M. Florès
d'une main, M. Labirinthe d'une autre , leur fait ainsi traverser
ensemble la formidable porte , et les prie de s'asseoir, qui à sa
droite, qui à sa gauche.
M. Florès a gardé son chapeau à la main ; il en est très-empêché, et
se décide à le mettre entre ses genoux. Un des gens du cabaret
s'en aperçoit et veut l'en débarrasser,- M. Florès s'en défend modes-
tement. L'homme s'obstine respectueusement , et délivre enfin le
cousin de M. de Beauregard de cette incommodité.
M. Labirinte se trouve à côté de Mlle Herminie.
Pendant le silence que nécessite Tinglulition du potage , M. Labirinte
a cru voir plusieurs fois le regard du marquis s'arrêter sur lui avec
une expression étrange , puis se reporter avec une expression non
moins étrange sur le capitaine Des Roches. M. Labirinte regrette
beaucoup d'être venu à ce dîner. Il a appris que le matin même le
marquis avait tué le colonel Koller.
Ewen attentif observe ; son cœur est horriblement serré. Il s'est aperçu
d'une chose singulière : son genou s'est, par hasard, un moment
approché de celui du marquis , et il a senti ce dernier trembler
convulsivement et comme par saccades. Pourtant la figure du mar-
quis semble plus enjouée, plus railleuse que jamais.
Les autres convives n'offrent aucune particularité. Tous semblent
animés de la plus franche gaieté , et prêts à jouir du plaisir que
promet cette réunion si heureusement composée. Bientôt la con-
versation s'engage et se généralise, la table n'étant pas assez grande
pour permettre des entretiens particuliers.
SERPE5TINE.
Tu t'es fait bien attendre, marquis; est-ce que tu parlais
d'amour à ta femme?
LE MARQUIS.
Ma femme ? voilà deux ou trois jours que je ne l'ai vue.
Savez-vous comment se porte ma femme , monsieur Labi-
rinte?
REVUE DE PARIS. 39
MoivsiEUR LABiRiTïTE , devenant très-rouge.
Je n'ai pas eu l'honneur de voir madame la marquise de-
puis.... {Il feint de tousser pour dissimuler son embarras
et sa rougeur.) depuis plusieurs jours, je... je suis très-occupé
à la chambre.
(Il tousse encore et boit un verre d'eau. )
SERrE:^Ti:vE , à Labirinte.
Comment, c'est à monsieur Labirinte que j'ai l'honneur de
parler? à M. Labirinte le député doctrinaire?
LABIRINTE , flatté.
A moi-même... mademoiselle... je ne sais en vérité... com-
ment ma réputation...
SERPENTIJÎE.
Monsieur... permettez-moi de vous contempler avec vénéra-
tion... avecébahissement... avec étourdissement.
LE MARQCIS, Tiaut.
Et d'où viennent ces respects et ces ébahissements, ma fille?
SERPENTINE.
Comment, marquis... tu ne sais pas l'histoire de M. Labirinte
avec Des Roches?
LE MARQUIS.
Quelle histoire?
LABIRINTE , nwins flatté et rougissant.
Mademoiselle.*. je<.. en vérité... mademoiselle...
40 REVUE DE PARIS.
PLUSIEURS CONVIVES.
On demande Thistoire.
serpe:vti!?e.
C'est que c'est bien inconvenant.
EAUDRicouRT, riant.
Raison de plus.
le marquis.
Et surtout ne gaze pas , ça serait bien pis.
LABiRiME, troublé.
Je sais ce que mademoiselle va dire... C'est une histoire de
pure invention; n'est-ce pas, capitaine Des Roches?
DES ROCHES, riatit.
Mais non, il y a un fonds de vérité... Voyons, Serpentine?
SERPENTINE.
Vous saurez donc , et c'est là ce qui cause ma vénération
pour M. Labirinte , {D'u?i ton tragique.) vous saurez donc
que, si la patrie en deuil avait, il y a deux mois, jeté quelques
fleurs sur la tombe de cet intéressant doctrinaire.... {Elle mon-
tre M. Labiriîite.)
MONTAL.
Ah! mon Dieu ! quel lugubre exorde !
SERPENTINE.
...Cet intéressant doctrinaire aurait eu moralement le droit
d'avoir, ô chaste symbole, son cercueil recouvert de draperies
REVUE DE PARIS. 41
aussi blanches que celles qui flottent sur le char funèbre d'une
jeune fille.
SAINTE-lUCE.
Mais c'est tout simple , M. Labirinte est garçon.
SERPENTINE.
Je ne voulais certes pas dire autre chose. Toujours est-il que
la candeur qui rayonnait au front de notre doctrinaire inté-
ressa vivement une mystérieuse inconnue ; cette inconnue de-
vint bientôt si naïvement passionnée que , dans sa primitive
ignorance , le cœur immaculé de M. Labirinte se trouva fort
embarrassé. Ce jeune député n'avait pas la plus légère notion
de l'art... d'aimer, il alla trouver Des Roches, expert-juré en
ces matières , et Des Roches lui donna , dit-on , d'excellents
conseils.
(Tous les convives rient excepté M. Labirinte.)
LE MARQUIS, éclatant de rire en regardant Des Roches,
Comment! vraiment, Des Roches? C'est vous... qui... (// rit.)
Ah ! ah ! ah ! c'est ravissant.
SERPENTINE.
C'est le nom de l'inconnue que je voudrais bien savoir.
DES ROCHES.
M. Labirinte est la discrétion même. A moi , son professeur,
il me l'a toujours caché... {A part.) Pourtant, s'il n'avait pas
été si niais, j'aurais eu un soupçon... Depuis quelques jours...
SAINTE-LUCE.
Il faut espérer que M. Labirinte a profité de la leçon et
qu'il est maintenant aussi grand séducteur que fin poli-
tique.
5 4
4i REVUE DE PARIS.
MOÎÎTAL.
Oh ! en politique M. Labirinte... n'est pas novice... Il est le
bras droit de mon ami M. Roupi-Gobillon.
CLARISSE HAKLOWE.
M. Roupi-Gobillon, un gros ministre laid comme une che-
nille?
M0î«TAL , riant.
Le fait est qu'on ne peut refuser à mon ami le ministre une
physionomie aussi patibulaire que celle de tous les coquins qu'il
a défendus quand il était mauvais avocat.
LE MARQUIS.
Où diable as-tu connu M. Roupi-Gobillon, Clarisse?
CLARISSE.
Ici. Il avait demandé à Dorville, un de ses amis, de lui don-
ner à dîner avec quelques filles d'esprit, il voulait faire une
petite débauche régence. Ah! le pauvre cher homme ! il disait
sans cesse à Dorville : Tu es bien sûr que ma femme ignore?
Tu crois que ma femme ne saura pas ? Dieu ! si ma femme
savait !
LE MÂJOR.
Sa femme est donc bien imposante?
LE MARQUIS.
Pardieu ! je le crois bien... un cordon bleu !
LE PRINCE CASTELLI.
Un cordon bleu ! Est-ce qu'elle appartient à quelque noble
chapitre étranger?
REVUE UE PARIS. 45
MONTAL, riant.
Cher prince, avant son mariage, il fallait chercher la mints-
tresse au chapitre... de la Cuisinière bourgeoise.
L£ PRINCE.
Comment cela ?
LE MARQUIS , riatit.
Elle était la cuisinière de M. Roupi-Gobillon , qui Pa épousée
étant avocat. Or maintenant la plus embarrassée de ces deux
personnes n'est pas celle qui tenait la queue de la poêle.
MorïTAL, naw^. *
Du reste , ce ministre a cela de bon que , n'ayant aucune
spécialité, on peut le mettre à toute sauce.
SAINTE-LUCE.
Et lors des discussions, comme ses reparties sont salées, on
le réserve pour la bonne bouche.
SERPENTINE.
Ça n'empêche pas que , s'il fait des brioches , on dira qu'il
subit l'influence de sa femme.
ROSA, d'un ton sentencieux.
C'est tout simple : Dis-moi qui tu gant&Sj je te dirai qui tu
hais y ou bien encore : Comme on connaît les singes, on les
adore...
(Rire général.)
lE MARQUIS, à Ewen, luimontrant Rosa.
Eh bien! baron, avouez que Rosa est une fille d'esprit.
44 REVUE DE PARIS.
EWEN , sonnant*
Elle fait rire , du moins.
LE MARQUIS.
Allons, messieurs, vous êtes de méchantes langues. L'al-
liance de M. Roupi-Gobillon avec sa cuisinière est un symbole,
cela veut dire que sous son ministère , chaque citoyen aura la
poule au pot, comme le voulait le bon Henri.
LE DUC DE SERDA.
Et ce M. Roubi-Gobillon a-t-il quelque valeur?
LE MARQUIS.
Aucune. Bel esprit de palais, encolure de cuistre de collège,
c'est un de ces austères intrigants fanatiques du courage ci-
vil, courage qui consiste selon ces tas de poltrons hargneux,
à dire et à endurer superbement les injures les plus grossières,
ce qui n'est pardieu ni courageux ni civil.
LE MAJOR EROWN.
Comment cet homme-là est-il devenu ministre?
LE MARQUIS.
Demandez cela à M. Labirinte, major; en sa qualité de dé-
puté , il fait et il défait des ministres ; il doit savoir comment
ça se machine.
MorîsiEUR LABIRINTE, Tougissaiit et d'un air empesé,
La majorité représentant l'opinion du pays , les chefs de
cette majorité.... {IL tousse.) de cette majorité... {Il boit un
verre d'eau,)
8AirîTE-LUCE.
Allons donc , mon cher monsieur Labirinte, vous savez bien
REVUE bË Paris. 45
qu'il a été rarement question de majorité à propos de M. Rou-
pi-Gobillon... au contraire.
MONSIEUR LABIRINTE.
Je ferai observer à l'honorable pair....
SAINTE-LUCE.
Ici , nous sommes tous pairs, monsieur Labirinte, pairs de-
vant ces bonnes filles, n'est-ce pas, Clarisse?
CLARISSE.
Comment ! pairs de France ?
SAINTE-tTJCE.
Non, pairs en joie et en bonne humeur. Mais, pour en re-
venir à M. Roupi-Gobillon , il a été ministre par un procédé
très-ingénieux; lui et une douzaine d'autres élus du peuple ont
fait un jour cette judicieuse réflexion : o Les partis sont tel-
» lement subdivisés, que l'appoint qui constitue une majorité
» se compose au plus d'une douzaine de voix. Or , deve-
» nous..'. »
MONTAI.
Appoint ?
SAINTE-LUCE.
Comme vous le dites, Montai , — (( devenons appoint, et Ton
» sera bien forcé de compter avec nous. »
BAUDRICOCRT.
Ou plutôt l'on ne pourra compter sans nous.
LE MARQUIS.
Nous serons, comme on dit, une valeur de zéro bien placée.
4.
46 REVUE DE PARIS.
SAII^TE-LUCE.
a Alors nous , fraction imperceptible , nous constituerons la
« majorité ; décidant de toutes les questions, nous aurons large
» curée de victuailles administratives, car, pour s'assurer no-
» tre appui , on sera obligé de prendre au moins un ministre
« parmi nous. Moi, je suppose , — a dit M. Roupi-Gobilloo à
3> ses confrères ou plutôt à ses compères, — je serai voire fondé
» de pouvoir , le commanditaire de l'association politique
» Roupi-Gobillon et compagnie. » — Ce qui fut dit fut fait ; les
dix élus serrèrent leurs rangs, et voilà comment M. Roupi-Go-
billon fut ministre...
LE MARQUIS,
Et voilà comment ce polisson-là, mari d'une cuisinière, a été
appelé à enlaidir et à empester les conseils de la couronne.
Dans quel temps vivons-nous ?
SERPENTINE,
Ça doit vous faire plaisir, Montai, de voir traiter ainsi votre
ami intime, lui qui vous avait offert de si belles places lors de
votre ruine ?
MONT AL,
J'ai tout refusé pour conserver mon indépendance et pou-
voir , comme un autre, me moquer de M. Roupi-Gobillon.
SERPENTINE.
Oui , vous en moquer, seulement... en ami intime.
CLARISSE.
Dites donc , mon pauvre Montai, c'est pourtant pour singer
le marquis qu'un jour vous serez peut-être réduit à demander
une petite place à M. Roupi-Gobillon.
REVUE DE PARIS. 47
MONTAL, piqué tnais se contenant.
En imitant le marquis j'ai au moins su choisir mon modèle ,
et j'ai bien fait les choses : n'est-ce pas, Beauregard ?
LE MARQUIS.
Hum ! hum ! comme ça ; je n'ai pas toujours été content de
vous, mon cher! Quand il fallait galamment jeter cent beaux
louis d'or par la fenêtre pour agir en gentilhomme , vous jetiez
de mauvaise grâce dix-neuf cent soixante-dix livres en gros
sous. Aussi, grâce à cette avaricieuse prodigalité, vous vous
êtes ruiné en bourgeois , au lieu de vous ruiner en grand sei-
gneur.
MONT AL , riant d'un air forcé.
Vous êtes sévère, marquis.
CLARISSE HARLOWE.
C'est vrai ce que tu dis là , marquis. C'est peut-être pour
cela que Julie a refusé la main de ce feu dépenseur de gros
sous , comme dit la tante Sauvageot. {Elle montre Montai.)
mofiT Al, piqué.
C'est bien vieux cette histoire-là , mon enfant.
SERPENTINE.
Dites donc, est-ce vrai, Montai, que cette bonne Julie vous
donnait dix louis par mois pour vos gants?
MONT AL, se contenant y mais irrité.
Méchante !
CLARISSE , riant.
C'est une calomnie, une atroce calomnie.,,. Julie était trop
avare pour cela.
48 REVUE DE PARIS.
MONTAI , à Serpentine,
Ah ! voyez-vous ?
SERPENTINE.
Certainement, maintenant les filles de théâtre ont Montai
pour rien! Il abaissé, il va se rabattre sur les femmes du
monde.
DES ROCHES.
Si elle se met à parler des femmes du monde, marquis, elle
va en dire de belles !
SERPENTINE.
Tiens , cela me fait penser à l'aventure de la duchesse de
Mirepont.
BAUDRicouRT , riant d'un air forcé.
Serpentine , prends garde. Il s'agit de ma cousine.
SERPENTINE.
Eh non ! il s'agit de la maîtresse du petit Sainval.
BAtîDRICOTJRT.
Ça ne l'empêcherait pas d'être ma cousine, mauvaise langue.
SERPENTINE.
Ta cousine?... Ah ça ! voyons. Comment l'entends-tu ?
BAUDRICOURT.
Parbleu , j'entends que M™o la duchesse de Mirepont est la
fille de mon oncle.
REVUE DE PARIS. 49
SERPENTINE.
Allons donc. Elle est la fille du général Montfort, tout Paris
sait cela. {Jvec une gravité ironique.) Mais je connais les
égards qu'on doit aux familles. Ce n'est donc pas comme fille
de ta tanle, et pas du tout fille de ton malheureux oncle, que
j'envisagerai la duchesse, mais simplement comme maîtresse
du petit Sainval, c'est-à-dire ma rivale.
BAUDRICOURT,
Allons, la voilà partie. {A part.) Méchante vipère!...
SAINTE-irCE,
Comment ta rivale, Serpentine? Ah ça ! et moi... qui ^aime?
qu'est-ce que je suis donc là-dedans?
SERPENTINE.
Tu es le rival... de ton rival , voilà tout.
BAUDRICOURT.
Avouons que nous sommes bien complaisants, je ne veux
pas dire plus , de laisser calomnier ainsi les femmes de la so-
ciété.
SERPENTINE.
Complaisants! calomnier! il est charmant! qui vient donc
nous raconter toutes les médisances , tous les propos qui se
tiennent sur les femmes du monde, si ce n'est vous? Comment
les connaissons-nous? Par vous! Ainsi, par exemple, Baudri-
court, comment aurais-je su que la baronne de Clairville te
donne des rendez-vous, si tu ne me l'avais dit?
BAUDRICOURT , furieux j mais se contenant.
Allons donc... je me moquais de toi... ça. n'est pas vrai...
50 REVUE DE PARIS.
SERPE?5TINE.
Cela est si vrai que tu m'as proposé de me prêter un de ses
bonnets de nuit, m'engageant à m'en faire faire de semblables
parce qu'ils étaient d'un charmant modèle... {On rit.) C'est
tout simple. Vous aimez à faire de nous vos confidentes, moins
pour nous éblouir de vos succès que parce que vous comptez
sur notre indiscrétion. C'est comme Dumoncel, il m'a offert de
me donner des lettres de M™^ de Senanges pour se venger
d'elle 5 il dit qu'après l'avoir à moitié ruiné, elle l'a quitté pour
le beau Derfeuil.
LE MARQUIS.
Et... ces lettres, qu'en devais-tu faire?
SERPEMirîE.
Les faire litbographier, et les distribuer à mes amis... Mais
je n'ai pas voulu... Pauvre petite M™e de Senanges! entre
bonnes camarades il ne faut pas se faire de ces traits-là.
SAOTE-LUCE.
Ce que tu dis là est absurde. La vicomtesse de Senanges n'a
ruiné personne, elle a cinquante mille livres de rente sans
compter la fortune de son mari. La jalousie fait divaguer Du-
moncel.
CLARISSE HARLOWE.
Il m'a dit à moi qu'elle lui coûtait plus de trois cent mille
francs, sa Senanges.
LE DLC DE SERDA.
On dit qu'il lui a fait remeubler son hôtel d'une manière
splendide.
BAUDRICOURT.
On parle d'un service de table en vermeil de cinquante raille fr.
REVUE DE PARIS. 51
LE PRINCE CASTEllI.
Du moins tout le monde afi&rme que Dumoncel a vendu pour
elle sa terre de Lorraine.
SAINTE-LUCE.
Mais, cher prince, encore une fois, tout le monde affirme
une stupidité : comment dépenser cent mille écus avec une
femme du monde qui vit avec son mari , et qui a eu de tout
temps une excellente maison?
PLDSIEURS CONVIVES.
C'est juste, au fait... c'est juste.
LE MARQUIS, à Ewen de Ker-Ellio.
D'honneur, monsieur, vous allez avoir une singulière idée
de notre société, vous qui arrivez de votre solitude de Bre-
tagne.
EWEN DE KER-ELLIO , SOUHant,
Je suis assez malheureux, monsieur, pour ne juger que d'a-
près mes impressions, et je vous avoue qu'à celle heure, mal-
gré tout ce que je viens d'entendre , je suis encore dans une
complète ignorance au sujet de la société parisienne.
SERPENTINE.
Vous croyez donc que je mens, monsieur le Breton? Vous
n'êtes pas galant.
EWEN DE KER-ELIIO.
Je crois, madame, que vous êtes très-aimable.
SAINTE-LUCE.
Et VOUS pourriez ajouter quelquefois très-véridique, car c'est
52 REVUE DE PARIS.
une bizarre chose que ce monde. Prolée iJisaisissable, aujour-
d'hui esclave, demain tyran; tantôt crédule comme un enfant,
tantôt calomniateur effronté.
LE PRmCE CASTELLI.
Ma foi, j'ai toujours vu et trouvé le monde beaucoup meil-
leur qu'on ne le dit.
LE MARQUIS.
Mon cher prince, vous ne pouvez pas plus parler de la mé-
chanceté du monde qu'Orphée de la férocité des tigres, ou que
don Juan de la vertu des femmes. Mais à propos de vertu , et
l'aventure de la duchesse? Serpentine... Laissez- la dire,
Baudricourt, nous ne croirons pas un mot de ce qu'elle va ra-
conter.
SERPENTINE.
Ni moi non plus, ça me gênera moins. Vous savez qu'avant
le règne du petit Sainval, la duchesse s'était éprise... au juger,
comme vous dites en terme de chasse , de ce grand et gros
tambour-major de Préval... Tout le monde peut se tromper,
hélas ! la duchesse se trompa... Se débarrasser de Préval n'est
pas facile, il est horriblement tenace , et si brutal , qu'il vous
dit froidement : — Je vous battrai comme plâtre si vous me
quittez.
LE MARQUIS.
Et il tient parole ; il a cassé le bras d'une femme de ma con-
naissance qui lui avait parlé de séparation : il appelle ça de-
mander à l'amour des liens indissolubles...
LE DUC DE SERDA.
Vraiment, marquis, un tel sauvage existe?
LE MARQUIS.
S'il existe? je le crois bien, pardieu! Il avait dit à cette
REVUE DE PARIS. 53
femme : Je vous aime beaucoup, je vous serai Irès-fidèle, mais
si vous me trompez, mais si vous me quittez, je vous battrai à
outrance ; car la passion ne raisonne pas. Or, comme c'est une
espèce de taureau, la pauvre femme a une peur horrible, elle
a hésité longtemps à le quitter, mais à la fin...
SERPENTINE.
Vous jugez, d'après ça, combien la duchesse avait hâte de
se défaire d'un tel animal. Heureusement, elle se souvint de la
comtesse de Surville, sa plus mortelle ennemie, avec qui elle
avait conservé quelques relations amicales afin d'être toujours
à portée de lui faire une noirceur, ce qu'une brouille complète
n'aurait pas permis. Elle s'en rapprocha donc.
DES ROCHES.
Voilà une femme de prévision.
SERPENTINE.
M"^^ de Surville se tint sur ses gardes , mais la duchesse est
fine. M™e de Surville avait une nièce à marier. La duchesse se
mit à lui parler sans cesse de cette nièce , lui disant qu'elle
avait un excellent parti pour elle... Enfin, elle lui proposa...
Devinez qui?... Montai ! c'était atroce!
MONTAI.
Moi ? Quelle plaisanterie !
SERPENTINE.
Vous n'en avez rien su ; mais cela est ainsi , du moins selon
le récit du petit Sainval : cherchez-lui querelle si vous voulez,
je cite mes auteurs. A cette proposition de la duchesse, M""= de
Surville se dit : — « Je te devine; tu me hais, tu voudrais
» faire le malheur de ma nièce en la mariant à Montai. C'était
» pour cette scélératesse que lu voulais te rapprocher de moi,
» je ne serai pas ta dupe. » La duchesse avait frappé juste; en
SI REVUE DE PARIS.
éveillant la défiance de iM™e de Surville à l'endroit de sa nièce,
elle l'empêchait de songer à se garantir du Préval dont elle
voulait l'empêtrer.
LE PRINCE CASTELLI.
Peste! quelle tacticienne consommée!
LE MAJOR BROWN.
Cette fausse attaque est très-habile.
SERPE^VTITïE.
La duchesse, prenant alors son air bonne femme , se met
peu à peu en confiance avec M™'' de Surville, et finit par lui
avouer sa passion pour Préval , le plus charmant, le plus déli-
cat, le plus tendre des amants, ajoutant qu'elle serait la plus
infortunée des femmes s'il l'abandonnait jamais. — « Je le
tiens, pensa M^e de Surville; tu as voulu me frapper dans
ma nièce, moi je te frapperai dans ton charmant Préval... »
— Et, la sotte aveugle, de coquetier ouvertement avec ce
Goliath!
DES ROCHES.
Ah ! la malheureuse !
SERPENTIKE.
Vous voyez d'ici la joie de la duchesse; de son côté, elle
s'était étudiée à se rendre insupportable à Préval. Il s'agit de
porter les derniers coups. Un matin, elle arrive chezM^e de
Surville, fondant en larmes, lui disant qu'elle s'est aperçue de
son bon vouloir pour Préval, qu'elle s'adresse à son cœur, à
sa générosité , car l'infidélité de Préval la tuerait. Ceci décide
M™e de Surville à tuer immédiatement la duchesse, s'il est pos-
sible; elle redouble d'agaceries envers Préval; il en profite, et
un beau jour M""' de Surville se trouve bel et bien empêtrée du
sauvage. S'apercevoir de la 'valeur de son choix, en enrager,
reconnaître la perfidie de la duchesse et lui vouer une haine
REVUE DE PARIS. 55
de femme , ce fut tout un pour M^^e de Surville. Aussi la du-
chesse disait-elle à tout le monde de son petit air candide et
étonné : « Mon Dieu, je ne sais pas ce que cette pauvre M^^ de
Surville a contre moi, elle me lance des regards foudroyants
depuis qu'elle est bien avec M. de Prévalj on dirait que c'est
de ma faute ? »
C'est charmant !
DES BOCHES.
SERPE?» TINE.
Ce n'est pas tout : M-^e de Survilie , furieuse , a voulu rom-
pre avec Préval ; mais celui-ci, en manière d'allégorie sans doute,
lui a rompu un doigt pour commencer. Voilà pourquoi la
porte de M™^ de Surville est fermée depuis trois semaines; or,
comme Préval est à cette heure pa?faitettie7it ébruité , elle ne
trouvera d'ici longtemps personne pour l'en débarrasser.
SAINTE-LBCE,
Il faudra qu'elle attende l'occasion de quelque innocente
étrangère.
BAUDRicooRT , très'piqué.
Bah ! bah ! c'est un conte fait à plaisir sur ma cousine ; Ser-
pentine est si méchante.
LE MARQUIS.
Ma foi! mon cher, si cela n'est pas vrai, c'est dommage;
mais tout à l'heure, quand les gens auront desservi, je vous ra-
conterai une histoire conjugale qui vaut au moins celle de
Serpentine.
SERPENTINE.
A propos de mariage, sais-tu bien , mon cher marquis, qu'il
n'y a pas un homme au monde qui porte Vhyménée aussi bien
que toi ? Et pourtant tu as donné des inquiétudes, de grandes
inquiétudes à tes amis.
56 REVUE DE PARIS.
lORD FITZ-HERALD.
Le fait est, cher marquis , que votre mariage a été pendant
quinze jours le sujet de toutes les conversations. Alors j'étais à
Londres; c'a été un événement. Il y a eu chez Crockford jus-
qu'à trois mille guinées engagées contre ce bruit, qu'on disait
faux.
LE PRINCE CASTELLI.
Moi , j'étais à Milan, l'on ne parlait que de cela. Le marquis
de Beauregard se marie! disaient les femmes; puisse notre
sexe être enfin vengé! Car, je ne vous le cache pas, marquis,
en Italie vous avez à la fois la plus détestable et la plus admi-
rable réputation.
SAINTE-mCE.
Le mariage ! le mariage ! ah ! c'est l'écueil des gens à bonne
fortune. Pour eux, il n'y a pas à hésiter; il faut qu'ils trom-
pent ou qu'ils soient trompés.
LE MARQUIS.
Que préféreriez-vous , mon cher , être trompeur ou trompé ?
SAi:^TE-LrCE,
Ma foi, cet embarrassant, car les deux alternatives ont leurs
charmes pour un homme marié...
CLARISSE.
Leurs charmes !
SAINTE-LCCE.
Sans doute, s'il est trompé, il peut être sublime de généro-
sité 3 s'il trompe , rien de plus amusant que les intidélités.
LE MARQUIS.
A propos de cela, messieurs, voici «ne question à résoudre :
Une femme a un amant...
REVUE DE PARIS. 57
SERPENTINE.
Oh ! que c'est commun !
LE MARQUIS.
Elle lui est infidèle.
SERPENTINE.
C'est encore plus commun.
LE MARQUIS.
Lequel de l'ancien ou du nouvel amant a la position la plus
flatteuse?
EAUDRICOURT.
Cela n'est pas discutable , le nouveau ; sans contredit le nou-
veau!
MONTAL.
Non , l'ancien... l'ancien !
LE MAJOR BROWN.
Comment , l'ancien ?... celui que l'on quitte?
MONTAL.
Sans doute : le nouveau ne fait que succéder, et c'est humi-
liant, vu qu'il n'en est pas de Tamour d'une femme comme
de la noblesse... dont l'éclat augmente à chaque nouveau
quartier.
SAINTE-LCCE.
Mais on est quitté , c'est blessant.
MONTAL.
Mais on a été aimé le premier ! mais on a eu la première , la
fine fleur de Tamour!
5.
58 REVUE DE PARIS.
LE MARQUIS»
Comme on voit que ce diable de Montai est habitué au
triomphe du délaissement ! Mais pardieu , messieurs , nous
pouvons à l'heure même éclaircir cette question.
TODS.
Comment ? comment ?
LE MARQUIS.
Deux de nous sont justement dans cette position-là ; l'un a été
sacrifié à l'autre. Examinons les faits , et nous irons aux voix.
(Tous les convives se regardent d'un air étonné. M. Labirinte
essuie la sueur qui lui vient au front).
serpe:^ti?îe.
Et qui sont ces deux-là ?
LE MARQUIS , riant.
Des Roches... et M. Labirinte.
DES ROCHES , Surmontant une vive émotion.
Ah ça ! et que suis-je, marquis? trompé ou préféré ?(^par^.)
Que veut-il dire?... Ses plaisanteries de ce matin, l'embarras
de M. Labirinte...
LE MARQUIS.
Hélas ! mon pauvre Des Roches, rendez grâce à Montai d'a-
voir soutenu cette thèse : que l'amant trahi doit se consoler en
songeant qu'après tout son successeur n'est... que son succes-
seur... Cela vous sauve.
DES ROCEES , avBC utie feinte insouciance.
Puis-je au moins savoir auprès de qui M. Labirinte m'a sup-
planté?
REVUE DE PARIS. 59
LE MARQUIS tire une lettre de sa poche et la jette
à Des Roches.
Auprès de la femme à qui vous écriviez ces douceurs, mon
cher r
DES ROCHES, regardant l'écriture. [A part.)
Une de mes lettres à sa femme.... Il savait tout , c'est un
duel.... Il va éclater tout à Theure... {Haut et avec fermeté.)
Je connais cette écriture, marquis. Que dois-je faire dans cette
circonstance?
(Etonnement des convives.)
LE MARQUIS.
Ma foi, mon pauvre Des Roches , moi , à votre place, je serais
très-philosophe... Nous avons tous nos jours de revers et nos
jours de triomphe.
SERPENTINE , riant aux éclats.
Dieu! que ce serait drôle si la mystérieuse inconnue de
M. Labirinte était la maîtresse de Des Roches !
(Elle rit encore.)
CLARISSE.
M. Labirinte réussissant auprès de la maîtresse deDes Roches
grâce aux conseils de Des Roches!
(Elle rit.)
LE MARQUIS , rîaut.
C'est très-possible.
DES ROCHES, à part.
Quel sang-froid ! Où veut-il en venir?
60 REVLE DE PARIS.
SAiNTE-iucE , bas à Baudricourt.
Des Roches a pâli ; il y a quelque chose de grave sous cette
plaisanterie.
lE MARQUIS , à M. Labirînte»
Et vous , mon cher monsieur Labirinte , connaissez-vous
ceci?
(Il lui jette une lettre.)
LABIRINTE, porcourant cette lettre machinalement. {A part.)
J'en étais sûr... Une de mes lettres à sa femme... Je suis
perdu... Je suis entre l'enclume et le marteau; d'un côté Des
Roches, de l'autre le marquis ; et ce matin il a tué le colonel
Koller !.. {Haut, avec embarras.) Mais je... je... ne reconnais
pas absolument l'écriture...
LE MARQUIS.
Regardez donc bien, mon cher monsieur Labirinte.
SERPENTINE.
Ah ça ! voyons , marquis , parle vite. Ça promet d'être très-
drôle. Dis-nous le nom de la femme. Ça doit être l'inconnue
de M. Labirinte j il faut que ça soit elle...
DES ROCHES , vivcment et avec anxiété.
De grâce , marquis , pas un mot de plus !
LE MARQUIS , gaiement.
Comment ? ce jeune doctrinaire n'est-il pas votre élève en
séduction? Ses succès sont les vôtres, mon cher.
DES ROCHES , avcc fcnncté.
Je ne veux être le jouet de personne, Beauregard ; celte aven-
PxEVUE DE PARIS. 61
ture est ridicule pour moi , je vous prie de cesser cette plai-
santerie.
LE MARQris, gaiement.
Allons donc !... Vous la prendrez à merveille , j'en suis sûr.
Messieurs , vous allez voir M. Labirinte se révéler sous un jour
tout nouveau ! Jusqu'à présent on ne le connaissait que comme
homme d'État..., le don Juan va sortir de la petite lettre que
voici...
lARiRiNTE , tâchant de rire et de reprendre son sang-froid.
Je demande la clôture, ah, ah, ah... la clôture... et le scrutin
secret... ah !.. ah !.. Je ne mets aucun amour-propre à ces fa-
daises... {A part.) Je n'ai pas une goutte de sang dans les
veines. Quels regards me lance Des Roches!
LE MARQUIS.
M. Labirinte est généreux; il veut ménager ton amour-
propre de professeur, mon pauvre Des Roches, mais je ne l'imi-
terai pas...
M. iabirintî; , à part.
Cet infernal marquis veut eocore irriter le capitaine contre
moi. {Haut.) Je m'empresse de constater les brillantes qua-
lités de M. le capitaine Des Roches. Je m'empresse de dé-
clarer que, si je parais avoir abusé des conseils qu'il m'a don-
nés...
DES ROCHES , durement.
Épargnez-moi vos empressements et vos éloges, monsieur.
{Au, 7narqms.) Encore une fois, marquis {avec intention) ,
puisque je ne puis que vous supplier... , je vous en supplie.
Cessez cette plaisanterie.
LE MARQUIS.
Il n'y a rien de plus bourgeois que vos susceptibilités , mon
68 REVUE DE PARIS.
cher ! Vous devenez sombre comme la nuit , parce que M. La-
birinte {d'un toti cofuiquemenf emphatique) vous à coupé
sous le pied le myrte que vous vouliez mêler à vos lauriers
africains.
DES ROCHES , avec colère.
Marquis , encore une fois , c'est assez.
LE MARQUIS, riant.
Vraiment ! mon cher, vous vous fâchez? c'est curieux !
( Des Roches baisse la tête sans répondre. )
DES ROCHES, à part.
Je l'ai outragé, je suis à sa merci.
LE MARQUIS.
Or, voici dans quels termes l'infidèle s'exprime sur notre
malheureux Bédouin. {Le marquis lisant.) « Je serai fran-
che y mon Fortuné. » Vous saurez que M. Labirinte s'appelle
Fortuné.
SERPE^fTINE.
Il en a joliment l'air.
LE MARQUIS, lisant.
a Oui, mon fortuné , j'ai aimé , ou plutôt fat cru aimer
M, Des Roches. »
DES ROCHES , à part.
Plus de doute, Dolorès me trompait indignement , avec ce
niais.... et moi-même... j'ai... ah !... être ainsi raillé à la face
de tous, c'est odieux! Quel diabolique sang-froid a Beaure-
gard ! {Haut et tâchant de rire.) Ma foi , vous avez raison ,
marquis, il faut s'exécuter de bonne grâce. Messieurs, je me
REVUE DE PARIS. 63
reconnais vaincu par M. Labirinte. Ce qui me console, c'est
qu'il a trop bien profité de mes leçons.
LE MARQUIS.
Bravo , Des Roches ! voilà comme il faut être. Je reprends :
« J'ai cru aimer M. Des Roches, je me trompais ; c'était le
rêve de l'amour, c'était un songe de mon cœur. Toi seul,
mon Fortuné, en me donnant les prémices de ton cœur, tu
devais me faire connaître la réalité de ce sentimeiit.... »
Heim! Qni diable irait s'imaginer qu'entre M. Labirinte ei Des
Roches, qu'entre un capitaine de spahis et un député doctri-
naire, il y a la différence du songe à la réalité ? Mais attention,
messieurs ! c'est là où va se développer l'atroce machiavé-
lisme de notre jeune représentant de... je ne sais pas de quel
collège...
M. LABIRINTE , tâchant de rire.
Monsieur, l'homme politique disparaît complètement ici de-
vant l'homme privé , ah ! ah ! ah ! et , si vous m'en croyez ,
l'homme privé disparaîtra aussi complètement.
LE MARQUIS.
Nous n'acceptons pas cette distinction d'homme politique et
d'homme privé, mon digne Solon ! Vous êtes revêtu d'un ca-
ractère indélébile, monsieur Labirinte! vous êtes député par-
tout, député toujours, vous représentez en tout et pour tout
vos électeurs; ils agissent en votre personne; vous vous les
êtes incarnés! C'est ça qui rend la position de ce pauvre Des
Roches si désagréable. C'est absolument comme s'il avait été
trompé... par tout un collège électoral.
SERPENTINE, riant.
Il n'y a que le marquis pour avoir des idées pareilles. Ainsi,
à ton compte , les électeurs de M. Labirinte seraient censés
avoir partagé la félicité de...
64 REVUE DE PARIS.
LE MARQUIS.
De leur mandataire? Certainement. Voilà ce que c'est que le
gouvernement représentatif. {A Sainte-Luce.) N'est-ce pas,
noble pair ?
SATPÎTE-LUCE.
Ce serait une nouvelle théorie des droits de l'homme.
LE KARQuis , à part.
Courage... il faut jouer mon rôle jusqu'au bout. {Haut.) Je
continue : « O mon Fortuné ! tu devais me faire connaître
la réalité de ce sentiment. Au lieu de me taire au sujet de
l'erreur de mon imagination , je t'e^i parlerai pour m' ac-
cuser, pour me maudire moi-même , non d'avoir pu te
préférer M. Des Roches , puisque Je n'ai eu le bo7iheur de
te rencontrer qu'après lui sur la terre, mais pour m'accu-
ser de n'avoir pas deviné que tu existais, FortU7ié ! » C'est
juste, les plus simples lois de la nature devaient lui dire qu'il
existait quelque part un M. Fortuné Labirinte.
SERPENTINE.
C'est très-gentiment écrit. Y a-t-il l'ortographe ?
LE MARQUIS.
Il y a l'orthographe... du cœur. Je continue : « Oses-tti bien
être Jaloux, vilain méchant? Ne vois-tu pas que, si Je re-
çois toujours cet insupportable Des Roches comme par le
■passé., c'est pour ne pas éveiller les soupçons par une trop
brusque rupture ? Peux-tu croire que, depuis que je t'ai
vUf toi dont J'ai eu le premier amour, toi si doux et si ten-
dre , Je te compare seulement à ce fier à bras couleur de
buis? ^> Ceci est souligné , messieurs , « à ce fier à bras cou-
leur de buis quia autant de conversation que soîi cheval ,
comme tu dis si malignement dans ta lettre... v
REVUE [)E PARIS. 65
DES ROCHES , funeux mais se contenant.
Je suis enchanté, monsieur Labirinte , de fournir quelques
traits à votre verve comique ! Peut-être vous donnerai-je plus
tard un autre genre d'inspiration !
LABIRINTE , très-troublé.
Monsieur, je vous assure... une simple plaisanterie... une
mauvaise plaisanterie. {A part.) Le marquis a juré de me faire
égorger.
DES ROCHES , à Labirinte.
Monsieur, nous reprendrons cette conversation. (^ /?ar/.)
Me voici la fable de tout Paris.
PLUSIEURS CONVIVES.
Allons donc, Des Roches ! comme vous le dit M. Labirin(e ,
ce n'est qu'une mauvaise plaisanterie.
CLARISSE , riant.
Ce pauvre Des Roches qui enseigne l'art d'aimer à son rival !
Ah ! ah ! ah !
SERPENTINE.
Supplanté. . . joué. . . par M. Labirinte !
DES ROCHES, à part.
Maudites vipères , elles vont répandre partout cette sotte
aventure; mais, en attendant le cartel du marquis, je casserai
du moins quelque membre à cet imbécile. {Haut.) Monsieur
Labirinte, avez-vous écrit la lettre que lit M. de Beauregard ?
LABIRINTE, d'un ton parlementaire.
Monsieur... en tous cas, cette lettre serait confidentielle...
et nullement ofHcielle, et je proteste...
5 6
66 REVUE DE PARIS.
DES ROCHES.
Avez-vous écrit cette lettre, oui ou non ?
TOUS LES CONVIYES.
Des Roches, laissez donc, vous êtes fou.
LE PRrNCE CASTELLI.
II n'y a pas là-dedans le moindre sérieux. Le marquis a voulu
plaisanter.
DES ROCHES, tie SB possédaîit plus.
Messieurs , on est soi-même le seul juge de ces questions-là :
je dirai donc à monsieur Labirinte qu'officielle ou confiden-
tielle , la lettre qu'il a écrite est celle d'un sot et d'un imper-
tinent.
TOUS.
Des Roches ! Des Roches !
SERPE.Mi?» E , riant aux éclats.
Ça se colore , c'est heureux. Ca devenait horriblement
terne !
DES ROCHES , SB levant.
Monsieur Labirinte, je vous répète que vous êtes un sot et un
impertinent!
LAEiRnTE, se levant, d'un ton parlementaire.
Monsieur !.. ce que vous dites là n'est pas exact ! Je n'accepte
pas. et je vous renvoie ces assertions erronées, que je m'abstien-
drai de qualifier...
DES ROCHES , SB levant et le menaçant.
Je saurai bien vous faire accepter autre chose!
REVUE DE PARIS. 67
PLUSIEURS coimvES, sHuterposaut.
Des Roches, asseyez-vous donc ; cela n'a pas le sens com-
mun!
LABiRiivTE , élevant la voix.
Il ne faut pas croire m'intimider avec vos grands bras, mon-
sieur !
DES ROCHES , Qvec rage au marquis.
Me mettre face à face avec un tel adversaire î quand je l'au-
rai tué , je n'aurai qu'un ridicule de plus. Ah! Beauregard ,
vous vous vengez cruellement !
LE MAEQns , à part.
Je le sais bien.
LABiRiîïTE, à part.
Ridicule... quand il m'aura tué C'est un tigre que ce
marquis ! {Haut à Des Roches d'un ton majestuetix et de
plus en plus parlementaire.) Monsieur, on ne tue pas un élu
de la nation comme on fait une razzia! Un député n'est pas
un Bédouin , monsieur !
DES ROCHES , furieux.
Mille tonnerres , vous m'avez insulté , vous vous battrez ou
vous direz pourquoi?
LABiRiNTE, redoublant de dignité.
Eh bien ! oui , monsieur, je vous dirai pourquoi je ne me
bats pas! Apprenez, monsieur, que, pendant la session-, je ne
puis disposer de moi. J'appartiens à mes commettants, mon-
sieur ! Je représente d'immenses intérêts agricoles , vinicoles,
politiques, maritimes et commerciaux, monsieur! Et d'ail-
leurs, ainsi que l'a dit à la tribune un célèbre jurisconsulte, le
duel est une coutume sauvage et barbare qui...
6s REVUE DE PARIS.
DES ROCHES, le menaçant.
Nous ne sommes pas ici à la chambre , mon pelit phraseur!
tAEiRi::<TE , avec efnphase.
Nous sommes en France , monsieur , et c'est à la France que
je dois compte de mon existence politique ; or, comme mon
existence politique se trouve étroitement liée à mon existence
proprement dite...., je dois à mes commettants de décliner
votre proposition , monsieur... , et je la décline !
DES ROCHES , exospéré.
Eh bien ! je donnerai des coups de canne à votre existence
proprement dite !
TOUS LES CONVIVES.
Des Roches, vous perdez la tête, vous êtes fou ; calmez-
vous.
LABiRiNTE , criaut plus fort.
Je brave votre menace , monsieur ! Fidèle aux devoirs que
le pays m'impose , voulant accomplir mon mandat jusqu'au
bout, j'aurai le courage...
SERPENTINE, ?'ia?ii aux éclats*
D'être poltron! Bravo! Labirinte. Honneur à Labirinte ! Je
demande qu'on boive à Labirinte; je demande qu'on lui décerne
une couronne civique... en poil de lapin !
HERMINIE.
Vu le proverbe : Poltron comme un lièvre !
(Les voisins de Des Roches tâchent de le contenir. L'agitation
est à son comble} le marquis seul est riant et moqueur.)
REVUE DE PARIS. 69
DES ROCHES, ttvec ufw futeut' concentrée.
Vous le voyez , Beauregard , cet homme m'a bafoué ; s'il me
refuse satisfaction, je reste avec mon insulte; si je le force à
se battre , la belle affaire ? D'une façon ou d'une autre , je suis
la risée de Paris, Cette position est atroce, monsieur, et c'est
vous qui me l'avez faite !
LE MARQUIS , gaiement.
Moi? moi? Ah ça! mon pauvre Des Roches, d'honneur vous
ne m'en accusez pas sérieusement? Vous êtes de trop bon goût
pour cela.
DES ROCHES , à part.
C'est à devenir fou ! Trompé par cette femme, joué par cet
imbécile, raillé par le marquis, partout du ridicule, partout;
et ne pouvoir provoquer Beauregard !
SAINTE-LUGE, sérieusemetif.
Messieurs, un mot. Toute la question doit se résumer eh
ceci : La femme , cause de ce débat , vaut-elle , oui ou non , la
peine qu'on se coupe la gorge pour elle?
TOUS.
Oui , oui , c'est cela , c'est juste.
LE MARQUIS, à part.
Ce dernier coup me manquait... Courage.
SAINTE-LUCE.
D'après la légèreté avec laquelle le marquis a raconté celte
anecdote, d'après quelques lignes de la lettre qu'il nous a lui; ,
il est évident que la femme dont il s'agit ne mérite pas l'alta-
6.
70 REVUE DE PARIS.
chement sérieux d'un galant homme. Or Des Roches et M. La-
birinte n'ont pas autre chose à faire que de mépriser cette
créature et de rire de leur rivalité.
MONTM,.
C'est juste j Sainte-Luce a parfaitement raison.
LE DUC DE SERDA.
Il est des femmes pour lesquelles on ne se bat pas.
LE PRI5CE CASTELLI.
Ces femmes-là ne nous quittent pas, elles nous débarrassent.
LE M A JOB.
Et c'est le dernier tenant qui est dupe, comme dans l'histoire
de Serpentine.
LORD FITZ-HERALD.
Or, je trouve M. Labirinte fort à plaindre.
BArDRicouRT , rîant.
C'est vrai. Voyons , Des Roches , vous devez des remercî-
raents à M. Labirinte; je dirai même des excuses. Ne se dé-
vouait-il pas pour vous en vous enlevant cette femme ? Allons ,
mon cher, les moyens ne sont rien , il faut voir la fin.
LE MARQUIS , à part.
Oh ! mon courage ! soutiens-moi jusqu'au bout!... On dirait
qu'un nuage de sang me passe devant les yeux.
TOUS.
Parlez , parlez, marquis ! Le nom de la femme !
REVUE DE PARIS. 71
LE MARQUIS, jouatit négligemment avec son cure-dent.
Cette femme?... Je vais bien vous étonner, ou peut-être ne
pas vous étonner du tout.
TOUS,
Voyons , dites donc , marquis ! Le nom ! le nom !
DES ROCHES.
Il n'oserait ! Il m'épouvante !
SERPENTINE.
Tu nous fais mourir d'impatience. Cette femme, c'est une des
nôtres?
LE Marquis.
Pas encore... mais, quant à présent... c'est une très-grande
dame.
serpem-ine.
Une femme mariée? une femme du monde?
le marquis.
Pardieu! je le crois bien. Une femme mariée, une femme du
meilleur monde; dix-huit ans à peine, jolie comme un ange,-
avec cela, audacieuse et dissimulée, fine et perfide; une perfec-
tion... diabolique.
serpentine.
Et il y a un mari ?
LE marquis.
Certainement , il y a un mari ; je le connais beaucoup, c'est
un galant homme , fort au-dessus des petites misères de la vie
72 KEVUE DE PARIS.
humaine, et qui serait, pardieu! aussi insouciant que moi des
légèretés de sa femme. Du reste, homme d'assez de cœur pour
qu'on ne le soupçonne pas de faiblesse, homme d'assez d'esprit
pour parler de sa mésaventure comme d'autre chose, sans fiel ni
rancune. Et au fait, à sa place, moi, je dirais: — Après tout,
cette chère enfant n'est-elle pas dans l'âge des amours? moi
mari , ai-je le droit de me plaindre? raontre-t-elle quelque
préférence pour ses amants? Non , elle leur est aussi infidèle
qu'à moi. Pauvre ange, n'est-ce pas de sa part une attention
délicate que de mettre ainsi mon amour-propre à couvert?
TOUS.
Mais le nom... le nom?..
SERPE5Ti:^E.
Dis donc vite , marquis , tu nous fais languir. Voyons le
nom de la femme...
LE MARQUIS.
Eh bien !.. c'est M""^ la marquise de Beauregard, née Dolorès
Pablo , ma femme ! {La plupart des convives se lèvent avec
stupeur. Le marquis, resté assis, vide lentetne7it son verre,
et s' adressant à M. Florès.) Oui, votre cousine Dolorila : vous
direz ça de ma part à l'inca, à l'excellent beau-père Pablo.
{Regardant les convives d'un air surpris.) Ah ça ! qu'avez-
vous? quelles figures renversées? Comment, vous voilà tous
consternés, parce que la maîtresse... de ce pauvre Des Roches
lui a fait une infidélité en faveur de M. Labirinte !
EWEN DE KER-ELLio , à denù-voix au marquis.
Monsieur, je suis votre témoin, si vous voulez.
LE MARQUIS , tOUjOUrS dSSis.
Mon témoin? D'abord , je vous remercie de votre offre, ba-
ron ; mais pourquoi faire , mon témoin ? je ne suis pour rien
REVUE PE P\R1S. 73
là-dedans... moi ? C'est, à celle heure uue affaire à régler entre
notre Solon et Des Roches ; ça ne me regarde plus... mes droits
sont subrogés à Des Roches , comme disent les procureurs.
Maintenant ces messieurs connaissent le nom de la femme ;
c'est à eux de décider si elle vaut la peine qu'on se coupe la
gorge pour elle. Quant à moi.... si j'étais à la place de Des
Roches... ma foi, je me contenterais de casser quelque membre
à M. Labirinte. Mais si nous prenions le café , et si nous
parlions d'autre chose? Donne-moi à boire de ta jolie main
blanche, Serpentine. J'espère que mon histoire vaut bien celle
de la duchesse de Mirepont?
(En disant ces mots , le marquis a sonné ; les gens viennent pour
servir le café , l'on se lève de table et l'on passe au salon.
Cette scène a été tellement inattendue, elle est tellement em-
barrassante pour tous les spectateurs, elle est si en dehors des
lieux communs et des phrases banales, que les convives, silen-
cieux et consternés, échangent à peine quelques paroles. Le
marquis est de trop bon goût, il souffre trop lui-même, malgré
son apparente insouciance, pour prolonger davantage celte
situation embarrassante pour tous.)
lE MARQUIS , avec noblesse et gaieté.
Ah ça! messieurs... il est bien entendu que cette aventure
est trop originale, et que les masques en sont trop connus pour
èlre tenue secrète;... ça va défrayer les causereries du monde
pendant au moins huit grands jours. Je vous recommande
donc la plus extrême indiscrétion... Oui , sérieusement... Et je
vous sais trop de mes amis pour avoir besoin de vous prier de
m'avertir, dans le cas oij quelqu'un se permettrait d'attaquer,
sous quelque point de vue que ce soit, ou ma conduite, ou mon
caractère en cette circonstance... C'est pour cela qu'encore
une fois je vous recommande la plus grande indiscrétion.
(Tous sortent.)
74 REVUE DE PARIS.
XIV.
LA LETTRE.
En sortant du Rocher de Cancale, le marquis, pour jouer
jusqu'au bout le rôle qu'il s'était imposé , se fit voir à l'Opéra
et chez trois ou quatre personnes qui recevaient ce soir-là.
Nous le répétons, le colonel Koller avait une telle réputation
de férocité , sa mort vengeait tant de funestes rencontres , le
marquis était si généralement aimé , que personne n'interpréta
défavorablement l'indifférence qu'il témoignait à la suite de ce
malheureux duel.
M. de Beauregard ne fut ni plus ni moins gai qu'à l'ordinaire
dans les réunions oii il se trouva. Il importait à sa vanité de pa-
raître complètement indifférent à la trahison de sa femme, et
de faire croire que la scène du Rocher de Cancale avait été
l'expression sincère de cette insouciance.
Vers une heure du matin, il rentra chez lui.
Pour expliquer la violence du désespoir auquel il se livra
lorsqu'il fut seul , il faut dire et la véritable cause de son duel
avec le colonel Koller, et comment le marquis avait surpris le
secret des coupables liaisons de sa femme.
La veille, il avait reçu par la poste, et sous enveloppe, plu-
sieurs lettres de Des Roches à M™^ de Beauregard, et un billet
de celle-ci adressé le jour même à M. Labirinte.
La marquise avait reproché, devant d'autres domestiques, de
graves infidélités à une de ses femmes ; celle-ci s'était vengée
de sa maîtresse en la trahissant, M""^ de Beauregard ayant eu
l'incroyable imprudence de conserver cette fille pour confi-
dente, de la charger d'un nouveau billet pour M. Labirinte, et
de lui laisser la garde du coffret qui contenait les lettres du
capitaine Des Roches, coffret que la marquise avait placé
pour plus de sûreté chez sa femme de chambre.
Cette découverte fut un coup de foudre pour le marquis.
Après deux heures de réflexions, son parti fut pris.
Le soir, il parut au club; il semblait encore plus gai que
d'habitude. Il entra dans la salle de billard; une partie était
engagée.
REVUE DE PARIS. 75
L'un des joueurs était le colonel KoIIer.
Nous l'avons dit , le marquis, aussi brave que personne au
monde, avait plusieurs fois très-poliment, mais très-fermement
fait sentir au colonel que ses forfanteries sanguinaires étaient
de mauvais goût; par caprice ou par considération pour un
homme qui avait fait vaillamment ses preuves, le colonel avait
toujours patiemment enduré ces observations du marquis.
Ce soir-là, en visant une bille, le colonel dit à M. de Beaure-
gard :
— Marquis, aussi vrai que j'ai saigné mon dernier poulet, e^
petit jeune homme de dix-neuf ans que sa maman a iant pleuré,
je ferai cette rouge au milieu.
— Ça n'est pas vrai, — dit M. de Beauregard, et, au moment
où le colonel allait jouer, il lui poussa violemment le coude
avec le bout de sa canne.
Le colonel se retourna furieux et les lèvres tremblantes de
rage :
— Marquis , si vous ne me donnez pas à l'instant des ex-
plications sur votre slupide plaisanterie, vous aurez affaire à
moi !
M. de Beauregard reprit avec hauteur :
— Je ne plaisante qu'avec mes amis, monsieur.
— Mais c'est donc une insulte? — s'écria le colonel.
— C'est une insulte , — dit froidement le marquis.
Le colonel resta un moment stupéfait de cette audace, ne
comprenant pas qu'on osât ainsi s'attaquer à lui. Puis partant
d'un éclat de rire féroce : — C'est dit , — s'écria-t-U , — je
vous mettrai en terre demain matin ; je suis insulté, je choisis
le pistolet, et je tirerai le premier, ça me va; je n'ai jamais
tué de marquis.
Il n'y avait pas d'accommodement possible entre les deux
adversaires; ainsi que nous l'avons dit, les conditions et le
lieudu duel furent arrêtés séance tenante : on devait se ren-
contrer le lendemain matin près des carrières de Charenlon.
Après s'être longtemps promené dans sa chambre avec agi-
tation, le marquis avait ouvert une cassette, il y avait pris les
lettres qu'on lui avait envoyées, les avait mises sous une en-
veloppe , puis , s'asseyant à son secrétaire, il avait écrit en ces
termes à la marquise :
76 REVUE DE PARIS.
u Jeudi, une heure du matîn.
« Dolorita mîa , vous m'avez trompé ; les lettres que vous
trouverez sous celte enveloppe , qui renferme mon testament ,
vous prouveront que je sais tout. Je me bats demain malin
avec le colonel KoUer, il tirera le premier, je l'ai provoqué
pour cela. Je ne vous ai point espionnée, le hasard m'a tout
appris.
» Une de vos femmes , que vous avez maltraitée sans doule ,
aura voulu se venger ; elle m'a adressé ces lettres : je vous les
renvoie.
» Vous avez dix-huit ans , à peine ; vous êtes douée d'une
physionomie candide, d'une dissimulation profonde, d'un ca-
raclère impénétrable ; avant d'avoir lu ce que j'ai lu , je vous
regardais comme la plus vertueuse des femmes. Je ne vous
fais pas de reproches, j'ai mérité ce qui m'arrive.
« Voici l'heure de vous expliquer le mystère de ma conduite
envers vous.
» Devant mes amis, j'affectais de vous parler de mes maî-
tresses, je raillais cruellement les maris assez ridicules pour
être amoureux de leurs femmes j je vous reprochais gaiement
d'être indifférente aux hommages dont on vous entourait.
» Seul avec vous, je changeais de langage; je me mettais à
vos pieds que je baisais en esclave; seul avec vous, je poussais
la tendresse , la passion jusqu'à la folie ; seul avec vous, je ne
trouvais pas de paroles assez amoureuses pour vous dire : Do-
lorita, je t'aime...
« Vous ne me demandiez aucune explication sur mes maî-
tresses, votre charmante ingénuité ne se démentait pas, votre
caractère était d'une égalité, d'une sérénité parfaites ; je vous
voyais enfin si gravement heureuse de mon amour (votre figure
est à la fois candide et sérieuse), que je me persuadais (jue
vous regardiez mes affectations d'infidélité comme des plaisan-
teries, ou bien qu'ayant pénétré les secrets motifs de ces appa-
rences, vous vous sentiez assez aimée pour pardonner ma lâche
et mauvaise honte.
» Je me trompais.
« Peut-être n'avez-vous seulement jamais soupçonné la vio-
i
KEVUL DE PARIS. 77
ItMice de mon amour pour vous, el mes luttes cruelles pour ca-
cher cet amour.
» Peut-être avez-vous cru que je vous abandonnais , vous...
vous, adorable enfant, pour de misérables créatures depuis
longtemps flétries.
» Peut-être enfin n'a vez-vous jamais soupçonné la vérité?
» Oui, vous m'aurez cru grossièrement infidèle, insolemment
indifférent j les protestations passionnées du tête-à-tête n'auront
pas cicatrisé les blessures douloureuses de mon dédain appa-
rent. Cela est juste , Dolorès, je ne vous accuse pas; mainte-
nant, apprenez la cause de ces contradictions, je ne veux pas
même que vous me regrettiez.
» Je suis né bon , généreux , sensible ; et , toute ma vie , j'ai
lâché de paraître égoïste , insouciant et moqueur. J'ai feint le
vice comme tant d'autres feignent la vertu. Je suis en cela
plus misérable encore que les hypocrites en bien; ils recher-
chent les applaudissements des gens de cœur; je ne recherchai
jamais que les applaudissements des gens corrompus.
» Il serait trop long de vous dire comment, élevé par un
oncle, débris vivant du siècle passé, un des coryphées de l'é*
poque la plus scandaleuse du règne de Louis XV, comment ,
dis-je, j'appris presque en naissant à railler les sentiments les
plus purs , à ne connaître d'autres lois que celle du plaisir , à
regarder comme vulgaires, bourgeois et ridicules, les devoirs
les plus sacrés ; comment enfin je pris la détestable habitude
d'affecter el d'exagérer les vices que j'avais et surtout ceux
que je n'avais pas, afin d'égaler, par mon désordre, par
l'éclat de mes aventures , les héros de la régence.
y> J'ai le courage brutal qui consiste à jouer sa vie pendant
dix minutes , mais je suis le plus lâche des hommes lorsqu'il
s'agit d'affronter les sarcasmes d'une centaine de sots débau-
chés; il est vrai que je suis le Lucifer de ce monde infernal; il
est vrai que j'ai été plus avant que personne dans la théorie
du vice, et que j'ai fait, par mes principes, pâlir les plus
effrontés.
» Cela est bien beau, n'est-ce pas, mon enfant? mais ce
n'est rien encore... Cent fois j'ai violenté les plus charmants,
les plus doux penchants. J'étais fait pour adorer ce qui est pur
et beau, pour ressentir des joies ineffables dans cette adora-
5 7
7» REVUE DE PARIS.
tion, et, de gaieté de cœur, et souvent avec répugnance, je
me suis abandonné à ce qui était hideux et corrompu.
» Je vous l'assure, Dolorès, celui qui emploierait à se per-
fectionner l'énergique opiniâlrelé que j'ai mise à me pervertir,
deviendrait un héros. Mon cœur déjouait presque toujours les
honteuses combinaisons de mon esprit. J'élais allé.en Amérique
avec les intentions les plus cupides, les plus égoïstes; je vou-
lais épouser sans amour une fille douée de grands biens; qu'ai-
je fait? Je me suis passionnément épris de vous, et je suis
revenu moins riche qu'avant mon départ.
« Mais vous concevez... laisser deviner au monde que le
marquis de Beauregard , le marquis de Beaurega) d , iugez
un peu, ce grand, cet illustre roué , avait fait une telle école !
c'était impossible; je redoublai donc de faste..., et l'on me
crut enrichi par mon mariage..., j'affichai deux maîtresses au
lieu d'une..., et Ton crut ijue je vous dédaignais; bien plus, en
traitant ainsi la femme qui, aux yeux du monde, avait augmenté
ma fortune, je faisais acte de fière indépendance; mes soins
eussent été taxés de valelage intéressé.
» « Et tout cela était mensonge. Dolorifa viia, vos grâces
naïves , votre touchante ingénuité , avaient fait sur moi une
profonde impression ; je ne savais, je ne sais encore rien de
plus séduisant que vous ; de ma vie je n'ai rien aimé autant
que vous; vous avez été la seule femme dont j'aie été profon-
dément , douloureusement jaloux.
» Les cyniques et atroces plaisanteries que je faisais à mes
amis , en les engageant à s'occuper de vous, me brûlaient les
lèvres.
c. Chaque jour je sentais s'augmenter ma passion pour vous;
votre conduite, en apparence, pleine de réserve, de froideur
et de dignité, redoublait ma confiance et mon audace.
n Oui , je me plaisais A braver un péril que je ne redoutais
pas. J'appelais insolemment des adorateurs autour de vous,
parce que je vous croyais la plus vertueuse des femmes; enfin,
je semblais dédaigner le précieux trésor que tous m'enviaient
et dont j'élais intérieurement si fier et si jaloux.
« Ainsi ma détestable vanité de vices était satisfaite, et mon
amour aveugle et confiant faisait chaque jour de nouveaux
progrès.
REVUE DE PAÎIIS. 79
« A celte heurt*, pourquoi vous menliiais-je , Dolorès? Je
puis tout vous dire : écoutez donc le dernier, mais le plus beau
projet que j'aie fait de ma vie.
» Vous me paraissiez si sûrement éprouvée par deux ans de
sévère constance , vous me paraissiez avoir si souverainement
bravé les dangers donl je vous avais entourée, qu'hier, en pen-
sant à vous, un éclair de bon sens avait illuminé, pour moi,
tout un nouvel horizon.
» Je m'étais dit que l'âge arrivait, que jusqu'alors moi si
corrompu , moi si sceptique , j'avais absolument vécu pour les
autres, en sacrifiant mes véritables goûts à la plus détestable
des réputations; au contraire, en abandonnant ces vains plai-
sirs , en me retirant avec vous dans notre terre, je pouvais
terminer ma vie le plus heureusement du monde. La nuance
de froideur que parfois je remarquais en vous devait s'effacer,
selon moi , du moment où ma vie entière vous serait consacrée.
Telles étaient mes intentions, Dolorès, lorsque j'ai reçu ces
lettres... ces lettres !
» Ce fut un moment terrible ; je vous dis vrai. Le coup porta
d'abord au cœur; ce fut un grand déchirement, ce fut une
grande douleur, mais sans haine , mais sans colère contre vous ;
à cette souffrance il se mêlait encore je ne sais quoi de tendre,
de compatissant pour vous.
» J'eusse été père, un enfant adoré eût levé la main sur
moi , que je ne me serais pas courroucé , n'est-ce pas ? j'aurais
pleuré. Eh bien ! c'est ce que j'ai fait; oui, Dolorès, j'ai pleuré....
Moi , moi !... Comme vous allez rire avec Des Roches ou Labi-
rinle!
» Ceci a été mon premier mouvement, toujours généreux et
bon. La réflexion, l'habitude perverse, sont venues souiller
cette noble douleur de Técume des plus basses colères.
« J'ai frémi de rage en songeant que moi, vieilli dans l'in-
trigue, moi, cité par mes succès et par mon adresse, j'étais
joué par vous ! par un enfant ! joué partout et toujours ! votre
apparente naïveté avait eu raison de ma rouerie intéressée....
vous m'aviez amené à vous épouser. Pendant que je me pava-
nais de votre vertu, vous aviez ourdi les trahisons les plus
noires, les |)lus hardies!
» Vous , Dolorès ! vous !... Et je vous ai vue si. souvent dor-
8d REVUE DE PAIlIS.
mil" du sommeil paisible d'un enfant; votre respiration était
douce et facile, pas un remords ne soulevait votre poitrine,
pas une inquiétude n'agitait votre cœur; une vierge de quinze
ans, dormant sous Tégide maternelle et rêvant du bon Dieu et
âes anges, n'aurait pas goûté un plus chaste repos!
« El celle figure angélique, ce regard pur, ce front chaste,
peuvent cacher de telles
» Mais non, non... pas de reproches, pas de reproches,
Dolorès , un dernier mot ; sachez pourquoi j'ai provoqué le
colonel Koller.
» Un homme comme moi devait rire le premier de votre
trahison, el échapper au ridicule en la divulguant; me battre
avec l'un ou l'autre de vos araanls, c'était me faire bafouer. Et
pourtant , la vie m'est insupportable à cette heure... Me
brûler la cervelle moi-même, cela était inouï, exorbitant; je
crois. Dieu me damne, qu'on ne l'aurait pas cru, lors même
que l'on m'aurait vu le pistolet au poing.
« J'ai donc voulu charger quelqu'un de ce soin : voilà pour-
quoi j'ai été insulter, ce soir, le colonel Koller, avec qui je me
bats demain matin.
» Au point de vue de ce que j'appelle mes principesj cela
est bizarre... je le sais; cela est stupide, je le crois ; cela est de
la dernière inconséquence, je l'avoue; le marquis de Beaure-
gard se tuer ou se faire tuer, parce que sa femme l'a trompé...
» Vous êtes bien jeune, mon enfant, mais vous reconnaîtrez
un jour qu'il n'y a souvent rien de plus logique que l'invrai-
semblance ; d'ailleurs, je me serais tué moi-fnême que cela
aurait peut-être mis sur la voie de la vérité , et je suis encore
assez coquet pour craindre le ridicule outre-tovihe.
« J'ai, de tout temps, dit très-haut que le cynisme sangui-
naire du colonel me révoltait ; mon duel et ma mort s'explique-
ront très-naturellement ainsi.
» Adieu donc, bon cher enfant. Il me reste, je crois, cin-
quante mille écus chez mes gens d'affaires , mon hôtel à Paris ,
et ma terre, sur laquelle votre douaire est hypothéqué; cela
vous fait environ soixante mille livres de rente. Croyez-moi (je
ne parle pas par jalousie), restez veuve ; vos dix-huit ans, votre
figure virginale, votre ténébreuse audace, vous aideront à
vous divertir beaucoup.
REVUE DE PARIS. 81
» Adieu ! et pour jamais, adieu!...
P, S. » Il est , pardieu , bizarre que je me fasse tuer pour
cela. »
Cette lettre écrite , M. de Beauregard l'avait mise sous enve-
loppe avec d'autres papiers, l'avait cachetée, et écrit pour
suscription : Ceci est mon testament; il sera remis à madame
de Beauregard.
Quelques autres dispositions prises, le marquis s'était couché
et endormi comme un César. — A six heures , ses témoins
étaient venus l'éveiller. A huit heures , la rencontre avait eu
lieu. — Par un incroyable hasard , le colonel avait manqué le
marquis , et lui avait seulement enlevé une boucle de cheveux
agitée par le vent.
Par quel contraste étrange M. de Beauregard, qui avait été
chercher la mort, qui s'y était résolu, qui l'attendait sans
pâlir, s'était-il repris avec ardeur à la vie, ce premier péril
passé ?
Fut-ce instinct de conservation, réflexion tardive ou brusque
consolation ? nous ne chercherons pas à expliquer ce phéno-
mène. Toujours est-il que le marquis , après avoir essuyé le
feu du colonel , n'eut pas un instant l'intention de tirer en
l'air, ce qui assurait sa mort, car son adversaire n'était pas
homme à le manquer deux fois.
Pourtant, lorsque M. de Beauregard tint le colonel au bout
de son pistolet, il se sentit quelques scrupules, car il était
l'agresseur ; mais il réfléchit très-à propos que ce féroce duel-
liste avait presque toujours provoqué ses victimes, que ce
serait délivrer la société d'un fléau. Bref, il tira et le tua.
De même que l'amour de la vie avait succédé, chez M. de
Beauregard , à la lésolulion de mourir, de même la manière de
juger la conduite de sa femme se modifia aussi. Son ressenti-
ment n'en fut pas moins profondément amer, mais son infer-
nale affectation de cynisme, un moment comprimée, revint
d'autant plus impérieuse qu'il n'avait plus de ménagements à
garder avec une femme coupable.
Une nouvelle appréhension vint renforcer la résolution de
M. de Beauregard j les maris sont toujours les derniers instruits
de leurs infortunes; il avait peut-être été le seul à ignorer la
7.
89 REVUE DE PARIS.
conduite audacieuse de la marquise? Peul-êlre il était, depuis
longtemps , la risée du monde ?
A celle pensée, le marquis bondit de rage. Il eut de san-
glantes visions, mais la réflexion calma cette fureur; il s'ar-
rêta au projet que nous lui avons vu mettre à exécution au
dîner du Rocher de Cancale , projet qui lui semblait sauver
les apparences du ridicule, et mettre les rieurs de son côté,
dans le cas où la conduite scandaleuse de la marquise serait
connue.
Souffrant comme il souffrait , car, la fièvre du duel passée,
la préoccupation de la mort éloignée , il n'en ressentait que
plus vivement celte profonde et secrète blessure; souffrant
comme il souffrait , disons-nous , et dans son amour et dans sa
confiance , ne lui avait-il pas fallu un terrible et malheureux
courage, un puissant empire sur lui-même, pour stoïquement
dissimuler sa douleur , ainsi que nous Pavons vu le faire ?
Maintenant que Ton sait tout ce qu'avait coulé à M. de Beau-
regard son apparente indifférence, on comprendra, nous le
répétons, la violence de son désespoir lorsqu'après cette terri-
ble soirée , il se retrouva seul chez lui, en face delà réalité de
sa position.
I
XV.
l'entrevue.
On peut juger, d'après la lettre que le marquis de Beaure-
gard avait écrite à sa femme, de la pénible contrainte qu'il
s'était imposée, et de la douleur profonde que cachait son ap-
parente insouciance.
II faut tout dire.
Sans doule Taffectation d'indifférence de M. de Beauregard,
au sujet de la trahison de la marquise, semble cynique et
odieuse. Pourtant ce n'était pas absolument par forfanterie de
vice , par mépris des usages , qu'il avait agi de la sorte ; il sa-
vait qu'après un tel éclat sa femme serait presque dans Pim-
possibilité de reparaître dans le monde; et la jalousie, nous
n'osons dire l'amour du marquis , s'en applaudissait.
REVUE DE PARIS. 83
Si coupable que fût Dolorès , M. de Beauregard l'aimait en-
core; il se persuadait, autant par indulgence que par orgueil
que son dédain , que son mauvais exemple , avaient seuls causé
les égarements de la marquise; il espérait que désormais,
obligée de vivre dans la retraite, elle lâcherait, à force de dé-
vouement et de tendresse, de faire oublier ses torts, et qu'un
généreux pardon la ramènerait peut-être tout à fait au bien.
Et puis enfin , ainsi qu'il l'avait écrit à la marquise, M. de
Beauregard, pour la première fois de sa vie, avait ressenti le
vague besoin d'une existence calme et retirée, singulière ironie
du destin , qui lui envoyait ces salutaires pensées au moment
oïl l'indigne conduite de M™^ de Beauregard rendait ces vœux
presque impossibles.
Le marquis ne savait s'il devait faire lire à Dolorès la lettre
qu'il lui avait écrite la veille , alors qu'il se croyait sur le point
d'être tué par le colonel Koller. Peut-être, en apprenant com-
bien elle avait été aimée, la jeune femme ressentirait-elle des
remords plus douloureux , un repentir plus profond. D'un
autre côté, devait-il lui laisser connaître tout l'empire qu'elle
avait eu sur lui , alors qu'elle venait de se conduire si indigne-
ment?
Dans cette incertitude , le marquis aima mieux s'abstenir
jusqu'à ce qu'il eût vu comment M°»e de Beauregard suppor-
terait la terrible révélation qu'il allait lui faire; car, nous
l'avons dit , elle ignorait encore la trahison de sa femme de
chambre.
Malgré son habitude du monde , malgré sa connaissance des
femmes, M. de Beauregard ne savait à quoi attribuer les cou-
pables faiblesses de la marquise; elle était si jeune, elle avait
une physionomie si candide, elle lui avait toujours semblé si
sérieuse, si chaste , qu'il ne pouvait croire que toutes ces appa-
rences fussent absolument mensongères, et qu'à cet âge ou
pût être doué d'une si profonde dissimulation.
Disons aussi que (à son insu peut-être) l'orgueil du marquis
se révoltait à la pensée d'être trompé comme le plus vulgaire
des maris. Il cherchait des causes singulières, mystérieuses, à
la conduite de sa femme, conduite qui résultait dune dépra-
vation naturelle. Décidé à ne prendre une résolution définitive
qu'après l'explication qu'il allait avoir avec sa femme, il era-
84 REVUE DE PARIS.
porta les lettres du capitaine Des Roches et de M. Labirinte, et
se rendit chez la marquise, au risque d'interrompre son som-
meil par cette foudroyante révélation.
L'appartement du marquis était par convenance fort éloigné
de celui de sa femme. Elle occupait l'aile gauche de l'hôtel
dont lui occupait l'aile droite. Plusieurs grands salons sépa-
raient ces deux corps de logis. La lune jetait une clarté bril-
lante dans les pièces immenses que M. de Beauregard traversa
pour arriver à l'appartement de sa femme. Il y entra si dou-
cement, que Dolorès. plongée dans son premier sommeil, ne
l'entendit pas ; un moment il la contempla en silence à la pâle
lueur d'une lampe d'albâtre suspendue au plafond.
Les rideaux du lit et la tenture de celle chambre étaient de
mousseline blanche doublée de soie cerise. Les meubles de
citronnier, recouverts de satin blanc semé de bouquets de
roses, et délicatement ornés d'ivoires sculptés du plus beau
travail, étaient en harmonie avec ces draperies diaphanes cou-
leur de neige rosée.
La marquise endormie disparaissait à demi au milieu de
flots de batiste et de dentelles qui bouillonnaient autour de
ses oreillers ; sous un couvre-pied de soie et d'édredon, garni
du plus beau point d'Angleterre, se dessinait vaguement la
pose gracieuse et nonchalante de Dolorès ; une de ses man-
ches à demi relevée laissait voir un bras rond , ferme et blanc,
sur lequel reposait sa jolie tête virginale; ses bandeaux de
cheveux noirs apparaissaient à travers la valencienne de son
ravissant petit bonnet à la baigneuse ; sa bouche humide, ver-
meille, à demi ouverte, laissait échapper un souffle frais et
léger ; la douce chaleur du sommeil colorait d'un vif incarnat
ses joues à fossettes.
Jamais la délicieuse fantaisie de Greuze ne créa des traits
plus tins , plus charmants, une physionomie plus coquettement
naïve; jamais l'ivoire, le carmin et l'outre-mer de sa divine
palette ne se fondirent en un teint plus transparent, plus pur
et plus délicatement nuancé de demi-teintes azurées.
La marquis s'approcha du lit à pas lents, la tète baissée sur
sa poitrine ; il regarda longtemps sa femme avec une expres-
sion de douleur, de colère et d'amour : un rire amer affleura
ses lèvres, il dit d'une voix sourde :
REVUE DE PARIS. 85
— Avec une physionomie si candide, qui croirait pourtant?...
Dolorès fit un léger mouvement, déplia son bras gauche sur
lequel reposait sa tête, et poussa un léger cri de surprise à la
vue de son mari.
Le marquis attachait sur elle un coup d'œil fixe, presque
menaçant.
— Quelle heure est-il donc ? Que voulez -vous , mon ami? •—
dit la marquise en se mettant sur son séant.
M. de Beauregard posa son flambeau sur un guéridon,
remit les lettres qu'il avait apportées à sa femme, puis il at-
tendit en silence le premier mot, le premier geste, le premier
cri de Dolorès.
La marquise, d'abord étonnée, prit les lettres, les reconnut,
et parut les froisser dans ses mains cachées sous un des plis
du couvre-pied.
Elle ne pâlit pas , ses traits demeurèrent impassibles.
M. de Beauregard lui dit enfin d'une voix profondément
émue :
— - Eh bien ! Dolorès ?
La marquise resta muette, la tête toujours baissée, les mains
toujours cachées.
M. de Beauregard , attribuant le silence de sa femme à la
confusion, s'approcha d'elle, et reprit avec plus d'amertume
et de chagrin que de colère :
— Vous me trompiez, Dolorès ! C'était bien mal.
Dolorès ne répondit rien.
Impatienté de ce silence obstiné, le marquis lui prit la main
en s'écriant :
— Au moins , parlez-moi!
En attirant à lui les mains de sa femme, M. de Beauregard
fit tomber sur le tapis une foule de petits morceaux de papiers.
La marquise avait d'abord songé à lacérer sournoisement les
lettres qui l'accusaient.
M. de Beauregard resta confondu de cette froide audace j il
s'attendait à des pleurs, à des regrets, à des protestations de
repentir. Il trouvait une femme imperturbable qui ne songeait
qu'à faire disparaître les preuves de sa faute. Cet accueil si
différent de celui qu'il attendait bouleversa toutes ses idées.
Indigné, il s'écria :
86 REVUE DE PARIS.
— Voilà qui est infâme ! Oserez-voiis , madame , nier ces
lettres maintenant déchirées? Croyez-vous que je n'ai pas
d'autres preuves de votre trahison?
Dolorès ne répondit rien.
— Mais, madame, — dit le marquis en frappant du pied
avec colère , — voulez-vous donc me mettre hors de moi?
Comment ! pas un mot! pas un mol !
— Je n'ai rien à vous dire, monsieur, —- reprit Dolorès
d'un ton parfaitement calme.
— Et ces lettres , madame , ces lettres ?
Même silence de la part de la marquise.
M. de Beauregard conlinua en tâchant de se contraindre :
— Tout à Theure , madame , je pouvais attribuer votre mu-
tisme à la honte, à rabattement: mais, puisque vous avez
conservé assez de présence d'esprit pour mettre ces lettres en
morceaux , ne jouez donc plus la confusion, je ne suis pas
votre dupe. Après une conduite telle que la vôtre, j'ai, je crois,
madame, le droit d'attendre de vous quelques paroles de re-
pentir.
Dolorès resta muette.
Pour la première fois de sa vie le marquis, exaspéré, fut
sur le point de se livrer à un acte de brutalité envers une
femme; il ferma les poings avec rage ; mais, rougissant de
son emportement, il s'éloigna brusquement du lit de sa femme,
et se laissa tomber sur un canapé en cachant sa figure dans
ses mains.
Sans que son mari s'en aperçût et avec une prestesse mer-
veilleuse, la marquise revêtit une robe de chambre placée sur
un fauteuil à côté de son lit, mit ses pied nus dans des pantou-
fles, approcha une chaise de la cheminée et ranima le feu.
A ce bruit, le marquis se retourna, il vit sa femme assise.
Elle avait ôté son bonnet, et du plat de sa petite main blanche
elle lissait les noirs bandeaux de ses cheveux, le front toujours
impassible, le regard toujours impénétrable.
M. de Beauregard, vaincu , dominé par ce sang-froid dia-
bolique, prit un fauteuil, l'approcha de la cheminée, affecta
un calme qu'il était bien loin de ressentir, et dit à Dolorès :
— Pardieu, madame, je m'aperçois que vous n'aimez guère
les explications conjugales. Votre silence est très-signiticalif.
REVUE DE PARIS. 87
A solte question pas de 'réponse.... Je comprends! J'ai les
preuves de votre double infidélité. Je vous les montre, espérant
au moins de vous quelques paroles de repentir ;... rien... Votre
physionomie est restée de marbre ; vous êtes jugée. Sur cent
femmes réveillées en sursaut par un mari, dans une circon-
stance pareille, il n'en est pas une qui n'eût au moins témoigné
de rémolion , de l'épouvante. Vous êtes restée imperturbable.
Et vous n'avez pas dix-huit ans, madame ! Allons, cela pro-
met. Mais il ne s'agit pas de reproches. Puis-je , sans trop
d'indiscrétion, madame, savoir vos intentions pour l'avenir?
— Je ne vous comprends pas bien, monsieur.
— Je vous demande, madame, si vous croyez que désor-
mais nous puissions vivre dans les mêmes rapports que par le
passé?
— Jugez-en , monsieur.
— Ainsi, — s'écria le marquis avec un sourire de persiflage
amer, —vous daignerez me faire la grâce de rester en bons
termes avec moi?
— Si vous le désirez, monsieur.
— Et si je ne le désire pas, madame! — s'écria le marquis
courroucé, — et si je chasse de ma maison une femme cou-
pable?
— J'en sortirai , monsieur, — dit Dolorès en boutonnant
tranquillement les manchettes de sa robe de chambre.
M. de Beauregard se leva brusquement ; il était hors de lui.
Après avoir marché quehjue temps, il vint se rasseoir.
— Et dans le cas, madame, où, poussant la générosité
jusqu'ù la faiblesse, je serais assez lâche pour vous pardonner,
pourrais-ie compter qu'à l'avenir votre conduite serait digne
de ma clémence?
— Je l'ignore, monsieur.
— Comment ! madame, en admettant que j'oublie le passé ,
vous ne me garantissez pas même l'avenir?
— Je ne prévois pas les événements, monsieur.
— Voilà de la franchise , au moins ; je vous en rends raille
grâces, madame; je suis trop heureux que vous daigniez au
moins me laisser l'incertitude. Et vous croyez que je me con-
tenterai de cela?
— Voue seul savez cela , monsieur.
88 REVUE DE PARIS.
— Voilà, pardieu! madame, des réponses d'iîne candeur
angéliquej je suis seulement très-étonné que vous ne me rap-
peliez pas mes amours scandaleux , le cynisme avec lequel
j'aflBchais mes maîtresses, les mauvais conseils que je vous
donnais en vous encourageant à la coquetterie; ce sont pour-
tant de belles et foudroyantes réponses à faire à mes reproches,
madame. De grâce, pourquoi ne me les adressez-vous pas?
Oh ! d'honneur , marquise , vous me ménagez , — ajouta M. de
Beauregard avec ironie.
— Vous avez agi , monsieur , comme il vous a plu.
— Mais avouez au moins que je vous ai froissée, que je vous
ai blessée, que je vous ai humiliée ; ainsi , votre infidélilé aura
l'excuse du dépit , de la vengeance.
— Je n'ai jamais ressenti de dépit.
— Jamais , madame?
— Jamais , monsieur.
Et Dolorès boutonna son autre manchette.
Le marquis était outré.
— Ainsi . madame, ma conduite n'a en rien influencé, dé-
cidé la vôIre ?
— En rien , monsieur.
— Ainsi , madame , c'est de gaieté de cœur, c'est par cor-
ruption , que vous vous êtes ainsi dégradée?
— Je n'excuserai pas mes torts par un mensonge , monsieur.
— Pardieu ! madame, vous choisissez là une jolie occasion
d'honorer la vérité!
— Vous m'interrogez . je vous réponds, monsieur.
— Ainsi j'aurais été pour vous en public ce que j'étais pour
vous dans notre intimité, c'est-à-dire le plus empressé des
amants, je n'aurais pas feint aux yeux de tous mon indiffé-
rence pour vous , que vous m'eussiez trompé de même?
— Je l'ignore , monsieur ; le passé qui n'a pas été m'est
aussi inconnu que l'avenir.
— Très-bien , madame j vous vous exprimez d'une façon
nette et brève; avec vous on va droit au fait. Soit. Eh bien!
pour parler net , je commence par vous défendre de recevoir
chez vous M. Des Roches ou M. Labirinte.
— C'est votre droit, monsieur.
— Dans huit jours, vous partirez pour ma terre du Dauphiné.
REVUE DE PARIS. 89
La maïqiiis altendit avec anxiété la réponse de sa femme.
— Je désire , monsieur , rester à Paris cet hiver.
— El moi , je ne le veux pas, madame ; vous m'accompagne-
rez en DaujiJiiné.
— - Si j'y suis obligée , j'obéirai , monsieur.
— Et ce sera sans doute pour vous y montrer aussi avenante
que vous l'êtes à cette heure?
— Oui, monsieur.
— Et vous espérez ainsi me lasser et me forcer de revenir à
Paris ?
— Je l'espère, monsieur.
— Et si je ne me lasse pas , madame ?
— Vous vous lasserez , monsieur.
Ces derniers mots furent dits d'un ton si ferme , si dur , que
le marquis tressaillit. Le flegme audacieux de celle femme le
confondait. Jusqu'alors il l'avait trouvée soumise , froide, ré-
servée, silencieuse, mais il ne l'aurait jamais supposée ca-
pable de celte résolution. Sa colère, tour à tour contenue et
excitée, ne put se contraindre plus longtemps; il se leva et
s'écria :
— Je suis , pardieu ! bien sot de m'occuper ainsi de ce qui
vous convient ou non, madame, et de vous considérer encore
comme ma femme, après la façon dont je vous ai traitée ce
soir. Oui, madame, ce soir, au Rocher de Cancale , à un
dîner de garçons, j'ai mis en présence vos deux amants , j'ai
fait lire à Des Roches votre dernier billet à M. Labirinte . je
les ai raillés, je les ai mis aux prises, et j'ai fini par dire à mes
amis, qui demain le rediront à tout Paris, que la méprisable
héroïne de celte aventure était ma femme. Et voilà comme je
me venge, et voilà comme des gens de ma sorte traitent les
femmes qui les trompent.
— Vous avez fait cela, monsieur ? dit la marquise sans lever
les yeux.
— Oui, madame. Oh ! je ne suis pas, moi, de ces sols maris
qui s'éplorent et qui prennent au tragique de tels accidents.
Vous auriez peut-être voulu me voir triste et abattu ?
— Chacun fait de son honneur ce qui lui convient, monsieur.
— Et le monde, madame, comment croyez-vous qu'il vous
accueille désormais?
o s
90 REVUE DE PARIS.
— Le monde fera comme vous , monsieur j séparez-vous de
moi, le monde se séparera de moi.
— Ainsi, vous ne m'avez jamais aimé? jamais ! — s'écria
douloureusement le marquis , arrivant sans transition à cette
question.
Dolorès resta muette.
— Et pourquoi m'avez-vous épousé , alors, madame?
— Le désir d'aller à Paris et de vivre dans le grand monde
m'a fait oublier la disproportion d'âge qui existait entre nous,
monsieur.
Jamais M. de Beauregard n'avait songé qu'il avait vingt-cinq
ans de plus que sa femme; Thabitude des succès, les avantages
qu'il réunissait d'ailleurs, ne lui avaient, pour ainsi dire, ja-
mais permis de s'apercevoir qu'il avançait en âge. et qu'il at-
teindrait la vieillesse lorsque Doloiès entrerait dans le prin-
temps de la vie... Révélation d'autant plus terrible pour un
homme du caractère de M. de Beauregard, qu'elle lui était faite
par sa femme, qui venait de le blesser si cruellement dans sa
jalousie , dans son amour et dans son orgueil.
Rien de plus commun chez les gens de plaisir que cet oubli
de la proportion des âges. Un homme de quarante ans suppose
à peine qu'une femme de vingt ans puisse le trouver |)îus que
mûr. Mais qu'une circonstance imprévue, brutale, le force de
compter avec lui-même, c'est avec autant d'envie que d'amer-
tume qu'il regrette la jeunesse, la jeunesse, avantage inap-
préciable dont chaque jour l'éloigné de plus en plus.
Les réponses sèches et dures de Dolorès renversaient toutes
les prévisions du marquis et le jetaient dans une voie inextri-
cable.
Devait-il faire un éclat sérieux, après avoir affiché tant d'in-
souciance? devait-il continuer de jouer le même rôle? devait-il
contraindre sa femme à abandonner le monde, dans l'espoir
que la solitude et que ses soins la ramèneraient à des sentiments
meilleurs? devait-il enfin se séparer complètement de la mar-
quise et la renvoyer à ses parents?
Cette dernière résolution eùi été la plus sage, la plus digne,
mais elle blessait le misérable amour-propre de M. Beaure-
gard , qui tenait à passer pour un mari peu vulgaire j d'ailleurs
REVUE DE PARIS. 91
il lui aurait ainsi fallu renoncer à Dolorès , qu'il aimait encore
malgré lui.
Il était sous le coup de pensées trop amères et trop poi-
gnantes pour prendre en ce moment une détermination déci-
cisive.
Après un nouveau silence , il se leva et dit à la marquise :
— Demain , madame , vous saurez mes dernières intentions.
Je veux croire que vous vous y conformerez.
— J'attendrai vos ordres, monsieur, — dit Dolorès.
Le marquis regagna son appartement.
XVI.
LA. RESSEMBLANCE.
Ewen de Ker-Ellio avait ressenti une impression douloureuse
à la suite de la scène du Rocher de Cancale, et sa répugnance
pour la vie de Paris s'en était encore augmentée. Chaque soir,
en rentrant dans son bruyant hôtel garni de la rue Montmar-
tre, il regrettait son paisible manoir de Treif-Harllog , qu'il
aurait eu bien vite regagné, sans l'invitation à dîner de
M. Achille Dunoyer et sans quelques formalités relatives au
placement de ses fonds chez ce banquier.
En félicitant sincèrement Ewen de sa guérison et de ses pro-
jets de mariage avec quelque bonne héritière bretonne, le bon
abbé de Kérouëlian lui annonç-iit qu'il avait fait quelques ou-
vertures aux parents de M'i^ Yvonne de Kergalek; on atten-
dait le retour du jeune baron pour donner suite à ces prélimi-
naires.
Ewen s'ennuyait fort à Paris, mais il s'api)laudi8sait de plus
en plus d'y être venu ; grâce à ce voyage , il s'était arraché à
ses folles rêveries, il était rentré dans une voie sage et raison-
nable.
On n'a pas oublié que le baron devait dîner avec son cousin
chez M. Achille Dunoyer, huit ou dix jours après la scène du
Rocher de Cancale. M. de Montai ayant averti Ewen ({u'il ne
92 REVUE DE PARIS.
pourrait aller le prendre, celui-ci se rendit seul chez le ban»
quier.
Dans sa crainte un peu provinciale d'arriver trop tard, M. de
Ker-Ellio arriva beaucoup trop tôt.
Un domeslique, qui avait ôté une livrée ridiculement galon-
née pour mettre le couvert plus à son aise, introduisit le baron
dans le salon, en le priant d'attendre M™* Héloïse Dunoyer, et
en murmurant fort iraperlinemment : — Que sans doute la
montre de monsieur avançait, qu'il s'était levé sans doute de
bon matin, qu'on n'arrivait jamais de si bonne heure , etc., etc.
— Ce disant, il alla chercher un bâton armé d'une petite bougie
et commença d'allumer les lustres et les candélabres.
Ewen resta seul.
Pour faire comprendre la scène qui va suivre , il est néces-
saire d'entrer dans quelques détails sur la disposition de l'ap-
partement où elle va se passer.
En face de la cheminée, surmontée d'une glace, s'ouvrait la
porte de la bibliothèque de M. Dunoyer. Cette pièce, seulement
éclairée par une lampe à abat-jour, était assez obscure ; le sa-
lon resplendissait de clarté.
Ewen , debout devant la cheminée, tournait le dos à la porte
de la bibliothèque, et regardait machinalement dans la glace.
Quelle fut sa stupeur ! Il y vit tout à coup apparaître une figure
absolument semblable à celle que représentait le portrait mys-
térieux de Treff-Harllog !
Comme dans ce fatal portrait, le visage, d'une blancheur
de marbre, se détachait éclatant et lumineux sur un fond Irès-
sombre.
Comme dans ce fatal portrait , la figure était d'un ovale par-
fait, le nez fin et droit, les yeux noirs, grands et surmontés de
longs sourcils hardiment accusés.
Jamais ressemblance n'avait été plus frappante.
On comprend ce prodige.
Thérèse s'était rendue dans le salon par la bibliothèque ;
l'épaisseur des tapis avait amorti le bruit de ses pas ; à l'aspect
d'un étranger, elle s'était un moment arrêtée dans la pénombre
formée par la baie de la porte, et l'image de la jeune fille
s'était réfléchie dans la glace.
Ewen pâlit , un instant son cœur cessa de battre ; il se crut
REVUE DE PARIS. 93
le jouet d'une illusion ; les yeux ardemment fixés sur cette ap-
parition, il retenait sa respiration.
Bientôt l'image devint moins distincte, s'effaça peu à peu et
disparut.
Autre mystère facile à expliquer.
Thérèse, intimidée, s'était retirée à reculons sur la pointe du
pied.
Ewen , songeant enfin que la personne dont il voyait la
figure dans la glace devait être derrière lui , se retourna
brusquement.
Thérèse n'était plus là.
Cette étrange rencontre, rapprochée de la non moins étrange
existence du portrait de TrefF-Harllog , aurait vivement im-
pressionné un homme d'un caractère moins romanesque que
celui d'Ewen.
Qu'on juge de ce qu'éprouva le jeune baron !
M. et M™o Du noyer entrèrent dans le salon et s'excusèrent
auprès de leur convive de l'avoir ainsi fait attendre. Ewen ,
dont les traits étaient visiblement altérés, leur répondit avec
tant de distraction , il semblait si ému , que M. Achille et
Mme Héloïse se regardèrent avec surprise.
Plusieurs personnes arrivèrent, M. de Ker-Ellio cacha plus
facilement son trouble.
M. de Montai entra ; peu de temps après lui arrivèrent Thé-
rèse, sa sœur et miss Hubert.
A la vue de Thérèse, l'élonnement de M. de Ker-Ellio redou-
bla; aux grandes lumières, la ressemblance était plus extraor-
dinaire encore; on remarquait jusqu'au petit signe noir que la
fille du banquier avait au-dessus du sourcil gauche.
Les sages résolutions d'Ewen s'évanouirent comme un songe.
L'amour insensé qu'il avait si longtemps nourri se réveilla tout
à coup avec une violence inouïe; c'était Thérèse qu'il avait si
ardemment aimée dans la solitude! Il reporta sur elle la folle
passion que lui avait inspirée l'être chimérique dont elle lui
offrait la vivante image. Il n'en douta pas, cette jeune fille
devait ressembler en tout à son idole chérie, et réunir les ado-
rables qualités qu'il avait rêvées. La fatalité le poussait à cet
amour ; trop de circonstances incroyables l'avaient rapproché
94 REVUE DE PARIS.
de cette femme pour qu'elle n'exerçât pas sur sa vie une im-
mense influence, soit en mal, soit en bien.
Par quelle bizarrerie celle jeune fille offrait-elle une ressem-
blance si minutieuse avec une femme qui, un siècle avant,
avait été le mauvais génie delà famille de Ker-Ellio? Ewen
était-il menacé du même sort? Sa pensée s'égarait dans ce
chaos.
Ces violentes préoccupations, jointes, à la timidité naturelle
d'Ewen . ne lui permirent pas de se montrer à son avanlage.
Lors même que Thérèse n'eût pas été plus que prévenue en fa-
veur de M. de Montai, le pen-kan-guer eût été loin de produire
sur elle une impression avantageuse.
On servit; par deux fois M. Achille Dunoyer pria M. de Ker-
Ellio de donner la main à M^e Héloise. En vain celle-ci fit tous
les frais possibles pour le baron, il était complètement absorbé
dans la contemplation du Thérèse. La jeune fille parla peu,
mais elle s'exprimait avec une grâce et une modestie char-
mante. Ewen l'écoutait dans un muet ravissement ; jamais voix
plus pure, jamais accent plus enchanteur n'avaient frappé son
oreille.
Deux ou trois fois M. de Montai , qui se plaisait à mettre
Thérèse en valeur, engagea avec elle une conversation à voix
haute. Ewen admira de nouveau l'esprit charmant, le tact par-
fait de la jeune fille, dont la distinction naturelle ressortait
davantage encore au milieu des gens vulgaires qui l'entou-
raient.
Nous l'avons dit, la figure de M. de Ker-Ellio était mâle et
sévère , mais sa tournure manquait d'élégance; et bientôt son
étonnement , sa distraction , donnèrent à sa physionomie et à
ses manières quelque chose d'embarrassé , de hagard, de brus-
que, qui même, en pareille compagnie, pouvait passer pour
un manque absolu de savoir-vivre.
M. Dunoyer ne se méprit pas sur la véritable cause de la
préoccupation d'Ewen.
Plusieurs fois le banquier surprit le regard d'admiration
muette et pour ainsi dire extatique que M. de Ker-Ellio atta-
chait sur Thérèse. Celte révélation donna fort à penser à
M. Achille , qui parut bientôt enseveli dans de profondes ré-
REVUE DE PARIS. 95
flexions , dont il ne sorlait que pour jeter tour à tour les yeux
sur Ewen et sur Tliéièse
Entre les autres convives, la conversation tomba sur le fa-
meux dîner du Rocher de Cancale, qui depuis huit jours était
le sujet de toutes les conversations.
M. de Montai, en sa qualité d'ami du marquis, fut accablé
de questions.
— Le marquis est plus riche et plus gai que jamais , — re-
prit-il. — Il a un bonheur insolent. Il a appris il y a quatre
jours la nouvelle de la mort de son beau-père, don Pablo, qui
laisse, dit-on, une fortune immense. Ainsi la marquise se
trouve maintenant colossaleraent riche. Pour passer les pre-
miers jours de son deuil, Beauregard est allé présider à une
grande partie de chasse dans la forêt de Breleuil, où il a en-
voyé son équipage. Ils sont là une vingtaine de mauvais sujets.
Dieu sait la vie qu'ils vont y mener pendant les quinze jours
que durera ce déplacement!
— Bien sûr qu'ils ont des demoiselles avec eux, — dit
Mme Héloïse. — Et sa petite femme, qui avait l'air si bégueule,
quelle gaillarde ! Est-ce vrai qu'on ne la reçoit plus dans le
monde , et que depuis l'histoire du Rocher de Cancale il est
séparé d'elle?
— Qui ça ? le Rocher de Cancale ? — dit M. Achille d'un
air malicieux.
— Oh! que c'est joli, — repartit lM™e Héloïse en haussant
les épaules. —Dites donc, Montai, le marquis est-il réellement
séparé d'avec sa femme?
— Pas du tout, madame, — dit Montai ; — le marquis n'est
nullement séparé, seulement on a fait justice de la conduite
de M«>e (Je Beauregard , qui a eu l'effronterie de se représenter
dans le monde.
— Comment donc cela? — dit M^^e Héloïse.
— Il y a quelques jours, avant le deuil de la marquise, j'étais
le soir chez M"o ja duchesse de Noirmont ; M""** de Beauregard
entra; après avoir été intrépidement saluer la duchesse, e!l(^
alla s'asseoir à côté de deux femmes qui se levèrent aussitôt
d'un air indigné. La marquise changea de place, ses voisines
se levèrent encore. Enfin, après vingt minutes d'un silence
98 REVUE DE PARIS.
général , M™e de Beauregard battit bravement en retraite sans
avoir sourcillé.
— Mais c'était à mourir de honte , — dit M™^ Héloïse.
— Oh ! la petite marquise a sous ce rapport la vie très-dure,
— dit M. de Montai.
La conversation changea.
Malgré sa parenté , malgré l'espèce de liaison qui existait
entre lui et Ewen, M. de Montai entreprit de le railler pour
briller aux yeux de Thérèse sous un nouveau jour. Les projets
du comte furent parfaitement servis par la distraction de
M. de Ker-EJlio; celui-ci ne s'aperçut pas des sarcasmes de
son cousin, et il fut, selon l'expression consacrée, complète-
ment noyé.
M™e Héloïse était de ces gens qui ne manquent jamais roc-
casion d'être de mauvais goût. Sans respect pour les plus sim-
ples règles du savoir-vivre , oubliant qu'elle parlait devant ses
filles, elle voulut à son tour plaisanter le baron. Le supposant
pieux en sa qualité de Vendéen, elle lui débita quelques sottises
impies du vieux libéralisme, et lui demanda entre autres si les
curés de son pays ne choisissaient pas de jolies filles pour gou-
vernantes , et s'ils n'abusaient pas un peu du confessionnal
avec leurs pénitentes.
M. de Ker-Ellio avait des principes religieux très-arrêtés; il
était habitué à considérer avec vénération une mère de famille
entourée de ses enfants ; tiré de sa rêverie par les imperti-
nentes questions de M"^ Héloïse , il fut doublement choqué , et
répondit sèchement :
— Madame , j'ai appris de ma mère à respecter la religion
et ses ministres, et ils méritent cette vénération.
M°»e Héloïse ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre
le sens de cette réponse, et riposta avec une crànerie voltai-
rienne toiit à fait piquante.
— Ah bien ! par exemple, nous autres Parisiennes, nous éle-
vons au contraire nos enfants dans le mépris des tartuffes et
des bigots. N'est-ce pas, Achille?
M. Achille , autre espèce d'esprit fort, répondit avec insou-
ciance :
— Moi je me moque des choses religieuses comme de colin-
liEVUE DE PARIS. 97
tampon. Ce sont de ces sornettes bonnes à débattre entre les
femmes et les cagots. N'est-ce pas, cher comte?
M. Achille était si triomphant de posséder à sa table un
homme titré , qu'il ne manquait jamais à cette appellation no-
biliaire.
M. de Montai savait déjà avec quelle dureté le banquier trai-
tait sa tîlle , il crut être agréable à Thérèse en persiflant
M. Achille ; il reprit donc en tâchant d'imiter l'ironie hautaine
de M. de Beauregard :
— Je vous dirai franchement, mon cher monsieur Dunoyer,
que nous autres nous avons des idées particulières sur la re-
ligion ; c'est affaire de caste , de parti , de bonne compagnie , -
si vous voulez, mais enfin , nous nous sommes toujours fait
une loi de respecter les prêtres et les choses religieuses.
Ces mots nous autres établissaient une distinction si mar-
quée entre M. de Montai et M. Dunoyer, que celui-ci se mordit
les lèvres de dépit ; M">« Héloïse rougit jusqu'au front.
Ewen , absorbé dans ses pensées , ne prenait plus aucune
part à la conversation.
— Connu! — dit M. Achille; — vous voulez vous servir de
la religion comme d'un moyen pour dominer ! mais enfoncé le
moyen! enfoncé par la révolution de 89, par le triomphe du
tiers-état! Voyez-vous, le centre de la chambre , dont mon
père faisait partie , constitue la seule et vraie noblesse de nos
jours ; il n'y a plus qu'une aristocratie, celle de la fortune... De
notre temps , un duc ne trouverait pas quatre sous de son titre.
— Ce qui bien certainement n'arriverait pas si les titres pou-
vaient se vendre aux bourgeois enrichis , mou cher monsieur
Dunoyer, — dit le comte en souriant.
Nous n'insisterons pas sur la suite d'une conversation dont
nous venons de donner ce spécimen , et dans laquelle M. de
Montai fit montre d'une impertinence assez spirituelle.
On se leva de table.
Un des convives crut être agréable à M^^^ Héloïse Dunoyer
en priant Thérèse de chanter. La grosse femme rougit de dé-
pit, mais elle fut forcée d'engager sa fille à se mettre au
piano. Celle-ci refusa d'abord; M. de Montai insista; d'un
regard furtif elle lui fit comprendre qu'elle se rendait A sa
seule demande.
98 REVUE DE PARIS.
Thérèse chanta avec tant d'âme, tant de goût, tant de mé-
thode; elle fut enfin si supérieure à elle-même, que sa mère,
furieuse de jalousie , l'interrompit au bout d'un quart d'heure,
en lui disant :
— Thérèse , cela vous fait mal à la poitrine... C'est assez,
ma chère.
Ewen était dans l'extase; il avait été moins touché du véri-
table talent de Thérèse que de l'effet profondément sym-
pathique que sa voix mélodieuse et vibrante lui avait fait
éprouver.
Par deux fois M. de Ker-EUio sentit couler ses larmes. Heu-
reusement personne ne s'aperçut de cet attendrissement ridi-
cule.
Quelques parties de whist s'engagèrent.
Ewen profita d'un moment où personne ne faisait attention
à lui pour sortir de chez M. Achille Dunoyer.
Ewen de Ker-Ellio rentra chez lui dans un état voisin de la
folie.
Tantôt il s'abandonnait à une joie insensée en songeant que
ses rêveries , que son amour idéal n'avaient été qu'un pressen-
timent, et que la femme qui pouvait faire le bonheur de sa vie
existait telle qu'il l'avait lêvée. Tantôt, au contraire, il restait
morne, accablé de désespoir. Thérèse ne l'aimerait peut-être
jamais ; elle avait dû concevoir de lui une première impression
défavorable.
Nous le répétons , il avait suffi à Ewen de voir M"« Dunoyer
pour être persuadé qu'elle était douée de toutes les qualité qu'il
lui supposait. Il la connaissait depuis si longtemps, pour ainsi
dire, que cette seule entrevue porta son amour jusqu'au délire.
Le surlendemain, il fut sur le point de retourner chez le ban-
quier, mais la timidité le retint, craignant de faire quelque éclat
ridicule et de ne pouvoir dominer les émotions qui l'agitaient j
il voulut attendre que l'efFervescence de son esprit s'apaisât.
Il n'en fut rien. La passion d'Ewen pour Thérèse fit chaque
jour de nouveaux progrès. C'était la même violence d'exalta-
tion dont il avait été transporté dans la solitude, appliquée à
une réalité saisissante.
Seul , sans conseil , sans ami , M. de Ker-Ellio passait des
jours entiers dans sa sombre petite chambre de l'hôtel garni de
REVUE DE PARIS. 99
la rue Montmartre, au fond de ce quartier bruyant, obscur et
infect, ne pouvant s'arrêter à aucun des desseins qui fermen-
taient dans son cerveau. Plusieurs fois il était allé chez M. de
Montai . vers lequel il se sentait attiré par une vive sympathie,
mais, à son grand regret, on lui avait toujours répondu que le
comte était absent. Sachant Tinlimilé qui unissait son cousin
au banquier, il comptait beaucoup , sinon sur son appui , du
moins sur son avis au sujet de certaines démarches décisives
qu'il avait résolu de tenter.
Un jour. M. de Ker-Ellio , plus heureux que de coutume ,
rencontra M. de Montai.
On l'introduisit chez le comte.
Le pen-ken-guer était plus pâle, plus triste, plus abattu qu'il
ne rélait lorsque l'abbé de Kérouëllan l'avait forcé de quitter
Treff-Hartlog pour venir à Paris.
M. de Montai n'avait pas vu son cousin depuis le jourdu dîner
de M. Diinoyer, il fut frappé de l'altération de ses traits.
— Qu'avez-vous , mon cher cousin ? — s'écria-t-il. — Avez-
vous été sérieusement malade?
— Non, — répondit Ewen d'un air sombre, —j'ai été un
peu souffrant. Je suis venu plusieurs fois pour vous voirj on
m'a dit que vous étiez absent.
— En effet , — dit M. de Montai en rougissant malgré lui, —
j'étais allé chasser quelques jours en Normandie. (M. de Montai
mentait; il avait été pendant ce temps renfermé dans le petit
appartement qu'il avait loué dans la maison de M. Dtinoyer.)
Mais, — reprit M. de Montai , — je regretterai beaucoup mon
absence, si elle m'a fait perdre l'occasion de vous être bon à
quelque chose.
— Vous pouvez, mon cousin, me rendre un grand service.
— Parlez, parlez, je vous en conjure.
Après quelques moments de silence , Ewen reprit :
— Vous m'avez offert vos services j vous êtes un loyal pa-
rent , je puis tout vous dire.
M. de Montai , étonné de l'air solonnel du baron , lui lendit
la main.
— Parlez, parlez , disposez de moi, je vous en conjure.
— Ne me croyez pas fou, écoutez-moi, et vous comprendrez
100 REVUE DE PARIS.
peut-élre ma posUion étrange et fatale. Après la guerre de
Vendée, je revins chez moi, en Bretagne, vivre dans la maison
démon père; j'ai toujours aimé la solitude. Il y a quelques
mois , à force de rêver sans but , j'évoquai un idéal ; il réunis-
sait tous les charmes que j'aurais désiré rencontrer dans ma
femme. Il y avait dans ma chambre un vieux portrait de fa-
mille représentant une personne d'une beauté remarquable ; à
force de contempler celte figure charmante , je donnai ses
traits à mon idéal, et..., faut-il vous faire cet aveu?.... je
devins amoureux de cette peinture....
— Mais c'est tout un roman, mon cousin.
— Oui , un roman absurde et douloureux. Je devins donc
amoureux de ce portrait... , amoureux comme un insensé. Ma
raonomanie prit un caractère si sérieux , que mon ancien pré-
cepteur , l'abbé de Kérouellan , me conseilla de quitter la Bre-
tagne. Je vins à Paris 5 les distractions devaient calmer ma
raison. En effet, je ne considérais plus ces chimères que comme
un songe, lorsque...
— Achevez ; vous ne sauriez croire combien ce récit m'inté-
resse.
M. de Ker-Ellio passa la main sur son front brûlant, et reprit
à voix basse :
— Lorsque je rencontrai M"« Thérèse Dunoyer.
— Eh bien ! mon cousin?
— Eh bien ! elle ressemble d'une manière frappante au por-
trait dont je vous ai parlé.
Et Ewen regarda son cousin avec angoisse.
On se souvient peut-être que M. de Montai possédait aussi un
portrait de son arrière-grand'mère , femme infernale qui
avait, dit-on, causé de terribles malheurs dans la famille de
Ker-Ellio.
Malgré ce rapprochement bizarre , malgré l'inquiétude que
pouvait lui causer l'amour d'Ewen ,M. de Montai ne trahit pas
son émotion , il répondit en souriant :
— Je comprends , ou plutôt je devine : vous aimez M^'"= Du-
noyer. Et c'est seulement à cause'de cette ressemblance extraor-
dinaire, mon cher cousin, que vous tombez amoureux d'une
femme que vous voyez pour la première fois?
— Je suis sur,., je dirais presque : je sais... que M"« Dunoyer
\
KliVLE DE PAR15. 101
a l'esprit, les qiialilés, les vertus, que je lui suppose. C'est mon
rêve réalisé, je le sens là.
— Je le désire pour M"« Dunoyer et pour vous; mais que
puis-je à cela?
— J'ai été vingt fois sur le point d'aller trouver M. Dunoyer
et de lui demander la main de sa fille.
M. de Montai resta impassible, et dit :
— Et! qui vous en a empêché, mon cousin?
— L'immense fortune de M. Dunoyer, l'excessive beauté de
sa fille, — répondit Ewen avec accablement. — Jusqu'ici je
n'ai pu me résoudre à une démarche qu'on attribuerait sans
doute à la cupidité ou à une prétention ridicule ; mais , à cette
heure, cette fatale passion me domine à ce point que je veux
tenter un coup désespéré , au risque de passer pour le plus stu-
pide ou le plus présomptueux des hommes , car je n'ai à offrir
à M"« Dunoyer qu'une fortune modeste.
— Honorable, vous voulez dire, mon cher cousin; sans
compter votre nom, bien connu en Bretagne.
— Je ne m'abuse pas, — dit Ewen en secouant la tète : — je
n'ai aucun moyen de séduction, mais j'ai pour moi un amour
sans bornes, un cœur loyal et dévoué. Espérer de plaire à
Mlle Dunoyer, ce serait fou. L'intéresser, c'est peut-être possi-
ble. Voici mon projet , sauf l'avis que j'attends de vous. J'irai
trouver M. Dunoyer; je lui exposerai franchement ma position:
l'intérêt ne me guide pas, car je renoncerai d'avance aux avan-
tages qu'il peut faire à sa fille ; je lui demanderai à avoir en sa
présence un entretien avec elle. Alors, je raconterai tout, et
mon amour idéal, et l'histoire de ce portrait de famille, el sa
ressemblance si fatale avec M"^ Dunoyer , et mes vœux aussi
ardents qu'insensés.
— Votre projet est bizarre.
— Je le sais; ma franchise passera peut-être pour de la
folie , M. Dunoyer et sa fille me refuseront , à moins qu'ils ne
devinent que, malgré ma rude écorce , je suis digne du bon-
heur que j'ambitionne , si ce bonheur peut se payer par un
dévouement aveugle , par une tendresse sans bornes. Mainte-
nant, mon cousin, dites-moi, vous connaissez intimement
M. Dunoyer; sera-t-il touché de la franchise de mon aveu?
dois-je plutôt lui demander officiellement la main de sa fiile?
5 y
10-2 REVUE DE PARIS.
Dans ce cas, vous parlerez pour moi , sinon , j'écrirai ce soir à
M. Diinoyer, et je tenterai moi-même cette démarche, si étrange
qu'elle soit.
La manière nette, précise, dont s'exprimait Ewen ne laissait
pas le moindre doute à M. de Montai sur la résolution de son
cousin.
Avant toute chose, il importait au comte de gagner du temps ;
nous verrons plus tard le funeste progrès qu'il avait fait dans
le cœur de Thérèse; l'amour de cette malheureuse jeune fille
était pour lui un avenir assuré, une fortune brillante. On
comprend ainsi de quelle importance étaient pour lui les confi-
dences de M. de Ker-Ellio ; elles lui montraient le péril et lui
donnaient presque le temps de l'éviter. Après quelques minutes
de réflexion, il répondit à son cousin , en lui témoignant l'inté-
rêt le plus cordial et en lui serrant la main :
— Votre confiance en moi sera justifiée, mon cher Ewen..,.
laissez-moi dire : mon cher ami; de telles confidences appar-
tiennent à l'amitié.
— Oh ! je ne m'étais pas trompé, — dit Ewen en serrant à
son tour avec effusion la main de M. de Montai.
— Vous me consultez , répondit celui-ci , — je vous parlerai
franchement. Votre premier moyen , le récit de votre amour
idéal . l'aventure du portrait , sembleront , je le crains, un peu
insolites et romanesques à un homme aussi positif en affaires
que M. Dunoyer. Un état bien en règle de votre fortune lui
plairait davantage.
— Et sa fille... sa fille.. . , serait-elle aussi insensible que son
père à cet amour, romanesque sans doute, mais auquel le roma-
nesque n'ôle rien de son ardeur et de sa sincérité ?
— Je connais assez peu M"^ Dunoyer, mon cher cousin, mais
je lui crois dans l'esprit, dans le caractère, quelque chose du
positif de son père,
— Elle !... avec ce regard doux et mélancolique... avec cette
voix touchante... c'est impossible! — s'écria Ewen.
— Je vous répète que je connais fort peu M"' Thérèse ; il est
possible que je me trompe ; quant à son père , je suis sûr de ce
que j'avance. Croyez-moi donc, bornez-vous à une simple de-
mande en mariage , et je me ferai un plaisir d'être votre inter-
prète auprès de M. Dunoyer.
REVUE DE PARIS. 103
— Vous êtes généreux et bon ! — dit Ewen à M. de Montai
avec expansion; — hélas! maintenant, mon sort va se décider
d'une manière irrévocable. Ah ! je ne serai pas assez heureux
pour réussir, ce serait trop beau! Pourquoi aurais-je un tel
bonheur?
— Mais pour en jouir, mon cher cousin. Ah ça! sérieuse-
ment , il ne faut pas vous décourager ainsi ; je suis aussi loin de
vous dire : espérez, que de vous dire : désespérez; d'un côté
votre naissance est élevée , votre fortune honorable, vous avez
d'excellentes qualités ; mais d'un autre côté M. Dunoyer est fort
riche, il peut avoir d'autres vues sur sa fille , et je ne crois pas
M"« Dunoyer capable d'avoir d'autres vues que celles de ses
parents , — ajouta hypocritement M. de Montai. — Vous voyez
donc bien que vos bonnes et mauvaises chances se compensent
tellement qu'il est impossible de préjuger le bon ou le mauvais
succès de votre dessein. Permettez-moi seulement de vous faire
une dernière et très-importante recommandation, et cela dans
votre intérêt et dans celui de M"^ Dunoyer.
— Que voulez-vous dire?
— Rien de plus délicat et de plus confidentiel que la démar-
che dont vous me chargerez.
— Sans doute.
— Or, dans le cas oîi cette affaire manquerait, il serait
désagréable pour vous comme pour M"« Dunoyer que tout s'é-
bruitât à l'avance j le monde est méchant, et il ne manquerait
pas de...
Evi^en interrompit M. de Montai :
— Soyez tranquille, mon cousin ; personne au monde, excepté
vous, ne sera instruit de la démarche que je tente; l'abbé de
Kérouéllan , mon vieil ami , serait ici , je la lui tairais , je vous
en donne ma parole.
— Autre chose : M. Dunoyer est très-méticuleux en af-
faires , il portera le même scrupule dans Taffaire dont il s'agit ,
il voudra écrire en Bretagne pour avoir des renseignements sur
vous, etc., etc.; tout ceci amènera nécessairement des len-
teurs,
— Cela n'est que trop vrai.
— Ètes-vous assez sûr de dominer votre impatience, pour ne
pas aller auprès de M. Dunoyer terminer vous-même ce que
16i REVUK DE PARIS.
j'aurai commencé? Dans ce dernier cas , je préférerais ne pas
m'en mêler, car vous concevez que mon rôle...
Ewen interrompit encore le comte.
— Je suis incapable d'un tel manque d'égards, d'une telle
ingratitude ! Je vous en ai donné ma parole : vous seul au
monde serez instruit de ce vœu; de vous seul j'attendrai la ré-
ponse qui doit ruiner ou encourager mes espérances ; je ne ver-
rai pas M. Dunoyer avant qu'il ait prononcé sur mon sort j s'il
refuse, je partirai sans le revoir.
— Peut-être aurez-vous raison , — dit M. de Montai ; — il
sera temps de songer à cela au dernier moment; mais , Dieu
merci , il ne faut pas prévoir les malheurs d'aussi loin. Dès
que j'aurai parlé à M. Dunoyer , j'irai vous dire comment il a
reçu votre proposition , et j'espère vous donner de bonnes nou-
velles.
— Mon cousin^ — dit Ewen d'un ton pénétré en serrant les
mains de M. de Montai dans les siennes , — de ce moment , en
tout et pour tout... , je suis à vous.
— N'est-ce pas moi qui gagne à ce marché, — dit M. de Mon-
tai, — puisqu'en faisant si peu je m'acquiers un ami?
— Je sais quelle est ma reconnaissance. A bientôt donc , mon
cousin.
— A bientôt : courage et espoir , — dit M. de Montai.
Ewen secoua tristement la tête, et ne chercha pas à cacher
une larme qui brilla dans ses yeux; puis, serrant encore une
fois la main du comte, il sortit précipitamment.
M. de Montai le regarda s'éloigner ; puis, haussant les épaules
avec mépris, il s'écria :
— Ah! le triple niais... c'est à moi... à moi qu'il vient confier
ce qu'il appelle ses intérêts les plus chers... Allons... allons...
mon étoile resplendit de plus en plus. Si je ne me trompe, cet
incident habilement exploité me servira beaucoup. Le Breton ,
fidèle à sa promesse, ne retournera pas chez M. Dunoyer, il
altendra ma réponse; je le tiendrai en suspens durant huit ou
dix jours, et il ne faudra pas davantage, au point où en sont
les choses avec Thérèse , pour n'avoir plus à m'inquiéler du
Vendéen , dont la demande en mariage me viendra , au con-
traire, en aide, pour tenter le grand coup... Maintenant, un
mot ii Thérèse... 11 me faut absolument demain une entrevue
REVUE DE PARIS. 105
avec elle; oh ! elle y viendra j je vais lui écrire quelques mots
terribles.
— Ah ! — ajouta M. de Montai en se mettant à sa table , ré-
pondons aussi à Julie; — elle se repent, elle me demande
pardon ; elle ne paraît pas disposée davantage à me faire l'hon-
heur de me donner sa main, — ajouta-l-il avec ironie ; — ce
qui maintenant me désole, en effet, beaucoup ; mais elle m'offre
toujours son amour... ce qui n'est pas, après tout , absolument
à dédaigner... en y mettant du mystère toutefois; car Julie peut
toujours passer pour une distraction très-agréable, même pour
un homme qui s'occupe de i\r^^ Dunoyer.
Et M. de Montai écrivit la lettre suivante à Thérèse :
(X II faut absolement que je vous parle... un épouvantable
malheur menace notre amour... c'est-à-dire ma vie. Ce sou*
j'irai en haut , j'y passerai la nuit; demain je vous attendrai à
ma porte... Votre sœur sort à trois heures avec miss Hubert,
pour sa promenade habituelle. Prétextez une migraine pour
rester chez vous... alors vous pourrez monter chez moi... il n'y
aura aucun danger... Ah ! Thérèse... la force me manque... quel
coup affreux !... mes larmes coulent, je ne puis que me déses-
pérer... »
Après avoir écrit ce billet , M. de Montai le relut tout haut , et
dit:
— Oui, c'est cela... style coupé... menace aussi effrayante
que mystérieuse... Elle viendra... La dernière fois, elle n'a pas
osé s'aventurer au delà de quelques pas dans l'antichambre, et
encore son émotion a été si violente en se trouvant seule avec
moi, qu'elle a pâli... mais pâli à m'effrayer. Heureusement,
mon respect l'a rassurée; aussi, demain elle n'hésitera pas... à
s'avancer plus avant... Maintenant, à Julie : autre femme,
autre style.
a Tu mériterais bien, méchant démon, que je te tinsse plus
longtemps rigueur; mais je suis trop bon, je ne puis résister à
les gentilles petites excuses; oui , je te reverrai comme dans le
bon temps y mais à condition que nous ne dirons pas un mot
d'une folie que toi seule pouvais inspirer, et dont je ris mainte-
nant comme un fou. Adieu, Julie, je l'embrasserai après-demain
matin, attends-moi. »
Ces deux lettres écrites , M. de .Montai envoya l'une à Julie,
9.
106 REVUE DE PARIS.
et l'autre à M"e Rosalie, femme de chambre de Thérèse, qu'il
avait gagnée, et sous le couvert de laquelle il écrivait à
M^'^' Dunoyer.
Rien de plus simple que la manière dont M. de Montai s'in-
troduisait dans l'immense maison occupée par M. Dunoyer,
dont les portes étaient constamment ouvertes. Tantôt, après
avoir fait une visite au banquier, au lieu de redescendre, il
montait au quatrième ; tantôt , le soir, enveîoppé d'un manteau,
les yeux cachés par des lunettes vertes, il passait pour le iM. Ber-
nard, le locataire supposé, gagnait le petit escalier de service .
et sortait le lendemain soir à la même heure et grâce au mèmi^
déguisement.
XVII.
PROPOSITION.
M. de Ker-Ellio re\int chez lui plus calme. Après sa conver-
sation avec M. de Montai , il conservait peu d'espoir , mais au
moins il n'avait pas renoncé à son vœu le plus cher sans en ten-
ter la réussite.
Au moment oii le baron rentrait à son hôtel , un des garçons
lui dit :
— Monsieur , il y a ici un monsieur qui vous attend j il a
demandé à quelle heure vous rentriez habituellement, j'ai ré-
pondu que vous rentriez sur les cinq heures ; il en était quatre
et demie. Ce monsieur a voulu vous attendre. Il est là , dans le
salon.
Très-étonné de cette visite , car il ne connaissait personne A
Paris , excepté M. de Montai, M. de Beauregard et M. Dunoyer,
Ewen se rendit au salon commun. Quelle fut sa surprise d'y
trouver... le banquier!
Quoique la venue du père de Thérèse n'eût rien de bien ex-
traordinaire pour Ewen, il ne put s'empêcher d'être frappé de la
bizarrerie de cette rencontre en songeant à la démarche dont il
sortait de charger M. de Montai.
— Vous m'excuserez, monsieur, d'avoir insisté pour vous
allendie, — dit le banquier à Ewen; — mais, ayant quoi<iue
REVUE DE PARIS. 107
chose d'assez important à vous communiquer, je n'ai pas voulu
remettre à demain le plaisir de vous voir.
— Monsieur, je suis à vos ordres; je regrette seulement d'être
obligé de vous faire monter bien haut et dans un bien modeste
logement, — dit Ewen.
— Ailonsdonc, monsieur, vous plaisantez : à la guerre comme
à la guerre, en voyage comme en voyage.
Une fois entré et assis dans la chambre de M. de Ker-EUio ,
M. Dunoyer lui dit avec autant de gaieté que de cordialité :
— Je viens, mon cher client, vous faire gagner beaucoup
d'argent.
— Et comment cela , monsieur? — dit Ewen très-surpris,
— D'une manière bien simple ; vous avez deux cent treize
mille francs placés chez moi à cinq pour cent. Je devais vous
rembourser cinquante mille francs il y a quinze jours , et le
reste de la somme en trois payements égaux, de deux en deux
mois.
— Oui, monsieur, mais je vous ai prié de vouloir bien garder
ces fonds, étant dans l'intention de retirer la somme tout à la
fois pour acheter quelques métairies à ma convenance.
— Sans doute; mais permettez-moi de vous le dire, au nom
de l'intérêt que vous méritez , vous ferez là un pitoyable place-
ment. Les terres ne rapportent pas au-delà de 2 1/2 pour 100
bien nets , tandis que je vous propose de vous associer avec moi
dans une entreprise qui, en quatre ou cinq ans , doublera nos
capitaux.
Ewen avait été élevé par son père dans l'horreur des spécu-
lations , et il était resté fidèle à ces principes. Les fonds placés
chez M. Dunoyer provenaient d'une très-ancienne créance dont
feu M. de Ker-Ellio avait hérité.
Malgré sa défiance et son antipathie des afi^aires , Ewen crut
faire un coup de maître en acceptant la proposition du ban-
quier. Il répondit à M. Dunoyer :
— J'avais songé , monsieur , à un autre placement; mais j'y
renonce, moins, je vous assure , par l'espérance du gain que
vous m'offrez, que pour continuer et resserrer des relations
que vous m'avez jusqu'ici rendues très-agréables.
M. Dunoyer s'attendait si peu à cette aveugle facilité de la
part de M. de Ker-Ellio , qu'il ne put s'empêcher de lui dire :
108 REVUE DE PARIS,
— Comment! vous acceptez sans savoir seulement ce que je
vous propose , sans me demander les garanties que je puis vous
offrir?
— Vous m'avez dit, monsieur, que cela était avantageux?
— Sans doute , et je vous !e prouverai...
— Puisque vous me Taffirraez , monsieur , cela m'est prouvé.
— Ma foi , monsieur , sans compliment , les gens comme vous
sont rares ; je n'en reviens pas... Diable! savez-vous que vous
auriez tort de jouer ce jeu-là avec tout le monde ? Dieu merci ,
ma maison est solide et connue, mais...
— Croyez-moi, monsieur, — dit Ewen en interrompant le
banquier , — je n'agis pas par étourderie, par insouciance , je
sais en qui je place ma confiance.
— Ah ! monsieur, ce que vous me dites là me touche au-delà
de toute expression , — dit le banquier avec effusion , — c'est
l'occasion de répéter ce que je disais tout à Theure : les hommes
comme vous sont rares... On est maintenant si avide, si happe-
chair, si rapace!
— Dans votre profession, monsieur, avec vos relations d'af-
faires , vous devez être mieux que personne à même de vous
apercevoir chez les autres de cette cupidité?
— A qui le dites-vous , monsieur ! Ma position est double à
cet égard-là , et comme banquier et comme père d'une fille à
marier.
Ewen tressaillit, devint pourpre , baissa les yeux , et ne ré-
pondit rien.
— M. Dunoyer s'aperçut de l'embarras d'Ewen , sourit et re-
prit :
— Ainsi , moi, par exemple , j'ai une fille... qui n'est pas une
beauté, c'est vrai, qui est un peu sauvage, un peu originale,
c'est encore vrai ; mais elle a reçu la meilleure éducation du
monde ; elle a eu une gouvernante anglaise ; elle est enfin plutôt
l)ien que mal. J'en appelle à votre franchise bretonne, monsieur
de Ker-Ellio?
Ewen avait repris son sang-froid , il répondit sincèrement et
naïvement :
— Je trouve mademoiselle votre fille beaucoup plus que
belle... Je n'ai jamais vu une physionomie à la fois plus tou-
chante et plus expressive.
REVUE DE PARIS. 109
— Vous dites cela pour me flalter...; mais c'est égal, en
n'acceptant pour elle que la moitié de vos compliments, c'est
déjà fort gentil. Eh bien î croiriez-vous que le premier mot des
jennes gens qui pensent à ma fille est toujours : Combien
a-t-elle en mariage?
— Ah ! monsieur.
— Ça vous étonne , ça vous révolte , et c'est comme ça... On
sait pourtant que je suis riche, et que, dans le cas où je ne
ferais pas beaucoup de mon vivant pour Thérèse..., après ma
mort, il y aura sûrement un bel inventaire Eh bien ! non ,
on veut jouir tout de suite ; on ne parle que dot , on ne pense
que dot, on ne rêve que dot. Ah ! mon cher monsieur de Ker-
Ellio , un père qui a une fille à marier est bien malheureux !
Et M. Achille Dunoyer poussa un soupir hypocrite en regar-
dant sournoisement M. de Ker-EUio pour juger de l'effet que
produirait sur lui cette liraàe patertielle.
Obtenir la main de Thérèse était i)Our Ewen un bonheur si
improbable, il lui aurait semblé si fabuleux que M. Dunoyer
vînt pour ainsi dire la lui offrir, que le baron ne saisit aucune
des allusions que le banquier lui offrait si complaisamment, et
il répondit simplement.
— J'aurais pourtant cru .monsieur, que , possédant une fille
aussi complètement douée que M^'^ Thérèse , vous n'auriez
qu'à choisir parmi les plus choisis.
— Est-ce que je me serais trompé? — pensa M. Dunoyer;
— essayons encore. Ces Bretons ont la tête si dure, qu'il faut
frapper à tour de bras. — Il reprit tout haut : — Sans doute,
jJai à choisir, mon cher monsieur de Ker-Ellio; mais jusqu'à
présent, dans ce beau choix-là, je n'ai rien trouvé qui vaille.
Vous concevez que le bonheur d'une fille qui vous est chère...,
c'est important...; aussi je n'ai jamais voulu marier Thérèse
à des freluquets, à des étourneaux , à des gens dissipés, qui
la rendraient malheureuse. Ce que j'aurais voulu.., — et
M. Dunoyer appuya sur les mots avec tant d'intention , que le
baron fut enfin forcé de comprendre les avances du banquier ,
— ce que j'aurais voulu pour Thérèse, mon cher monsieur de
Ker-Ellio, c'aurait été un homme d'une naissance distinguée,
sage , rangé , loyal , sérieux , maître de son bien , qui aurait ,
je suppose, passé sept ou huit mois de l'année dans sa terre.
110 REVUE DE PARIS.
et qui serait venu à Paris deux ou trois mois d'hiver tout au
plus. Car Thérèse déteste le monde, Paris..., oui, ça vous
paraît singulier, à son âge..., c'est pourtant comme ça...; en
un mot, pour la rendre heureuse,... mais ce qui s'appelle
très-heureuse,... il faudrait se résigner à passer à la campagne
au moins un hiver sur deux. Mais allez donc parler de cela à
un tas de farceurs qui ne connaissent que Paris, toujours Paris,
rien que Paris !
— Comment ! — s'écria Ewen, — M"^ Thérèse a ces goûts
simples et retirés?
— Si elle les a, monsieur ! C'est une vraie petite sauvage,
et c'est encore cela qui la rend si difficile à établir, du moins
de manière à ce qu'elle soit heureuse.
Ewen n'osait se livrer encore aux espérances qui venaient en
foule l'assaillir; il restait muet, oppressé.
— II ne mord pas , il ne mord pas , — pensa le banquier. —
Ma foi, encore un essai, et, si celui-là manque, c'est que je
me serai trompé.
II reprit tout haut , en affectant un grand air de bon-
homie :
— Tenez, mon cher monsieur de Ker-Ellio, je vais vous
dire quelque chose qui va vous sembler bien saugrenu ; mais ,
comme ça n'a rien que de flatteur pour vous, vous m'excuse-
rez Eh bien! si j'avais à m'imaginer un mari pour Thérèse,
vous m'enlendez bien? un mari pour Thérèse.... je n'irais pas
chercher mon modèle bien loin ; je voudrais tout bonnement
pour elle un mari qui vous ressemblât.
— Il serait possible!.... Comment !.... Ah ! monsieur,.... je
n'ose croire... je n'ose vous dire que M^^' Thérèse... a été...
serait aussi à moi mon idéal !
— Allons donc ! Vraiment, cette grande fille pâle et mélan-
colique vous plairait, malgré sa sauvagerie?.... Et pourquoi
ne me le dites-vous pas?... Ce n'est pas l'usage de faire ces
demandes-là soi-même, je le sais; mais, ma foi, au diable
l'usage quand il s'agit du bonheur de deux êtres faits l'un pour
l'autre...
— Tenez, monsieur, — dit Ewen avec une émotion profonde,
— pardonnez-moi... je crois rêver... je ne puis croire...
— C'est pourtant bi''n simple; si Thérèse vous convient, je
REVUE DE PARIS. 111
VOUS la dorme de tout mon cœur, car vous êtes le mari que
j'aurais désiré pour elle.
— Mais elle!... elle, monsieur!... Ah! je vous l'avoue, votre
consentement ne serait rien sans le sien !
— T<^nez, monsieur de Ker-Ellio , — dit le banquier après
un moment de silence, — avec les gens comme vous , on doit
jouer cartes sur table. J'étais venu ici pour vous pressentir au
sujet de ce mariage.
— Il serait vrai !
— Et vous comprenez que je n'aurais pas tenté cette démar-
che sans être sûr de l'agrément de Thérèse.
— Elle consent , monsieur ! elle consent !
' — Je vous réponds de son consentement, et elle sera parfai-
tement heureuse avec vous, c'est moi qui vous le dis... Vous
concevez néanmoins que, ignorant vos intentions et craignant
qu'elle ne vous convînt ou pas, je n'avais pas dû d'abord
vous parler plus clairement que je ne l'ai fait.
— Et vous êtes sûr, monsieur, que W^o Thérèse consentira?
— Écoutez-moi : elle n'a toute sa vie eu qu'un rêve, qu'une
pensée; c'est de vivre dans une espèce de solitude, loin du
monde, avec ses livres, sa musique et son mari , si elle en
trouvait un qui pût s'arranger de ces goûts-là. Elle est roma-
nesque en diable , je vais même vous dire quelque chose de bien
plus fort ; elle a une passion , mais une folle passion , pour la
Bretagne.
— Il serait vrai!
— Romanesque comme elle est, c'est tout simple. Enfin,
l'automne dernier, elle rabâchait toujours du bord de la mer ,
des bruyères , des rochers, etc. Vous comprenez que ça me
rendait très-inquiet, car parler des bruyères et de rochers à
nos dandys , à nos lions
— Monsieur, — dit Ewen en interrompant le banquier, —
si M'ie Thérèse consent à me donner sa main...
— Je vous dis que c'est tout consenti.
— Je vous devrai... je lui devrai plus que la vie... Lorsque
vous saurez les circonstances mystérieuses qui se rattachent à
ce mariage, auquel je n'ose encore croire..., vous verrez, mon-
sieur , qu'il y a là quelque chose de providentiel pour mon
bonheur , et , j'ose le dire , pour celui de M"« Thérèse.
113 KEVUE DE PARIS.
— Comment! quelles circonstances?
— Permettez-moi de vous les taire jusqu'au moment où vous
me présenterez à M"« votre fille; là, devant vous, je lui dirai
tout, et, je l'espère, elle jugera de ma reconnaissance pas-
sionnée par le bonheur que je lui devrai. Ce qui vous prouvera
encore, monsieur^ combien j'ai le droit d'être à la fois heureux
et surpris de ce bonheur inattendu, c'est que tout à l'heure
j'avais prié M. de Montai, mon cousin, de vous demander
M"<= Thérèse en mariage; il devait demain tenter auprès de
vous celte démarche.
— Voyez un peu, mon cher monsieur, comme ça se rencon-
tre... J'étais allé hier chez Montai pour le prier d'être mon
intermédiaire auprès de vous , mais il était à la campagne. Ne
sachant pas qu'il dût revenir si tôt, et préférant, après tout ,
m'en rapporter à moi-même , trouvant un prétexte tout na-
turel dans l'affaire dont j'avais à vous entretenir, je me suis
adressé directement à vous, et, ma foi, je m'en loue fort.
— Maintenant, monsieur, un mot, un seul mot, si désa-
gréable qu'il soit , sur les affaires d'intérêt, pour n'y plus re-
venir. La seule, mais l'inexorable condition que je mets à mon
mariage , est de ne rien accepter de vous. Mes terres me rap-
portent quinze mille francs environ ; joignez à cela les fonds
que j'ai chez vous, soixante mille francs, je crois, d'économies
chez mon notaire de Rennes, et qui serviront à remeubler ma
vieille maison d'une manière digne de M"e Thérèse. Telle est
ma fortune, bien modeste sans doute, mais, je le vois avec
un plaisir indicible, suffisante pour satisfaire aux goûts de
Mlle Thérèse.
— Avec des gens délicats comme vous, l'on s'entend tou-
jours parfaitement, mon cher monsieur de Ker-Ellio Vou-
lez-vous me laisser dire : mon cher gendre?
— Tenez, monsieur, — dit Ewen presque avec effroi, —
cela est trop beau.... trop heureux;.... je ne puis croire,....
non, je ne puis croire que cela soit.
— Mais qu'y a-t-il donc de si étonnant? Vous êtes un excel-
lent parti pour Thérèse ; elle vous plaît, vous me convenez...
— Oui , oui ; mais quand vous saurez combien mon bonheur
doit me paraître extraordinaire...
— Eh bien ! ma foi , ce sera tant mieux. Après ça, je m'étais
REVUE DE PARIS. lîo
bien aperçu que vous en te?iiez la première fois que vous avez
vu Tiiérèse... à diner... oui... Oh ! moi, je suis un finaud j...
mais j'étais loin de penser que ça tournerait en passion... Ah
ça! après-demain soir, à neuf heures, je vous présenterai à
ma famille comme mon gendre futur; d'ici-là , je vais faire
dresser un projet de contrat et régler quelques autres forma-
lités sur lesquelles nous nous entendrons facilement, je n'en
doute pas... Adieu donc, mon cher monsieur de Ker-Ellio....
Ma foi, en entrant dans cette maison, j'avais un espoir...
bien vague,... et je ne croyais pas qu'il dût se réaliser si
promplement.
— Ainsi, monsieur, vous croyez que M"^ Thérèse...
— Vous m'en feriez trop dire... pour la modestie de cette
pauvre fille, séducteur que vous êtes ! — dit M. Dunoyer en
souriant. — Ainsi donc , à après-demain neuf heures.
Et il sortit.
Nous renonçons à peindre la joie , la stupeur de M. de Ker-
Ellio.
Quoiqu'il ne crût pas avoir manqué à la parole donnée à
M. de Montai , il courut chez lui pour le prévenir qu'un inci-
dent aussi heureux qu'inattendu rendait son intervention
inutile. Il ne rencontra pas le comte ; on lui dit même qu'on
ne savait pas s'il rentrerait coucher.
Ewen lui écrivit ce qu'il voulait lui dire.
Maintenant quelques mots expliqueront la brusque proposi-
tion de mariage que le banquier avait faite à Ewen.
Malgré sa fortune, M. Dunoyer était quelquefois gêné, ses
immenses spéculations absorbaient tous ses capitaux disponi-
bles, et le remboursement considérable qu'il devait faire à
Ewen , dans un espace de temps rapproché , l'embarrassait un
peu, quoiqu'il eût mis la totalité de la somme à sa disposition
im terme de leurs échéances.
Nous l'avons dit, M. Achille Dunoyer avait deviné l'impres-
sion profonde que Thérèse avait faite sur M. de Ker-Ellio. Un
projet qui lui avait paru fou d'abord , mais bientôt très-exécu-
table, était subitement venu à la pensée du banquier.
Il s'agissait de marier Ewen à Thérèse.
Cette union présentait plusieurs avantages à M. Achille Du-
5 10
114 REVUE DE PARIS.
noyer : — marier Thérèse sans dot, — le débarrasser de cette
jeune fille dont la vue lui rappelait souvent d'odieux souvenirs,
— avoir le libre maniement des fonds du baron au lieu de les
lui rembourser très-prochainement.
M. Achille Dunoyer appartenait à une famille où l'on s'était
livré à des spéculations si diverses, qu'il avait eu très-jeune,
et par tradition , une sorte de connaissance des hommes qui se
bornait à les ranger en deux classes : — dupes et fripons. —
Du premier coup d'œil il avait rangé M. de Ker-Ellio dans la
catégorie des dupes.
Or , selon M. Achille , en supposant qu'en effet le baron eût
été vivement frappé de la beauté de Thérèse , il devait être en-
chanté de répouser et se montrer très-accommodant sur les
questions d'intérêt; quant aux renseignements sur la moralité
d'Ewen. ça avait été la dernière préoccupation de M. Dunoyer.
D'ailleurs les gens qui appartenaient à la classe oii il plaçait le
pen-kan-guer étaient \.o\i]o\iv^ plus qu'honnêtes, comme disait
feu le père Dunoyer.
On voit que les prévisions de M. Dunoyer ne le trompèrent
en rien, et que M. de Ker-Ellio alla au-devant de ses vœux les
plus chers.
Malheureusement les projets du banquier devaient rencon-
trer de grands obstacles. Thérèse Dunoyer aimait passionné-
ment M. de Montai; elle était en correspondance avec lui ; sa
perte, son déshonneur, ne dépendaient plus que d'une occasion
et de l'audace de l'homme dont M"' Julie n'avait pas voulu
pour mari.
Nous croyons avoir suffisamment exposé le caractère roma-
nesque de la fille du banquier . sa funeste éducation, l'injuste
dureté de ses parents à son égaid pour expliquer, sinon i our
excuser sa conduite coupable. Lors de sa première entrevue
avec elle, M. de Montai n'avait pas justifié par ses manières
cavalières la réputation de don Juan que M. Achille Dunoyer
lui avait faite. Ce fut un adroit calcul de la part du comte; il
eût sans cela excité ranlipalhie de Thérèse, qui , nous l'avons
dit , éprouvait alors pour René un naïf et chaste amour et qui
eût quitté avec délices la bruyante vie parisienne pour les
austères solitudes de la Bretagne.
^^ous avons encore dit comment M. de Moulai, surprenant
REVUE OE PAPxIS. 1Î5
le secret des lectures de Thérèse , avait pris une physionomie
pensive, mélancolique , dont la pauvre enfant fut d'autant plus
touchée que M. Dunoyer lui avait fait un tout autre portrait de
son nouvel ami.
M. de Montai ne manquait ni de finesse ni de pénétration ; il
devina bientôt que Thérèse avait plutôt des instincts nobles et
généreux que des principes arrêtés 5 que son esprit était exalté
par de dangereuses lectures , son àme aigrie par les mauvais
traitements ; qu'elle ne pouvait avoir enfin ni confiance ni vé-
nération pour son père ou pour sa mère : le comte vit d'un
coup d'œil toute l'influence qu'il pouvait prendre sur cette jeune
fille absolument livrée à elle-même et que rien ne défendait
contre les pièges qu'il lui tendait.
Il voulut plaire , séduire 5 il plut , il séduisit. Jamais , dans la
société de sa mère, Thérèse n'avait rencontré un homme qui
pût être comparé à M. de Montai, et puis il la regardait d'un
air si doux et si triste, il comprenait, il s'assimilait si bien les
poétiques inspirations de René , la vie mondaine lui était de-
venue tout à coup si à charge : n'avait-il pas abandonné une
jeune femme dont les hommes les plus à la mode se disputaient
la conquête, pour venir passer des journées entières dans le
petit appartement qu'il avait loué dans la maison de M. Du-
noyer? Cet homme si recherché ne délaissait-il pas le monde
pour venir goûter le souverain bonheur de demeurer sous le même
toit que Thérèse? Enfin son amour n'étail-il pas aussi ardent
qu'honnête? S'il n'avait pas d'abord fait sa demande au ban-
quier, c'est qu'avant tout il avait voulu s'assurer de l'agrément
de Thérèse, car il ne comprenait qu'un mariage d'amour,...
d'amour aussi passionné que partagé.
Il est inutile de dire que l'homme que nous avons vu si bas,
si insinuant, si souple, si rampant auprès de M'^^ Julie , et qui
était parvenu à tromper cette fille à force de flatteries et de
feintes tendresses , que l'homme qui n'avait pas reculé devant
l'indigne prostitution du souvenir sacré de sa mèrej que M. de
Montai, en un mot, rompu à toutes les dissimulations, à toutes
les ruses , à toutes les perfidies , devait facilement s'emparer
d'un cœur jeune, ardent, sincère, qui, comprimé, blessé de-
puis tant d'années, croirait aux premières assurances de ten-
dresse qui lui seraient faites, et serait aussi reconnaissant
116 REVUE DE PARIS.
de l'amour qu'il éprouverait que de celui qu'il inspirerait.
Bien peu de jeunes filles, hélas ! dans la position de Thérèse,
auraient résisté à cette séduction , séduction d'autant plus dan-
gereuse qu'elle semblait avoir le but le plus honorable.
Pour s'expliquer les succès de M. de Montai et de ses pareils,
succès qui étonnent toujours profondément quand on songe
aux misérables qualités des hommes qui les obtiennent, il faut
chercher des comparaisons ou des analogies dans les classes
les plus infimes , les plus honteuses de la société.
On verra que presque toujours ces hommes doivent leurs
succès à une hypocrisie aussi odieuse qu'adroite , qui consiste
soit à invoquer comme appui, comme soutiens, des personnes
faibles et confiantes, soit à valeter bassement autour des êtres
flétris.
Ces ignobles femmes , honte et rebut de leur sexe, qui expient
leur corruption par les mépris qu'elles souffrent, ne sont pas
les plus hideuses créatures de la fange où elles s'agitent; il y
a encore un degré au-dessous de cette infamie... Oui, il est des
hommes qui sont pour ces espèces ce que M. de Montai était
pour M"« Julie.
Tour à tour esclaves abjects ou tyrans impitoyables de ces
créatures, ces hommes les flattent et les volent, les servent et
les battent, les craignent et les dominent, les consolent surtout
de leur dégradation en leur prouvant qu'il est des êtres plus
dégradés qu'elles, puisqu'ils recherchent leur horrible amour
et qu'ils donnent à ces malheureuses l'occasion d'exercer la
charité... La charité, admirable vertu qu'on retrouve toujours
au moins à l'état d'instinct dans le cœur des femmes les plus
perdues.
M. de Montai n'était pas autre chose qu'un de ces types re-
poussants , mais dégrossi , mais poli, mais façonné aux usages
du monde; du reste même servilité, même égoïsme, même
flatterie basse et intéressée quand il espérait assouvir sa cupi-
dité ; même insolence brutale lorsqu'il éprouvait une déception
ou un refus ; enfin même habitude de jouer le bon pauvre en
s'adressant toujours à la charité^ à la pitié des femmes , en
exploitant habilement ses malheurs, malheurs sans noblesse et
sans dignité . infortune méritée par le désordre le plus égoïste ;
chez M. de Montai enfin comme chez les hommes dont nous
REVUE DE PARIS. 117
parlons, même profanation des sentiments les plus saints, des
paroles les plus sacrées , en les parodiant dans leurs cupides et
immondes tendresses.
Si méprisables que soient ces hommes, à quelque classe qu'ils
appartiennent, il résulte même de leurs détestables mœurs une
habitude de dissimulation dangereuse, quelque chose d'hum-
ble, de plaintif , de doucereux, d'insinuant, de servilement
dévoué, qui plaît aux femmes de l'espèce de W^^ Julie, parce
qu'elles utilisent les Montai,., ou qui trompe des enfants comme
Thérèse, parce que les âmes bonnes et sincères s'intéressent
toujours à ce qui semble souffrir.
On verra tout à l'heure que c'était surtout en s'adressant A
la pitié, à la charité de Thérèse, que M. de Montai avait fait
dans son cœur les progrès les plus décisifs.
M. de Beauregard avait justement prédit au comte l'issue de
ses rapports avec le banquier. M. Achille et M^'^ Héloïse se
glorifièrent pendant quelque temps de recevoir dans leur inti-
mité un homme d'un certain monde. M. Dunoyer prêta même
environ deux cents louis à M. de Montai, qui trouva charmant
de subvenir avec cet argent aux dépenses qu'il avait faites pour
mettre en œuvre son plan de séduction à l'égard de Thérèse ;
mais, ne retirant pas de la connaissance du comte les avan-
tages qu'il en avait espérés pour s'introduire au sein de la
jeunesse dorée, le banquier se lassa d'être ce qu'il appelait
dans son langage une vache à lait, et il témoigna peu à peu
beaucoup de refroidissement à M. de Montai.
Si indifférent que fût M. Dunoyer pour Thérèse, il ne l'eût
jamais mariée à M. de Montai, qu'il savait ruiné complète-
ment; le banquier , d'accord avec M™e Héloïse, qui cachait de
moins en moins son aversion pour sa fille, ne voulait lui don-
ner qu'une dot des plus minimes; or, un gendre pauvre lui
eût été à charge.
Le comte fut satisfait des obstacles qu'il prévoyait , ils de-
vaient irriter encore la passion de Thérèse et la pousser à sa
perte. Bien certain de l'amour profond qu'il inspirait, il dévoila
un jour à Thérèse le prétendu secret qu'il lui avait caché
jusque-là.
Fondant en larmes, le comte avoua à la jeune fille qu'il
était pauvre, qu'il touchait à la misère. Longtemps il avait,
10.
118 REVUE DE PARIS.
disait-il, compté sur le gain d'un procès, mais il lui fallait
renoncer ù tout espoir, le procès était perdu. C'était non la
misère , l'affreuse misère à laquelle il allait être réduit qu'il
craignait; non, le suicide le mettrait à l'abri de ces souffrances;
mais ce qu'il déplorait, c'était la nécessité de renoncer à la
main de Thérèse. Elle était trop riche... pour que lui, mainte-
nant si pauvre, pût songer à l'épouser, sa délicatesse s'oppo-
sait k un tel mariage.
Ces scrupules venaient sans doute un peu tard, mais M"« Du-'
noyer était incapable de faire cette réflexion. Au contraire, sa
généreuse fierté s'indigna de ce que M. de Montai osât faire un
pareil calcul. Elle lui reprocha amèrement de songer àd'autres
intérêts qu'à ceux de leur amour. Était-ce sa faute , à lui , si
elle était riche?
M. de Montai fut inflexible.
La scène dont nous venons de parler s'était passée dans le
jardin de Monceau. Miss Hubert étant malade, M"e Dunoyer sor-
tait depuis quelques jours avec une femme de chambre et
sa jeune sœur. M. de Montai, nous l'avons dit , avait gagné la
femme de chambre ; celle-ci emmenait Clémentine et ménageait
les téte-à-tête de Thérèse.
M. de Montai laissa la malheureuse jeune fille désolée, épou-
vantée, maudissant les scrupules du comte. Elle passa une nuit
déplorable ; elle reconnut toute la violence de son amour pour
M. de 3Iontal , en songeant qu'elle pouvait le perdre par une
mort affreuse.
Nous ne savons rien ^de plus touchant, déplus sacré, que
la pauvreté lorsqu'elle est fière et silencieuse avec les indiffé-
rents, ou qu'elle entretient l'amitié de ses privations courageu-
sement ou même douloureusement souffertes ; mais faire ce
que faisait M. de Montai , mais forcer l'intérêt et l'amour d'une
jt;une fille riche, en offrant incessamment à ses yeux les
tableaux les plus sinistres , mais lui parler du froid et de la
faim (ju'on endurera un jour , des haillons dont on se vêtira,
et enfin du suicide qui mettra seul un terme à cette horrible
Vie, cela est ignoble, cela est le dernier terme de la plus infâme
jonglerie.
Le lendemain de l'entrevue du jardin de Monceau , Thérèse,
REVUE DE PARIS. 119
entendant M. de Moulai marcher dans son petit appartement,
écrivit ces mots à la hâte :
« Il faut que je vous parle ; attendez-moi chez vous. Ma sœur
sort à trois heures. »
Puis elle monta et glissa ce billet sous la porte.
Malgré l'effrayante gravité de cette démarche, à trois
heures Thérèse entrait chez M. de Montai pour la première fois,
pâle, désespérée, suppliante j elle le conjura de ne pas la rendre
à tout jamais malheureuse , et d'aller demander sa main à M.
Dunoyer, qui ne pourrait la lui refuser.
M. de Montai se garda bien d'abuser cette fois de l'aveugle
confiance de Thérèse ; il la calma, il la rassura, il lui reprocha
même l'imprudence de sa visite , la supplia de redescendre
en hâte , et lui promit de réfléchir à ce qu'elle venait de lui
dire.
Ce fut deux jours après le rendez-vous que M. de Ker-EUio
vint confier à M. de Montai son amour pour M'^^ Dunoyer, et
qu'en rentrant chez lui, Ewen trouva le banquier qui l«i accorda
j)osilivement la main de Thérèse.
On a vu qu'après son entretien avec son cousin, M. de Montai
avait écrit deux lettres, l'une à M^^' Julie, l'autre à Thérèse.
Cette dernière li^lre était mystérieuse, menaçante, et, dans
les cil constances que nous avons exposées , Thérèse ne pou-
vait manquer d'accourir à l'entrevue que lui demandait le
comte.
Le lendemain, à trois heures , M"e Dunoyer était chez lui.
L'appartement que M. de Montai occupait dans la maison du
banquier se composait de trois petites pièces , une antichambre
en entrant , à gauche un cabinet non meublé , à droite la
chambre à coucher, oîi le comte conduisit Thérèse.
Après avoir fermé la porte, le comte tomba à genoux devant
la jeune fille sans prononcer une parole , cachant sa figure
dans ses deux mains.
Thérèse, pâle, épouvantée, se soutenant à peine, s'appuyait
au marbre de la cheminée :ses grands yeux noirs étaient voilés
de larmes , ses lèvres tremblaient convulsivement , son sein
battait avec violence.
Après quelques minutes de silence , M. de Montai releva son
visage inondé de pleurs ( cet homme savait pleurer ) , et ,
120 REVUE I)E PARIS.
joignant les mains , il s'écria d'une voix entrecoupée par les
sanglots :
— C'en est fait ! adieu , Thérèse ! et pour toujours adieu !
Les traits de M. de Montai étaient jolis , réguliers; sa dou-
leur factice artistement ménagée, sa pâleur délicate, donnaient
à sa figure une expression touchante. Lorsqu'il répéta d'une
voix douloureusement émue : c'en est fait , adieu , et pour tou-
jours adieu!... — Thérèse se sentit bouleversée jusqu'au foud
de l'âme , son désespoir , sa pitié , son amour , s'exaltèrent à ce
point , qu'oubliant son effroi , elle s'écria avec une incroyable
résolution :
— Non , non , jamais ! Je ne sais ce que vous allez encore
m'apprendre , je ne sais ce qui nous menace ; mais rien .
entendez-vous, rien au monde ne me séparera de vous !
— Mais, Thérèse , je suis pauvre! mais, après quelques fai-
bles ressources bientôt épuisées , je n'aurai plus d'autre pers-
pective que la misère , que la misère la plus affreuse !
— Oh !-mon Dieu ! mon Dieu ! — dit Thérèse en éclatant en
sanglots.
— Je n'aurai pas seulement de quoi manger du pain; car,
malheureusement, je n'ai aucune ressource en moi-même... je
ne suis bon à rien. Élevé dans le luxe, je n'ai jamais songé à un
pareil avenir. Ma santé s'oppose à ce que je gagne ma vie par
un travail manuel.
— Lui , lui , réduit là , grand Dieu !
— Je l'avoue, c'est faible, c'est lâche, mais je n'aurai jamais
la force de supporter la pauvreté. Songez donc, Thérèse ! avoir
froid, avoir faim, ne savoir où reposer sa tête, et cela, pendant
une longue vie , peut-être. Oh la mort ! mille fois plutôt la
mort que cette horrible existence.
— Mais, moi , moi, que deviendrai -je , si vous vous tuez!
Mais c'est d'un affreux égoïsme, ce que vous dites là. Com-
ment, parce que le hasard me donne quelque bien , et que le
hasard vous ruine , il vous faut renoncer à mon amour , ù
la vie...
— Thérèse , il serait infâme à moi de vous associer à mon
sort misérable. La fatalité a pesé sur ma vie tout entière; et
c'est au moment où j'entrevoyais le bonheur , le seul vrai bon-
heur , qu'il faut y renoncer. Ah ! c'est horrible î
REVUE DE PARIS. 121
Et. M. de Montai répandit des larmes hypocrites.
— Tenez, voyez-vous , Edouard , vous me rendrez folle , —
s'écria Thérèse presque avec égarement; — votre cruelle déli-
catesse me poussera à quelque excès.
. — Thérèse, calmez-vous, au nom du ciel, calmez-vous !
— Ce soir, je dirai tout à mon père, — reprit Thérèse avec
un ton de résolution calme et forte qui effraya le comte. C'était
parler trop tôt pour ses projets.
— Thérèse, gardez-vous en bien !
— Soyez tranquille, Edouard, je ménagerai votre délicatesse.
Vous l'avez dit vous-même, jamais vous n'avez été plus heureux
que dans ce modeste réduit. Que faut-il pour vivre à la cam-
pagne, dans quelque coin ignoré? bien peu de chose. Eh bien!
je ne demanderai à mon père que ce qui est strictement néces-
saire pour vivre ainsi. Est-ce encore trop? — s'écria M'''= Du-
noyer à un mouvement de secret effroi de M. de Montai, qu'elle
interpréta comme l'expression d'un implacable désintéresse-
ment.—Eh bien! je ne lui demanderai rien..., rien, Edouard....
Je travaillerai ; je sais coudre, broder ; notre éducation , à nous
autres femmes , toute futile qu'elle semble, nous crée des res-
sources pour les jours mauvais. De votre côté , Edouard, vous
vous ingénierez, vous trouverez le moyen d'augmenter notre
bien-être ; sinon , je travaillerai pour deux. Ne craignez rien ,
l'amour me donnera du courage, de la force; nous n'aurons
d'obligation à personne, nous ferons comme tant de pauvres
ménages qui vivent heureux et contents.
— Moi, vous condamner à une condition si cruelle! vous ,
habituée au luxe! oh! jamais! — s'écria M. deMontal, effrayé
du désintéressement de la jeune fille. — Mais, lors même que je
m'y résignerais , que j'accepterais votre offre si généreuse , il
est trop tard.
— Comment ?
— Ce billet que je vous ai écrit....
— Eh bien ! il annonçait un nouveau malheur, c'est vrai....
mon Dieu ! Et ce malheur, quel est-il? quel est-il?
— Je vous en conjure, Thérèse, tranquillisez-vous , sinon je
ne dis plus rien.
— Allons, je suis calme, je suis calme; parlez, je vous
écoute.
122 REVUE DE PARIS.
-— Vous avez VU ici M. de Ker-Eliio....
— Ce Breton dont vous vous êtes tant moqué ?
— Comment le trouvez-vous?
— Moi?
— Oui ; que pensez-vous de lui?
— Mon Difcu ! je n'en pense rien. Vous l'avez ridiculisé,- cela
m'a fâchée pour cette sauvage Bretagne, que j'ai toujours
aimée d'instinct.
— Et sa figure?
— Quelles questions vous me faites? Je ne l'ai pas remar-
quée ; il m'a semblé très-insignifiant. Mais à quoi bon tout cela?
— Vous allez le savoir : M. le baron de Ker-Ellio , mon
cousin , a au moins vingt mille livres de rente en propriétés
en Bretagne, et une somme assez considérable placée chez
votre père.
— Ensuite, ensuite.
— M. de Ker-Ellio demande votre main.
— Ma main !
— Hier, il m'a chargé d'être son interprète auprès de votre
père. Comprenez-vous maintenant? Vous le voyez, tout est
perdu, je ne puis plus même accepter votre offre généreuse?
— Parce que M. de Ker-Ellio demande ma main ?... mais vous
êtes fou !
— Que dites-vous?..
— C'est là le malheur qui nous menace ?
— N'est-ce donc rien ?
— Rien... si vous m'aimez comme je vous aime.
— Thérèse , ce langage...
— Je dois le tenir , puisque vous ne le tenez pas... Qu'avez-
vous répondu à M. de Ker-Ellio?
— Que je ferais sa demande à votre père.
— Vous avez promis cela...
— Je l'ai promis... je ne pouvais le lui refuser sans éveiller
ses soupçons.
— Vous avez eu tort, il fallait lui dire : Thérèse m'aime, Je
l'aime... sa main est à moi.
— Thérèse, je vous dis que votre exaltation m'épouvante...
vous affectez un calme que vous ne ressentez pas.
— Ferez-vous cette demande à mon père?
REVUE DE PARIS. 12ô
— J'ai donné ma parole à mon cousin... je ne pouvais faire
autrement... sans risquer de nuire à votre réputation.
— Ah ! vous ne m'aimez pas autant que je vous aime ! Je ne
craindrais pas de la risquer pour vous, moi, cette réputation...
Mais, si vous avez promis , il faut tenir cette promesse... De-
mandez ma main à mon père pour ce monsieur dont l'amour
est venu si vite.
— On sait votre père si riche, Thérèse.
— C'est la fille du riche banquier que ce Breton veut épouser,
je n'en doute pas.
— Ainsi je demande votre main à votre père pour mon
cousin.
— Mon père m'en parle... je refuse , et je lui dis que jamais
je n'aurai d'autre époux que vous.
— Hélas ! Thérèse, votre père voyant d'un côté un homme
riche, sage, rangé, habile dans la gestion de ses intérêts , et de
l'autre un homme bientôt réduit à la misère...
— Mon père préférera votre cousin à vous , c'est clair.
— Hélas! sans doute.
— Mais moi, je vous préférerai à votre cousin, et comme
ma main m'appartient, j'aurai raison.
— Votre père insistera.
— Je serai inébranlable.
— Il vous maltraitera.
— J'y suis faite.
— Il me fermera sa porfe.
— Je viendrai ici, et je vous dirai : Edouard , je suis à vous,
je suis votre femme, disposez de moi... vous êtes loyal et gé-
néreux, partons....
— Et si je refuse de vous associer à mon misérable sort...
— Si vous refusez...
— Oui...
— Si vous refusez... ce ne sera pas pour vivre misérabie,
n'est-ce pas ? ce sera pour vous tuer...
M. de Montai baissa la tête d'un air sombre, et ne répondit rien.
— Je comprends... vous vous tuerez... plutôt que d'accepter
le dévouement d'une femme qui vous demande de partager
avec vous son bien si vous y consentez , voire pauvreté si vous
préférez être pauvre...
i24 REVUE DE PARIS.
— Tiiéicse... vous êtes sans pitié.
— Et vous donc... Eh bien, si vous faites cela,... comoit:
maintenant mon cœur est en vous , ma vie est en vous , le seul
bonheur que je puisse prétendre est en vous... Si vous vous
tuez... je me tuerai
— Thérèse !
— Ceci n'est pas un vain mol..: vous me connaissez... vous
savez la résolution de mon caractère. A cette heure, je suis
chez vous; pour y venir , pour en sortir, je brave la honte, ma
perle; jugez , d'après cela, ce qu'il me resterait à faire , et ce
que je ferais, si l'homme pour lequel je sacrifie autant se tuait
lâchement!
— Lâchement, Thérèse !
— Lâchement..., vous auriez peur de mon amour !
Il est impossible de rendre la sublime énergie de l'accent de
Thérèse en prononçant ces derniers mots.
M. de Montai parut dominé, vaincu par cette résolution,
et il s'écria dans un transport d'amour merveilleusement feint :
— Eh bien ! oui , oui , Thérèse, je serai digne de ton admi-
rable dévouement, je serai digne de loi, je m'élèverai à ta
hauteur, fille adorable! j'abjurerai mes scrupules... je n'aurai
qu'un vœu, qu'un but, celui de l'appartenir par des nœuds in-
dissolubles. Oui, Thérèse, je te le jure par un serment que je
n'ai jamais invoqué en vain, — reprit M. de Montai d'une voix
solennelle, —je vous le jure par le souvenir de ma pauvre
mère... Quoi qu'il arrive, je suis à vous, et pour toujours
à vous.
— Et moi ! — s'écrîa Thérèse avec exaltation , — et moi ,
qui n'ai au monde rien de plus saint et de plus sacré que mou
amour, au nom de cet amour, je vous jure, Edouard, quoi
qu'il arrive, de n'être jamais qu'à vous , oui, pour jamais je
suis à vous!
Et la jeune fille, le regard brillant , le front radieux, tendit
ses deux mains à M. de Montai.
Celui-ci leva les yeux au ciel, et eut l'exécrable impudence
de prononcer ces paroles sacrilèges d'une voix qu'il sut rendre
touchante :
— Ma mère, du haut du ciel , bénis nos fiançailles.
Puis il poussa cette odieuse comédie jusqu'à passer à l'un
REVUE DE PAKIS. 125
des doigls de Thérèse un anneau (celui qu'il avait déjà donné à
M''-^ Julie) , en lui disant , d'un ton ému et en versant quelques
larmes :
— Thérèse , dans ma pauvreté... j'ai encore un trésor inap-
préciable... C'est l'anneau que ma pauvre mère mourante m'a
donné en me bénissant. Que cet anneau sacré... soit le gage de
nos promesses !
— Ah! vous m'aimez comme je vous aime... puisque vous me
faites un tel sacrifice. J'en serai digne , et je l'accepte, — s'é-
cria Thérèse avec ivresse en baisant l'anneau avec autant de
respect que de reconnaissance; et, fondant en larmes, elle
ajouta : — Devant Dieu , devant votre mère , Edouard , je suis
votre femme.
A ce moment le roulement d'une voiture retentit sous la voûte
de la porte cochère.
— Mon père , — s'écria Thérèse avec eflFroi , — il peut ra'en-
voyer chercher.
— Vite, vite, descendez, —s'écria M. de Montai, — que
décidons-nous ?
— Que je suis à vous.
— A toi, Thérèse, oh! oui, à toi, à toi; seulement laisse-
moi réfléchir quelques jours à ce que nous devons faire; ne
parle pas encore à ton père.
— Ne dois-je pas vous obéir en tout maintenant, Edouard?
— Demain , si tu peux, ici, à trois heures, ma Thérèse bîen-
aimée , je te dirai ce que j'aurai résolu. Viendras-tu , dis, mon
ange?
—-Si je viendrai, Edouard? Oh, oui, oui, maintenant je
viendrai sans remords et sans crainte, — dit la jeune fille en
montrant à M. de Montai l'anneau de sa mère qu'il lui avait
donné et en baisant encore cette bague avec vénération.
— Ange, ange adoré, — s'écria M. de Montai en tombant à
genoux et en couvrant les mains de Thérèse de baisers pas-
sionnés.
La jeune fille, par un mouvement d'une grâce charmante, se
baissa, et, efifleurant chastement de ses lèvres le front de M. de
Montai , elle dit à voix basse :
— Mon Edouard , ce premier baiser au nom de votre mère.
Puis , ouvrant vivement la porte , Thérèse disparut.
5 11
126 REVUE DE PAHIS.
XVIII.
LE Mariage.
Le lendemain du jour où Thérèse avait juré à M. de Monlal
(îe ne jamais appartenir qu'à lui, la jeune fille, mandée par son
père vers les deux heures après midi, descendait chez sa mère,
accompagnée de miss Hubert.
Contre son habitude, M™« Héloïse se trouvait dans le cabinet
de son mari.
M. Achille ayant dit à la gouvernante qu'il avait à parler à
Thérèse, celle-ci resta seule avec sa mère et son père, assez
intimidée de la manière solennelle, presque sévère, avec laquelle
on Taccueillait.
— M. Dunoyer, après s'être assuré que personne ne pouvait
l'entendre, ferma la porte de son cabinet, revint auprès de
Thérèse, et lui dit d'un air grave et sentencieux :
— Quoique vous n'ayez pas toujours mérité ce que , moi et
votre mère, nous avons fait pour vous, nous allons vous donner
une nouvelle marque de noire inlérêt.
— Et Dieu veuille que mademoiselle ne soit pas ingrate pour
cela comme pour le reste ! — dit aigrement M™^ Héloïse.
Certains incidenls de la conférence qui allait avoir lieu pou-
vant éveiller de fâcheux souvenirs dans l'esprit du banquier, au
sujet de la naissance de Thérèse, M™^ Héloïse voulait apaiser
les ressentiments de M. Achille en se montrant très-dure envers
sa fille.
Thérèse était habituée depuis trop longtemps aux brutalités
de sa mère pour s'en affecter ou même s'en étonner ; selon son
habitude, elle baissa la tête et garda le silence.
— Quand je vous le disais! — s'écria U^^ Héloïsej — elle
reste muette comme une tanche ! C'est ainsi qu'elle est sensible
aux bontés qu'on a pour elle.
— Le fait est , Thérèse , que vous avez la détestable habitude
de ne jamais répondre aux reproches qu'on vous fait; il n'y a
rien de plus impertinent que cela.
REVUE DE PARIS. 127
— Entendez-vous ce qu'on vous dit ? — s'écria M'"^ Héloïse ;
— voyez, la sournoise, si elle lèvera seulement le nez de dessus
ses genoux?
Thérèse redressa la tête et regarda tristement sa mère.
— Hum! — dit celle-ci avec ironie, — quand il s'agit de
prendre une mine hypocrite . vous êtes bonne là , c'est sûr.
— Vous êtes bien sévère pour moi, ma mère, — dit Thérèse
d'une voix émue.
— Pourquoi pas injuste, tout de suite?
— Calme-toi , Héloïse , calme-toi , — dit M. Achille ; — si
elle avait eu l'intention de le manquer , elle le regretterait
tout à l'heure , en apprenant comme nous sommes bons pour
elle.
II est une espèce de gens (M. et M™^ Dunoyer étaient de ce
nombre) qui font le bien avec tant de mauvaise grâce qu'ils
semblent le faire à regret; la suite de cet entretien prouvera
que , malgré l'amertume de ces premières paroles , le banquier
et sa femme croyaient annoncer à leur'fille une chose qui lui
serait agréable. Peut-être même faudrait-il attribuer l'aigreur
de M™e Héloïse à l'envie que lui inspirait le sort futur de sa fille,
quoiqu'elle vît cependant arriver avec satisfaction le moment de
se séparer de Thérèse, et d'être ainsi délivréed'une comparaison
peu flatteuse.
M. Dunoyer continua , en redoublant de solennité :
— Vous allez bientôt avoir dix-huit ans, Thérèse; vous êtes
en âge d'être mariée.
La jeune fille sentit son cœur se serrer; elle rassembla toutes
ses forces , afin de pouvoir lutter coutre VoTa^,e qu'elle pré-
voyait. Un pressentiment l'avertissait qu'il ne s'agissait pas de
M. de Montai.
M. Achille Dunoyer reprit :
— Vous êtes en âge d'être mariée, et, par le plus grand ha-
sard, nous avons réussi à trouver pour vous un parti , mais
un parti inespéré.
— Pour ça, oui, bien inespéré, — répéta M'"* Héloïse, ne
pouvant cacher sa jalousie.
— Le temps de publier vos bans , — reprit M. Dunoyer, — et
vous serez msriée. J'espère que vous êtes satisfaite?
M. et M™o Dunoyer s'attendaient à une explosion de recon-
128 REVUE DE PARIS.
naissance de la part de Thérèse ; ils furent d'abord surpris, puis
irrités de son silence.
— Eh bien! tu vois, Achille, voilà la reconnaissance de
cette demoiselle ! Par un mot , par un signe... Quand je te le
disais, Achille, qu'elle était indigne d'un pareil bonheur !...
Mais bah ! bah ! tout cela ce sont des frimes. Elle grille d'être
mariée ; mais mademoiselle veut faire la duchesse ; elle croit sans
doute que ce serait mauvais genre de paraître heureuse d'attra-
per un mari.
— Avant de me trouver heureuse , ma mère, il faut au moins
que je sache à qui vous prétendez me marier, — dit Thérèse
en regardant fixement M™e Héloïse.
— Je prétends! — s'écria M™^ Héloïse indignée, — je pré-
tends! l'entends-tu , Achille, je prétends?
— I! me semble en effet, Thérèse, — dit le banquier, qui
afifectait de garder beaucoup de sang-froid , — que vous vous
servez d'expressions fort inconvenantes. Nous ne prétendons
pas,... nous entendons , nous voulons vous marier, parce que
ce mariage nous arrange et qu'il n'y a pas une seule objection à
y faire.
—Mais au moins faudrait-il que je connusse la personne dont
il s'agit , et que cette personne me convînt, — dit Thérèse d'une
voix ferme.
M. et M™e Dunoyer se regardèrent en haussant les épaules.
— Si ça ne fait pas pitié î — s'écria M™<^ Héloïse en éclatant
de rire; — mademoiselle voudrait sans doute faire un mariage
d'amour?
— Ne lui réponds pas, Héloïse... Vous saurez, Thérèse, que
la personne dont il est question vous convient parfaitement. Il
s'agit d'un jeune homme, riche et noble.
— Baron, rien que ça! —s'écria M™^ Héloïse, — baron !
Et cette demoiselle qui fait des façons pour être baronne, en-
core.
— En un mot, il s'agit de M. le baron de Ker-Ellio, qui a
dîné ici il y a plusieurs jours, — dit M. Achille. — Maintenant
j'espère que vous allez enfin nous remercier. La fortune territo-
riale de M. de Ker-Ellio est fort belle; il a plus de deux cent
mille francs placés chez moi , et au moins quinze mille livres de
rente en tcnrs en Bretagne, ce qui est superbe. Après-demain
REVUE DE PARIS. 129
soir, je vous présenterai formellement votre futur, et dans un
mois vous serez mariée.
— Mais M. de Ker-Ellio ne me connaît pas plus que je ne le
connais, — dit Thérèse, qui hésitait et sentait les larmes lui
venir aux yeux. — Je ne nie pas ses qualités , seulement je n'ai
pu les apprécier; de son côté..., il ignore mon caractère...
Comment a-t-il pu...
— Esl-ce que , par hasard , vous auriez l'audace de songer à
me désobéir? — s'écria M. Dunoyer d'une voix sourde en s'ap-
prochant de sa fille.
— Achille, lu le vois , elle est capable de tout, — dit M^^e Hé-
loïse. — Elle nous fera mourir de chagrin.
— Il s'agit du sort de ma vie entière, et je suis décidée à ne
consulter que mon cœur pour m'engager éternellement , — ré-
pondit bravement Thérèse.
— L'entends-tu, Achille, l'effrontée? — s'écria M™e Hé-
loïse.
— Ah ça ! Thérèse , décidément êtes-vous folle? Croyez-vous
que, pour vos beaux yeux, je manquerai l'occasion de vous
établir à ma convenance , et mieux que je n'aurais jamais pu
l'espérer ?
— Mais cela fait pitié ! cela fait mal ! — s'écria M""* Héloise.
— Refuser d'être baronne avec plus de vingt-cinq raille livres de
rente! Qu'espérez-vous donc trouver pour époux? un prince?
Ne dirait-on pas , en vérité , que vous êtes sortie de la cuisse de
.Jupiter !
Cette délicate allusion à la naissance de Thérèse ne fut pas
heureuse. M. Achille fronça les sourcils.
M'"e Héloïse comme toujours regretta, mais trop tard, ses
maladroites paroles; heureusement pour elle, M. Achille, lui
sachant gré sans doute de sa dureté envers Thérèse, fitretomber
toute sa colère sur celle-ci. Il s'écria, les narines gonflées de
colère et l'écume aux lèvres :
— Ah ! c'est une lutte que vous voulez engager avec moi ,
mademoiselle ! Eh bien ! soit , nous lutterons. Ah ! vous ne sa-
vez pas encore à qui vous avez affaire? vous ne savez pas que
d'un mol je i)uis vous faire rentrer à cent pieds sous terre? Vous
ne m'avez jamais donc vu en colère , hein ? mais regardez-moi
donc, à la fin , — s'écria M. Achille en prenant brutalement les
11.
130 REVUE DE PARIS.
deux mains de Thérèse dans les siennes et en la forçant à le
regarder en face.
Dans le paroxisme de sa colère , cet homme était hideux.
M™' ïïéloïse, ravie de voir le courroux de son mari détourné
sur Thérèse , se joignit à lui pour accabler sa fille , et s'écria :
— Sois tranquille , Achille , nous en viendrons à bout ; Il
faudra bien qu'elle cède ou qu'elle dise pourquoi. Refuser un
tel parti î Mais nous verrons ! nous verrons ! Pour commencer ,
elle va remonter dans sa chambre, d'où elle ne sortira que
pour venir ici recevoir M. de Ker-Ellio j et malheur à elle si elle
ne l'accueille pas comme il a le droit de s'y attendre d'après
ce que nous avons répondu !
—Mais non, — reprit M. Achille en se calmant, — je ne puis
croire qu'elle pousse la folie jusqu'à oser se mettre en révolte
ouverte contre nous; comme tu le dis, Héloise, elle veut se
faire prier, sans doute... Répondez donc! — s'écria-t-il dure-
ment en s'adressant à Thérèse, — osez me dire encore en face
que vous aurez le front de résister à ma volonté?
— Je dis , — répéta Thérèse avec fermeté , — je dis que je
ne puis me décider en un moment à vous promettre d'épouser
quelqu'un que je ne connais pas; je dis que les mauvais traite-
ments , au lieu de changer ma résolution, la rendront plus iné-
branlable.
— Ah! vraiment! Et vous croyez que je n'ai pas une tête
aussi, moi? — s'écria M. Dunoyer exaspéré par la résistance de
Thérèse. — Ah! vous croyez que , lorsque je trouve roccasion
de me débarrasser de vous , je la laisserai échapper ?
Malgré sa grossièreté naturelle, M. Achille regretta ces pa-
roles en voyant la douloureuse expression qui se peignit sur les
traits de Thérèse.
M"''^ Héloise . qui avait, s'il est possible, l'àme encore plus
haineuse et plus basse que son mari , n'eut pas le même scru-
pule que lui, et s'écria :
— Oui , nous débarrasser de vous, c'est le mot! Achille a
bien raison; oui , ce sera pour nous un bonheur que d'être dé-
livré d'un aussi mauvais sujet que vous !
Cette brutalité blessa cruellement Thérèse, mais elle lui
fit envisager sa position sous un jour Tbut nouveau ; malgré
la promesse qu'elle avait faite à M. de Montai, au risque d'é-
REVUE DE TARIS. 131
veiller les soupçons du banquier, elle s'écria douloureusement :
— Mon Dieu ! si vous ne voulez que vous débarrasser de
moi, que vous importe que je me marie avec M. de Ker-Ellio ou
avec tout autre?
— Cela m'importe beaucoup, — s'écria le banquier; — et
puisqu'il. faut tout vous dire, s'il s'agit pour vous d'un mariage,
il s'agit pour moi d'une affaire. M. de Ker-Ellio a des fonds •
placés chez moi, et il entre dans mes arrangements ( arrange-
ments qu'il approuve en devenant votre mari ) de garder ces
fondsou deles faire valoir comme bon mesemblera ; est-ce clair?
— Mais tu es mille fois trop bon d'entrer dans de pareils
détails, — s'écria M'"'^ Héloïse en interrompant son mari.
— Est-ce que nous avons des raisons à lui donner?
— Non, certes; mais je veux la convaincre que ce mariage
doit avoir lieu , et qu'il aura lieu non-seulement parce qu'il est
convenable pour celte ingrate, mais parce qu'il est convenable
pour moi. Qu'elle comprenne bien surtout que, si j'étais ca-
pable de faiblir pour ce qui la regarde , elle doit bien savoir
que je n'aurais pas la même faiblesse pour ce qui m'est per-
sonnel.
— Ainsi, vous me vendez, mon père! ainsi , vous me sacri-
fiez à je ne sais quelle combinaison d'argent! — • s'écria Thé-
rèse avec indignation; — et vous croyez que je pourrai jamais,
non pas aimer, mais seulement estimer l'homme capable de
recourir à de tels moyens pour obtenir ma main?
— Sortez d'ici , malheureuse ! — s'écria M. Dunoyer en
fureur; — sortez d'ici! remontez chez vous! Après-demain
soir, M. de Ker-Ellio viendra ici; c'est moi qui irai vous cher-
cher , et, morbleu ! nous verrons qui cédera ou de vous ou de
moi !
Thérèse étendit les mains vers son père et sa mère d'un air
suppliant, les yeux baignés de larmes; elle allait les implorer ,
mais elle vit sur ces deux physionomies tant de lâche méchan-
ceté qu'elle eut honte de s'abaisser jusqu'à la prière : elle se
leva droite, le front haut, le regard altier et dédaigeux, et dit :
— C'est une lutte, eh bien! soit ! Dieu ne saurait être pour
ceux qui sacrifient leurs enfants !
— Quelle audace! quelle insolence! — se dit tout bas
M""^ Héloïse; — je ne lui avais jamais vu ce regard impérieux.
1Ô2 REVUE nr PARIS.
Ah ! il ne me rappelle que trop le regard du plus exécrable des
hommes !
— Ah ! vous voulez une lutte! — s'écria le banquier avec
rage. — Prenez garde, vous pourriez bien y être brisée !
— Vous pourrez me briser, oui! mais me faire ployer,
jamais! — s'écria Thérèse en se dirigantvers la porte.
— Malheureuse ! — reprit le banquier pâle de rage ; — toi
qui oses me parler de la sorte , sais-tu bien ce que tu es ici?
sais-tu bien que je n'ai qu'un mot à dire...
— Achille! oh! Achille! pour moi du moins, — s'écria
M"' Héloïse avec effroi en voyant son mari prêt à laisser
échapper le funeste secret de la naissance de Thérèse.
Mais celle-ci. dans sa douleur et dans son désespoir , n'avait
pas remarqué la retenue de M. Dunoyer; elle sortit violemment
de l'appartement et monta chez elle pour se livrer sans témoin
à sa douleur et instruire M. de Montai de ces nouveaux événe-
ments.
XIX.
L A VEU.
Nous conduirons le lecteur dans la modeste chambre occupée
par M. de Ker-Ellio , le jour où il devait être officiellement pré-
senté à W^' Dunoyer. La veille avait eu lieu , ainsi que nous ve-
nons de le rapporter , le pénible entretien de Thérèse et de
M. et de M""= Dunoyer.
Les grandes joies comme les grands chagrins causent une
sorte d'inquiétude fiévreuse, d'agitation incessante.
Ewen ne devait voir Thérèse que le soir à huit heures. Plu-
sieurs fois il était sorti sans but et rentré sans raisons ;
ses traits, quoique altérés par de si violentes émotions , expri-
maient une sorte de radieuse extase. Tantôt il marchait i^
grands pas, tantôt il s'arrêtait brusquement.
— Oh ! que le temps me dure ! Seulement quatre heures , —
disait Ewen. — Oh! l'attente du bonheur est pesante! C'est
presqn'une douleur j oui , les heures du chagrin sont plus ra-
REVUE DE PARiS. lôÔ
pides. Thérèse m'a remarqué; elle agrée ma demande! sans
doute mon émotion Ta touchée. Son père consent à tout ; elle
sera ma femme! ma femme ! Oh ! maintenant , le hon abbé de
Kérouëllan ne me reprochera plus la stérilité de mes rêveries.
Si je n'avais pas rêvé, si je n'avais pas évoqué ce charmant fan-
tôme, je me serais contenté d'un mariage vulgaire, tandis que
c'est elle... elle que je vais épouser , elle si belle , elle si rare-
ment douée ! En vérité , cela tient du prodige. Ne dirait-on pas
qu'une fée bienfaisante prend plaisir à réaliser un de ces
vœux d'une ambition insensée que font tous les hommes?
Thérèse sera ma femme ! Je l'emmènerai dans la maison de
mon père; avec Thérèse, je parcourrai nos grèves, nos landes
nos rochers, nos grands bois. Oh ! m'asseoir avec elle là où j'ai si
souvent pleuré seul, là où je l'ai si souvent invoquée, alors que
je l'aimais si ardemment sans la connaître! Elle, mon beau
rêve vrai ! Comme elle comprendra les bizarreries de cette
passion, lorsque je lui montrerai ce portrait mystérieux qui
m'inspirait autant d'effroi que d'amour, et quand je lui pré-
senterai mes pauvres vieux serviteurs, qui pleureront de joie en
lui baisant la main? Quel bonheur ! quelle ivresse !
Oh! oui, je savais bien que Thérèse serait comme moi
sensible aux beautés de la nature, son père me l'a dit , mes
pressentiments ne m'ont trompé en rien, en rien. Oh ! quel bon-
heur ! l'hiver, au coin de notre foyer, pendant que le vent sifflera
dans la bruyère, pendant que la tempête rugira sur la côte, en-
tendre sa voix, sa voix mélodieuse , qui, depuis que je l'ai
écoutée , résonne encore dans mon cœur. Oh ! oui , elle aimera
cette vie heureuse et solitaire !
Je ne sais pourquoi il me semble que ces goûts paisibles et
un peu sauvages se lisent sur sa figure mélancolique. Et penser
que comme moi elle est née pour aimer la retraite doucement
occupée ! Elle fera tant de bien ! comme nos pêcheurs, comme
nos métayers la béniront! Cela est singulier : il me semble que,
la première fois que je me trouverai seul avec elle , je ne serai
pas embarrassé, et qu'en causant avec elle, je reprendrai un
entretien commencé la veille. Je n'ai pas voulu dire à son père
toutes les circonstances romanesques qui ont amené cet amour,
il ne les aurait pas comprises ; mais elle, elle, comme elle sera
étonnée ! comme alors elle s'expliquera l'impression que je lui
•134 REVUE DE PARIS.
ai causée ! Quelquefois, il me semble qu'elle doit avoir entendu
ici des choses que je disais en Bretagne. Allons, je suis fou, —
reprit Ewen en souriant et en levant les épaules, — je suis fou.
Ah ! enfin , la nuit vient.
Oh î les heures! les heures! Si je sortais? A quoi bon? je
voudrais rentrer... Ce qui m'arrive est bien étrange ; le doigt
de Dieu est là ; bonté infinie ! vues impénétrables ! œuvre mys-
térieusement accomplie! D'abord mes idées flottent , vagues ,
incertaines , à la recherche d'un idéal ; puis elles se fixent, se
dessinent, prennent un corps , grâce à ce portrait que la fata-
lité me fait rencontrer ; puis enfin je trouve celte jeune fille,
qui offre une ressemblance si frappante avec ce portrait; puis
enfin j'épouse cet ange... Quel enchaînement de faits provi-
dentiels ! Une femme ayant les traits de Thérèse a causé des
maux affreux dans ma famille il y a un siècle; Thérèse, au con-
traire, va sécher autant du larmes que la femme à qui elle res-
semble a fait jadis couleur de pleurs. Peut-être les malheurs
de mon aïeul étaient-ils une expiation d'un crime de notre
race... Peut-être le bonheur qui m'attend est-il la récompense
de quelque action généreuse enfouie dans l'oubli des âges....
Cela doit être , cela doit être, car, moi, je n'ai pas mérité tant
de félicité....
La nuit était tout à fait venue.
On frappa à la porte d'Ewen.
Un des garçons de l'hôtel parut avec une lumière, et dit à
M. de Ker-Ellio :
— Monsieur, il y a une femme qui demande à vous parler.
— A moi? — dit Ewen avec surprise.
— Oui, monsieur; elle demande monsieur le baron de Ker-
Ellio : c'est bien vous?
— Sans doute... Faites entrer.
Une femme portant un chapeau noir et un manteau s'ap-
procha d'Ewen en faisant la révérence; sa figure était vulgaire
e( insignifiante.
Le garçon de l'hôtel se retira discrètement.
— Que voulez-vous, madame?
— Il s'agit, monsieur, d'une affaire très-grave.
La femme remit à Ewen un billet conçu en ces termes :
« Au nom de votre honneur et de votre loyauté , auxquels je
REVUE DE PARIS. 135
me fie , monsieur, veuillez suivre la personne qui vous remettra
ce billet , ne lui faire aucune question , et aller où elle vous
conduira.
«Thérèse Dunoyer. »
Le baron regarda la femme avec stupeur , puis il dit vive-
ment :
— Madame , je vous suis.
Il sortit avec sa mystérieuse conductrice , qui n'était autre
que M>1« Rosalie, femme de chambre de Thérèse.
Nous avons dit que M. de Montai avait gagné cette fille.
Un fiacre attendait à la porte de Thôtel.
Ewen y monta avec M^'e Rosalie. Confondu de cette dé-
marche extraordinaire, assailli des plus noirs pressentiments,
le baron éprouva une angoisse mortelle.
La voiture s'arrêta 5 Ewen reconnut la maison de M. Du-
noyer. La nuit était profonde ; M"<= Rosalie dit à M. de Ker-
Ellio r
— Ne montez pas par le grand escalier ; venez avec moi ,
monsieur.
Le concierge , à la vue de la femme de chambre de M"^ Du •
noyer , ne fit aucune attention à Ewen.
Celui-ci suivit cette fille et arriva avec elle, par un escalier
de service , jusqu'au palier de l'appartement loué par M. de
Montai.
Il était six heures environ. M"^ Rosalie ouvrit doucement
une porte, et dit au baron :
— Monsieur , mademoiselle est là-dedans.
Puis M"^ Rosalie referma la porte et disparut.
M. de Ker-Ellio se trouva dans une pièce obscure; la
chambre voisine était éclairée ; il y entra et y trouva M"° Dli-
noyer.
Thérèse, pâle , les yeux brillants d'un éclat fébrile , était de-
bout près de la cheminée ; l'expression de sa physionomie
glaça Ewen.
Lors de sa première entrevue avec la jeune fille , en la com-
parant au mystérieux tableau de Treff-Hartlog, lepen-kan-guer
avait été plutôt frappé de la ressemblance matérielle de
136 Rf.VLE lit PAFilS.
M"«Dunoyer avec le porlrait , que de sa ressembiaiice morale ,
si cela se peut dire , tant la physionomie de Thérèse lui avait
paru douce et mélancolique ; mais , en la voyant cette fois ,
Tair impérieux , altier , méprisant , il crut que le porlrait mena-
çant de TrefF-Hartlog lui apparaissait avec son regard noir, dur
et méchant ; ses craintes superstitieuses revinrent , et , se
mêlant à ses autres émotions, paralysèrent son esprit. Il re-
gardait la jeune fille d'un air hagard , effrayé.
Après quelques moments de silence, Thérèse lui dit d'une
voix irritée:
— Savez-vous où vous êtes , monsieur ?
— Je suis dans l'appartement que vous occupez, je crois ?
mademoiselle , avec votre sœur.
Thérèse sourit avec amertume.
— Tous êtes chez M. de Montai , monsieur...
— Chez M. de Montai, mademoiselle ?... Je ne comprends pas !
— Je vous dis à vous, monsieur, qui voulez m'acheter à mon
père... , que je suis ici chez M. de Montai.
— Mademoiselle...
— Vous voyez bien , monsieur , que votre marché ne peut pas
avoir lieu. M. de Montai était ici avec moi.... il y^a une
heure....
— Mais M. de Montai ne demeure pas ici ! — s'écria Ewcn.
— Vous avez l'entendement difiBcile , monsieur.... M, de
Montai a loué depuis longtemps ces trois chambres , il y passe
des journées entières , et, quand je puis échapper à la surveil-
lance de ma famille , je viens partager sa solitude. En un mot,
M. de Montai... est mon amant... Voulez-vous encore m'épouser,
monsieur?
Ewen poussa un long gémissement et cacha sa figure dans
ses mains.
— Maintenant, monsieur, —reprit Thérèse avec mépris , —
vous possédez mon secret..; dans une heure , mon père et ma
mère seront rentrés...; allez-leur dire ce que vous savez, mon-
sieur. . . .
— Mon Dieu!... mon Dieu!... — murmura Ewen avec acca-
blement.
•^ Pour vous forcer de renoncer à ma main , je ne puis , je
le sais , m'adrcsscr à la générosité de votre caractère, — reprit
REVUE DE PARIS. 137
Thérèse. — Je vous dirai seulement que, si, malgré cet aveu ,
vous me persécutez encore de vos poursuites... , je le jure de-
vant Dieu, je mourrai plutôt mille fois que d'y consentir; vous
devez voir, d'après la résolution de mon caractère, que ce que
je dis.,., je le fais.
— Et vous m'avez écrit ?...
— Je vous ai écrit pour vous dire que je ne serai jamais à
un autre que M. de Montai; je crains que cela ne suffise pas
pour vous faire renoncer à ma main ; mon père est si riche !
— Èlre ainsi jugé, mon Dieu ! — dit Ewen avec un sombre
désespoir.
— Etre ainsi jugé! — s'écria Thérèse indignée. — Avez-
vous donc agi en homme honnête et loyal, monsieur? Insou-
ciant de mon consentement, sans me connaître, sans m'aimer,
car vous m'avez vue deux heures à peine, vous intéressez la
cupidité de mon père pour le forcer à ce mariage, car ce n'est
pas une demande qu'on m'a faite en votre nom , c'est un ordre
irrévocable que l'on m'a brutalement signifié, monsieur , en
m'accablant d'injures et de menaces. Vous êtes l'auteur ou le
complice des mauvais traitements que j'ai subis etqueje subirai
encore, monsieur : voilà pourquoi je vous hais.
— Comme on l'a trompée, mon Dieu l — dit Ewen ; —
comme on l'a trompée !
— Mon refus vous étonne , monsieur? Ne devais-je pas être
trop heureuse de partager vos biens, ou plutôt de vous appor-
ter ceux que vous me supposez? Car c'est la fille de l'opulent
banquier que vous vouliez épouser , monsieur , et, en laissant
une partie de votre fortune entre les mains de mon père, vous
espériez bien qu'elle fructifierait.
— Malheur! malheur !... la fatalité me poursuit..., — dit
Ewen à voix basse avec égarement. — La Providence n'est j)as
satisfaite ; ma destinée s'accomplira.
— Vous êtes altéré d'être si bien deviné, monsieur? Ce n'est
pas tout. Honte et mépris sur vous ! Lâche envers une femme ,
parjure envers un homme, vous avez manqué à la fois jurée;
oui, malgré votre parole d'attendre l'issue des démarches de
M. de Montai auprès de mon père, vous êtes allé traîtreusement
trafiquer de ma main en cach elle de l'homme à qui vous aviez
promis de n'en rien faire.
5 12
138 REVUE DE PARIS.
— Moi?... moi? — s'écria Ewen étourdi de cette nouvelle
accusation.
— Et savez- vous ce que c'est que M. de Montai? — s'écria
Thérèse avec exaltation. — Savez-vous jusqu'où peut aller sa
probité chevaleresque ? Il m'aime , il se sait aimé , et pourtant ,
quoi qu'il lui en coûtât pour ne pas trahir voire confiance , il
allait loyalement faire votre demande à mon père au moment
oii vous parjuriez votre parole. Et vous osez prétendre à un
cœur qui appartient à un tel homme? Vous êtes bien vain ou
bien insensé, monsieur.
On excusera peut-être l'irritation, l'emportement de Thérèse;
hélas ! elle croyait aux menaces de suicide que lui avait faites
M. de Montai . elle entrevoyait d'affreux chagrins , son amour
était menacé; enfin, son père et M. de Montai lui avaient,
chacun dans un intérêt différent, présenté le caractère de M. de
Ker-Ellio sous un jour égoïste ou odieux.
Le baron courbait la fête en silence, il était anéanti.
Il est des justifications impossibles à entreprendre devant
certaines préventions.
Ewen tombait de si haut, il était si meurtri , si brisé du choc,
qu'il n'eut pas la force de se défendre; les sarcasmes amers de
Thérèse ne l'atteignaient pas. Enseveli sous les ruines de ses
espérances, entendant, voyant à peine ce qui se passait autour
de lui , il n'avait conscience que de l'horrible déception dont
il était victime. La seule idée qui se présenta nette et lucide à
son esprit affaibli, fut celle d'obéir à Thérèse , et de rompre avec
M. Dunoyer.
Dans son accablemement , Ewen s'était assis, il appuyait
son front sur son bras droit étendu le long du dossier de sa
chaise, il ne prononçait pas une parole; sa main gauche pen-
dante se crispait de temps à autre par un léger tressaillement
convulsif.
Thérèse le regardait avec un mélange de mépris et d'in-
quiétude. Elle attribuait au remords ou à la honte la stupeur du
baron.
Néanmoins la jeune fille sentait faillir peu à peu la terrible
énergie qu'il lui avait fallu pour se glorifier si audacieusement
de son déshonneur en face d'un homme qu'elle ne connaissait
REVUE DE PARIS. 139
pas; une sorte de torpeur succéda à cette surexcitation fébrile
et passagère.
Le silence prolongé d'Ewen commençait à effrayer Thérèse.
Elle se trouvait seule avec un homme qu'elle venait de traiter
si cruellement, elle eut peur.
Le pen-kan-guer releva la tête , sa figure màle et caracté-
risée avait une expression déchirante, sa barbe et ses cheveux
noirs faisaient ressortir encore sa pâleur; les yeux pleins de
larmes, il se leva et s'approcha lentement de Thérèse ; il lui
prit doucement la main et contempla un moment la jeune fille
avec une attention profonde en se disant à voix basse :
— Oui, c'est cela, maintenant , c'est bien le même regard
dur, le même sourire méprisant; Mor-Nader avait raison , la
fleur des tombeaux fleurit au mois noir. C'est dans le mois
noir que je l'ai vue... Fatalité ! fatalité ! Ma destinée s'accom-
plira , et la vôtre aussi, pauvre jeune fille... Mais triste, triste,
oh ! bien triste !
A ces mots prononcés par Ewen avec une douceur et une
désolation indicibles, Thérèse sentit son mépris et son cour-
roux faire place à un ressentiment étrange. Par un phénomène
psychologique inexplicable , pendant une seconde elle eut la
conscience parfaite que l'homme qui était là, qui lui tenait la
main, qui la regardait d'un air si doux, était l'être idéal qu'elle
aimait et dont M. de Montai n'était que le fantôme.
Une lueur céleste , éclairant un moment la pensée de Thé-
rèse, lui permit de connaître la vérité.
Durant cette vision éblouissante, rapide comme l'éclair,
il lui semblait apercevoir son image et celle d'Ewen rayon-
nantes de bonheur et de sérénité; elle tenait la main d'Ewen ,
elle la sentit frémir dans la sienne et la serra involontaire-
ment.
Aussitôt tout redevint ténèbres et ignorance.
Thérèse crut sortir d'un songe.
Elle ne vit plus devant elle qu'un homme grossier qui , inti-
midé par la résolution qu'elle avait montrée , balbutiait de mi-
sérables excuses.
Que penser de la bizarre et fugitive impression de Thérèse?
N'était-ce pas une de ces révélations instinctives qui jaillis-
sent parfois du rapprochement des sympathies qui s'ignorent ;
140 RKVUE DK PARIS.
lueurs divines qui illuminent un raomenl les ténèbres où sont
cachés l'un à J'autre deux cœurs pareils et faits pour s'adorer j
cri suprême et déchirant de l'àme à la vue du vrai bonheur
qui ne lui apparaît un moment que pour disparaître à jamais
emporté dans la marche inexorable de la fatalité?
Chose singulière, Thérèse ne conserva pour ainsi dire aucun
souvenir de cette illumination rapide presque surnaturelle.
Elle rougit de colère en senlant la main d'Ewen dans la sienne,
et le repoussa brusquement.
Mais la physionomie de Thérèse avait trahi ce qui se passait
en elle pendant ce moment si fugitif; son regard attendri, ra-
dieux , s'était attaché sur celui d'Ewen avec une indéfinissable
expression de bonheur et d'amour, sa main avait un instant
pressé la sienne...
Le pen-kan-guer semblait fasciné. Ses yeux ne quittaient pas
les yeux de Thérèse , lui aussi eut une sorte d'intuition rapide,
non-seulement de la félicité qui l'eût attendu auprès de Thé-
rèse, mais de tout ce qu'il était pour elle en ce moment.
Et puis tout passa.
Ewen aussi se réveilla comme d'un songe au brusque mou-
vement de Thérèse , qui repoussait sa main.
Revenu à lui , envisageant sa cruelle position, il eut hâte de
terminer cette pénible scène.
Il dit d'une voix douce et calme à M^'e Dunoyer :
— Trouverai-je à cette heure monsieur votre père chez
lui?
— Non , monsieur, — dit-elle durement, — il ne reviendra
qu'à six heures et demie avec ma mère. Vous voulez sans doute
aller lui apprendre que j'aime M. de Montai, et que je suis à
lui. Vous le pouvez , monsieur. Je m'attends à tout, je vous ai
fait cet aveu pour que vous en abusiez.
L'indignation et le mépris de Thérèse semblaient renaître
plus violents encore depuis qu'elle avait cédé à un attendris-
sement involontaire.
— Allez... allez... monsieur, reprit-elle, je ne crains rien...
Aucun malheur ne peut m'atteindre. Je suis aimée de M. de
Montai , nulle puissance humaine ne me forcera de vous épou-
ser... vous, l'auteur, le seul auteur de mes chagrins. Sans votre
demande, sans l'odieux marché que vous avez proposé à mon
REVUE DE PARIS. 141
pore, il n'aurait pas refusé ma main au seul homme que j'épou-
serai jamais... Malheur... malheur à vous , qui par cupidilé
avez causé tant de maux.
M. de Ker-Ellio trouvait une sorte de volupté amère à se
voir si ouirageusement méconnu ; la douleur arrive souvent à
une telle intensité, qu'on ne tente pas même de lui échapper.
Vingt fois M. de Ker-Ellio eut une question sur les lèvres ,
il voulait demander à Thérèse si M. de Montai lui avait parlé
du portrait mystérieux et des circonstances de son amour ro-
manesque; il se lut devant l'exaltation de la jeune fille, A quoi
bon l'informer de cela? La passion de Mii« Dunoyer aurait pris
ces aveux en mépris et en pitié ; lors même qu'elle n'aurait pas
ri de ces romanesques incidents , ils n'eussent en rien diminué
son amour pour M. de Montai.
Ewen était trop fier pour épancher son cœur dans une pa-
reille occurence. Ses forces étaient à bout.
Il sortit se soutenant à peine , éperdu, hagard , silencieux ,
et laissant Thérèse dans une extrême perplexité.
Il rentra chez lui à pas lents, avec un calme effrayant.
II écrivit à M. Dunoyer que des événements imprévus et im-
portants l'obligeaient de partir et de renoncer à la main de
M"e Thérèse.
Cette lettre envoyée , M. de Ker-Ellio envisagea froidement
l'avenir et résuma sa position avec une épouvantable lucidité
de désespoir.
Il se dit :
— J'ai manqué de devenir fou en aimant un être idéal ;
maintenant je sais que cette idéalité existe; non-seulement elle
existe, mais elle a failli m'appartenir, et elle appartient à ua
autre... Oui, Thérèse a pour lui tant d'amour et pour moi tant
de dédain qu'elle a mis de la joie , de l'orgeuil à m'avoueV
qu'elle s'était perdue par cet homme ! Jamais la haine et le
mépris ont-ils été plus loin? Et pourtant je l'aime toujours!
et demain elle serait morte que je l'aimerais aussi follement
•lue je l'aimais avant de la connaître. Je vais retourner dans
la solitude et me faire cette solitude, s'il est possible, plus
profonde et plus morne encore... Les idées , les terreurs su-
perstitieuses, se joindront à mes regrets désespérés. Je ne
me trompe pas, au mois noir prochain , ou je serai fou, ou je
12.
142 REVUE DE PARIS.
me serai tué, pour ne pas faire mentir Mor-Nader et la fatalité
du portrait.
Le lendemain, Ewen de Ker-Ellio était parti pour TrefF-Har-
llog.
XX«
VENGEANCE.
Lorsque Thérèse avait pris le parti désespéré d'écrire à
M. de Ker-Ellio et de lui avouer si audacieusement son amour
pour M. de Montai, la malheureuse fille était perdue.
La veille, après son entretien avec son père, elle était allée
se renfermer chez elle. Le soir, M. et M°»« Dunoyer, pour la
punir, avaient arrangé une partie de spectacle avec Clémentine
el miss Hubert. Thérèse profita de cette sorte de liberté pour
monter chez le comte , qui l'attendait.
Abusant de la confiance , des craintes , de l'exaltation , du
désespoir et de l'amour aveugle de la malheureuse fille, M. de
Monlal la déshonora.
Si la conduite de cet homme n'avait pas été dictée par la plus
basse cupidité, par le plus ignoble calcul, on aurait pu peut-
être l'excuser, en songeant qu'il était fermement décidée
épouser Thérèse ; mais cette résolution même prenait sa
source dans un sentiment si misérable , qu'elle n'atténuait en
rien le crime du comte.
Le lendemain du départ de M. de Ker-Ellio, départ dont
M. Dunoyer n'était pas encore instruit, ayant attendu le baron
la veille toute la soirée et n'ayant pas encore reçu sa lettre;
le lendemain du départ de M. de Ker-Ellio , disons-nous , Thé-
rèse , laissant sortir seule Clémentine et miss Hubert, se rendit
chez M. de Montai à trois heures , ainsi qu'elle en était conve-
nue avec lui.
Le comte la reçut à genoux, avec les protestations d'une
fidélité éternelle, de la tendresse la plus vive, de l'amour le
plus ardent.
— Nous sommes sauvés, Edouard. Cela ra'a bien coûté, mais
REVUE DE PARIS. 143
maintenant mon père ne s'opposera plus à notre mariage, —
s'écria-l-elle en se jetant dans les bras de M. de Montai en fon-
dant" en larmes.
— Que dis-tu , ma Tliérèse ?
— Hier, après vous avoir quitté, j'ai écrit à M. de Ker-Ellio
(le venir me trouver. Rosalie lui a porté ma lettre , et elle l'a
emmené ici.
— Ici , Thérèse ? Que dis-tu, comment, ici ?
— Oui... ici... chez vous.
— Et pourquoi?
— Pour dire à cet homme que j'étais à vous ; maintenant
croyez-vous que M. de Ker-Ellio veuille encore m'épouser?
— Tu as fait cela , noble et courageuse femme ! — s'écria
M. de Montai en se mettant de nouveau aux genoux de Thé-
rèse; — et qu'a-t-il répondu?
— Il a pu à peine balbutier quelques paroles, il était altéré.
Je lui ai reproché son manque de parole et de foi envers vous
et ses basses menées pour forcer mon père à lui donner ma
main.
— Tu as fait cela , ma Thérèse ? Je n'en reviens pas.
— Mon père, ayant un intérêt à m'obliger d'épouser M. de
Ker-Ellio, pouvait être intraitable pour notre mariage; mais ,
si M. de Ker-Ellio refuse, pour quel motif mon père nous refu-
serait-il son consentement, puisqu'il ne demande qu'à se débar-
rasser de moi? Ce sont ses mots, Edouard... Mais il n'importe,
je préfère n'avoir jusqu'ici été aimée de personne, j'en suis
plus heureuse , plus reconnaissante encore de votre amour.
— Ange de toute ma vie... Oh! tu verras que je te rendrai
tout le bonheur dont tu as été privée depuis ton enfance.
Comme toi, je ne doute pas que ton courageux aveu ne rende
désormais les prétentions de M. de Ker-Ellio impossibles... Il
s'est conduit déloyalement en agissant auprès de ton père mal-
gré sa parole. C'est une juste punition. Aussi , mon adorée ,
sitôt que nous serons sûrs du désistement de mon cousin, nous
aborderons franchement la question avec ton père... Mainte-
nant tu es à moi..., tu es ma femme, et il faudra bien...
A ce moment, on frappa violemment à la porte du palier.
— Je suis perdue! s'écria Thérèse avec effroi.
— Diable , c'est plus lot que je ne le pensais ! — se dit M. de
144 REVUE DE PARIS.
Montai , — mais , au fait , sa présence ici sufifira. — Puis, pre-
nant un air effrayé , il s'écria :
— Grand Dieu ! qu'est-ce que c'est?
— Ah ! je me sens mourir, — dit Thérèse en se serrant con-
tre M. de Montai. — Hier, j'ai bravé la honte , parce que cela
nous sauvait; mais, aujourd'hui... oh ! ce serait la honte pour
la honte...
— C'est la voix de ton père, — dit tout à coup M. de Montai
en écoutant...
— Mon Dieu , ayez pitié de moi, il va me tuer, — murmura
Thérèse.
Le comte ouvrit la porte de la chambre à coucher.
On entendit alors distinctement une sorte de tumulte sur
l'escalier, et M. Achille Dunoyer qui criait , en ébranlant la
porte :
— Ouvrez, monsieur de Montai, ouvrez! sinon je fais sauter
la porte.
— Et aucune issue... aucune! — disait le comte en feignant
le désespoir.
— Edouard , sauvez-moi , sauvez-moi ! — s'écria la malheu-
reuse fille en se traînant à genoux,
— Messieurs, je vous prends tous à témoin que M. de Montai
est enfermé avec M'^^ Thérèse, qu'il refuse de m'ouvrir, et qu'il
me force d'enfoncer la porte... Joseph... enfoncez...
— Oui... oui... enfoncez la porte , Joseph ! — répétèrent en
chœur des voix grossières mêlées de rires , de huées et de
sifflets.
Un violent coup de masse ébranla la porte.
Thérèse, éperdue, en songeant à l'horrible publicité de sa
honte , aima mieux mourir.
D'un bond elle courut à une croisée, l'ouvrit, et il fallut tous
les efforts de M. de Montai pour maintenir sa violente résis-
tance « t l'empêcher de se i)récipiler par la fenêtre.
A ce moment la porte tombait avec fracas.
On put voir sur le palier et sur les marches de l'escalier un
grand nombre de voisins et de domestiques attirés par le bruit
de celle scène, que M. Achille voulait rendre la plus scanda-
leuse possible.
— Messieurs , — s'écria-t-il , triomphant d'une affreuse joie,
REVUK DE PAKIS. 145
en se retournant devant les gens (|:ii raccompagnaient, et en
montrant Thérèse , pâle , défaillante , presque évanouie dans
les bras de M. de Montai; — messieurs, vous êtes témoins que
M"'= Thérèse était renfermée ici avec son amant... comme je
vous Tavais dit... mais vous verrez lout à l'heure autre chose...
Ce sera le départ de cette misérable que je vais mettre à la
porte de chez moi.... Si vous êtes curieux, attendez... un mo-
ment... j'ai à dire deux mots à M. le comte de Montai, à cet
habile séducteur.
De nouveaux cris, de nouvelles huées poussées par la vale-
taille qui se pressait sur l'escalier, accueillirent ces mots de
M. Achille.
Le comte s'était hâté de transporter Thérèse dans sa chambre
ù coucher.
Le banquier ferma la seconde porte de l'antichambre pour
arrêter les curieux , et entra dans la pièce où se trouvaient
Thérèse et M. de Montai.
Pendant un moment, ces trois personnages gardèrent le si-
lence.
M. Achille Dunoyer, contemplant Thérèse avec une satisfac-
tion cruelle , se frottait les mains en jetant à M. de Montai un
regard ironique.
Thérèse, pâle comme une morte , les cheveux en désordre,
assise dans un fauteuil , serrait convulsivement dans ses deux
mains une des mains de M. de Montai, qui se tenait debout
près d'elle; la malheureuse lui disait d'une voix entrecoupée :
— Ne me quittez pas..., ne me quittez pas.
Le comte possédait seul son sang-froid : il tenait le fil de
cette scène qu'il avait ménagée.
Oui, un billet anonyme , écrit par lui, et rerais le matin même
au banquier, l'avertissait que sa fille avait presque chaque jour
des rendez-vous avec M. de Montai, dans un petit appartement
du quatrième étage ; la moindre surveillance permettait de
s'assurer de la vérité du fait.
M. Dunoyer, à trois heures, vit sortir miss Hubert et Clé-
mentine; la gouvernanle lui dit que M"= Thérèse, étant un peu
indisposée, avait préféré rester chez elle.
Le banquier s'embusqua sur le palier du deuxième étage ,
entendit Thérèse ouvrir sa porte, et la vit monter chez le
146 REVUE DE PARIS.
comle. Aussitôt il appela ses gens pour enfoncer la porte.
Le but de cette nouvelle infamie de M. de Montai était fort
simple; il voulait se faire surprendre avec Thérèse pour forcer
la famille de sa victime à la lui donner en mariage.
La haine de M. Dunoyer pour cette jeune fille servit le comte
au-delà de ses souhaits.
— Monsieur, — dit-il au banquier d'un ton à la fois confiant
et repentant , — je suis coupable ; je sens combien votre indi-
gnation est légitime; mais, par pitié pour votre fille...
M. Achille Dunoyer parti d'un éclat de rire ironique.
— Coupable! allons donc, vous n'êtes pas plus coupable
quejenesuis indigné. Coupable?... mais au contraire, mon cher
monsieur, vous avez bien fait, je vous en sais gré; oui, je suis
ravi.... mais ravi de ce qui arrive.
M. de Montai regardait le banquier avec une surprise crois-
sante; il s'attendait à des reproches, à des emportements ; il
n'en était rien.
Thérèse contemplait et écoutait son père avec non moins
d'étonnement.
— Ainsi, monsieur, vous nous pardonnez...?
— Comment donc, mais je suis à mille lieues de vous accu-
ser, mon cher monsieur, — reprit M. Dunoyer ; — vous avez
séduit mademoiselle, c'est très-bien... tout le monde le sait,
c'est encore mieux... Oui , c'est tellement public, qu'on m'a
écrit une lettre anonyme ce matin pour m'apprendre les ren-
dez-vous de mademoiselle. Sans doute ces jolis bruits sont par-
venus jusqu'à votre cousin , M. de Ker-EUio, car il vient de
m'écrire à l'instant même que des affaires importantes le rap-
pelaient en Bretagne, et qu'il renonçait à l'espoir d'épouser
mademoiselle. Il a été trop poli pour me dire le fin mot...., en
d'autres termes, que le déshonneur de mademoiselle courait les
rues.
— J'ai commis une grande faute , je le sais , mou père , —
dit Thérèse , — je mérite vos reproches. Hélas f pourquoi m'a-
vez-vous si durement traitée pour me forcer à épouser M. de
Ker-Ellio?
— Pourquoi?.... pourquoi?.... Parce que j'avais un intérêt
à voir conclure ce mariage.... mais.... peste.... j'aime mille
fois mieux ce qui arrive à cette heure ; j'y gagne cent pour
REVUE DE PARIS. 147
cent , — dit M. Achille Dunoyei* en couliuuanl de se frotter les
mains.
— Monsieur, -— dit M. de Montai d'un ton solennel,— je
suis disposé à vous offrir, ainsi qu'à mademoiselle votre fille ,
toutes les réparations que vous pouvez désirer. Je suis homme
d'honneur et de cœur ; devant vous je répéterai à... Thérèse...
Permettez-moi de lui donner ce nom.
— Donnez, donnez... à votre aise , ne vous gênez pas.
— Je répéterai donc à Thérèse , et je lui jurerai de nouveau
devant vous de n'avoir jamais d'autre femme qu'elle.
— Et moi , mon père , — s'écria Thérèse , — je jure que je
n'aurai jamais d'autre époux que lui.
M. Dunoyer les regarda tous deux. Son ironie disparut ; il
sembla ému , louché, et dit d'un ton sérieux et attendri :
— Vraiment, ça me désarme. Ces pauvres enfants! après
tout, ils sont charmants ! Eh bien ! voyons, mariez-vous, mau-
vaises têtes, puisque vous en avez tant d'envie 5 le plus tôt sera,
le mieux.
— Ah ! mon père , que de bonté ! c'est maintenant que je
sens l'étendue de ma faute, — dit Thérèse en fondant en lar-
mes et en tombant aux genoux du banquier.
— Ah ! oui, maintenant nous sommes vos enfants, — s'écria
M. de Montai en mettant sa main sur ses yeux ; après un léger
effort, quelques larmes tombèrent. Pour que cet effet de pleurs
ne fût pas perdu, il se jeta dans les bras de M. Dunoyer en ré-
pétant :
— Oui, maintenant nous sommes vos enfants.
Le banquier avait voulu se jouer de M. de Montai et de Thé-
rèse en simulant un attendrissement qu'il n'éprouvait pas. A la
brusque accolade du comte, il partit d'un nouvel éclat de rire,
et, en pressant d'une manière grotesque M. de Montai sur sa
poitrine, il s'écria :
— Comme c'est touchant et dramatique! Ah ça, Montai,
est-ce que vous ne trouvez pas que nous avons l'air de jouer
une scène de Robert Macaire ; j'ai joliment l'air Wormspire,
hein? Et vous, donc, mon cher, comme vous avez bien dit :
Oh oui, maintenant nous sommes vos enfants!... Farceur
de Montai !
Pour Thérèse, les paroles de M. Dunoyer étaient incompré-
as RtVUE DK PARIS.
hensibles ; la seule chose qui la frappa , ce fut l'ironie insul-
tante du banquier qui succédait au moment d'attendrissement
simulé dont elle avait été dupe ; elle pressentit quelque dé-
noûment horrible à cette scène, se releva , et alla s'asseoir en
silence.
M. de Montai commença à s'effrayer des railleries de
M. Achille Dunoyer; il le regardait avec inquiétude.
Tout à COU]) on entendit frapper à la porte de l'antichambre,
une voix s'écria :
— Hé ! ça sera-t-il encore long, monsieur Dunoyer? Nous
attendons.
Et puis ce furent des huées et des éclats de rire sans fin.
— C'est la valetaille de la maison qui s'impatiente, — dit
froidement le banquier.
— Oh ! que de honte ! que de honte ! — dit Thérèse en ca-
chant sa tête dans ses mains.
, — Jl me semble, monsieur, — dit M. de Montai, — que vous
auriez pu venir seul . quand ça n'aurait été que par égard pour
mademoiselle voire fille?
— Nous y voilà! nous y voilà enfin ! — s'écria. M. Dunoyer
avec une explosion de joie sardonique; puis, montrant Thé-
rèse d'un geste dédaigneux : — Ça , ma fille !... laissez donc ;
il n'y a qu'une petite difficulté, c'est que ça n'est pas ma tîlle.
— La faute de Thérèse... notre faute, dois-je dire, est
grande , sans doute , — reprit le comte ; — mais elle ne peut
faire que votre fille.ne soit plus votre fille.
— Ne confondons point , s'il vous plaît; je n'ai pas dit plus,
j'ai ûil pas:
— En vérité, monsieur, je saisis à peine la différence qui
existe entre ces mots.
— Vraiment, vous êtes si fin? Eh bien! je vais parler plus
clairement , — reprit le banquier cette fois sérieusement et les
traits contractés par les détestables joies de la haine et de la
vengeance satisfaites; — apprenez-le donc : cette fille ne m'ap-
partient pas; elle ne m'est rien , c'est le fruit de l'adultère...
Oui , et comme il est prouvé qu'elle est née trois mois après
mon retour d'un voyage d'un an . ce que j'ai fait jusqu'ici pour
elle n'a été que de la charité: je vais faire, dès aujourd'hui ,
légalement constater son incapacité à jamais posséder un liard
REVUE DE PARIS. 149
de mes biens , je vais préalablement mettre cette donzelle à la
porte , pour qu'elle ne' corrompe pas Clémentine ma fille , ma
vraie fille , ma seule fille Maintenant, mon cher monsieur,
épousez ou n'épousez pas M"^ Thérèse, je m'en lave absolu-
ment les mains. Si vous l'épousez, elle sera la plus malheureuse
des créatures ; si vous ne l'épousez pas, elle mourra de chagrin
et de misère , à moins qu'elle ne fasse comme tant d'autres
jolies filles, ce qui ne lui constituera pas un avenir beaucoup
plus flatteur.
— Mais, monsieur, c'est horrible ce que vous dites là! —
s'écria M. de Montai en balbutiant de surprise.
— Vraiment ! — reprit le banquier avec une rage concen-
trée , — c'est horrible? Et n'a-t-il pas été horrible pour moi
d'avoir dans ma maison , continuellement sous mes yeux, un
enfant qui ne m'appartenait pas , un témoignage vivant de mon
outrage? Ah! vous croyez, monsieur, que je n'ai pas souffert
aussi, moi?
— Mais j'étais innocente de ma naissance , — dit doulou-
reusement Thérèse.
— Eh ! qu'est-ce que cela me fait, à moi? Vous n'en étiez
pas moins née , je n'en étais pas moins obligé à des ménage-
ments , à cacher l'aversion que vous m'inspiriez.
— Ah ! monsieur, ne valait-il pas mieux m'abandonner? —
dit Thérèse en fondant en larmes.
— Si je ne l'ai pas fait, c'est que j'avais des raisons pour
cela ; mais , Dieu merci , aujourd'hui le scandale de votre in-
fâme conduite est flagrant, on ne me jettera pas la pierre en
me voyant chasser de chez moi une misérable dont les débor-
dements autorisent ma sévérité. Enfin, moi et votre mère, nous
allons être, une fois pour toutes, débarrassés de vous. Pour
faire constater votre position, ce sera un peu de vieille honte
à remuer pour Héloïse ; ma foi , tant pis , elle y est décidée j
elle dit que ce sera l'expiation de sa faute.
— Uà mère ! ma mère aussi ! — dit Thérèse avec accable-
ment.
— Ah parbleu! — dit M. Achille, — vous étiez donc aveugle !
Vous pesiez à votre mère presque autant qu'à moi.
A ce dernier coup, Thérèse se leva résignée, résolue. Elle
lendit la main à M. de Montai et lui dit :
5 15
150 REVUE DE PARIS.
— Edouard , parlons.
Ces deux mots résumaient toute la position de cette malheu-
reuse fille : elle n'avait plus au monde que M. de Montai.
— Je l'entends bien ainsi , — dit le banquier. — Vous allez
sortir de chez moi sur-le-champ ; je ne vous aurais pas permis
d'y passer la nuit. On vous enverra demain vos effets. Où eela?
Chez monsieur , sans doute?
— Oui, monsieur, chez moi. — dit M. de Montai , aussi ef-
frayé du renversement de ses espérances que de la cruauté du
banquier.
— Soit , — dit M. Achille, — on adressera les effets de ma-
demoiselle chez vous j ça commencera votre petit ménage, mon
jeune marié.
Le comte était si cupide, si lâche , si égoïste, qu'il ne put,
même à ce moment , dissimuler son odieux désappointement.
Sur son front livide et abattu , M. Dunoyer lut cette pensée :
— Me voici aussi pauvre qu'auparavant , avec une femme
sur les bras.
M. Achille lisait vrai.
Rien d'étonnant à cela ; ces deux hommes devaient se com-
prendre et se deviner.
Heureusement Thérèse, encore sous le coup de la révélation
que venait de lui faire le banquier, n'eut pas le moindre soupçon
de ce qui se passait dans le cœur de M. de Montai.
M. Dunoyer s'alarma de la quiétude de Thérèse; sa ven-
geance n'était pas complète; il lui fallait jeter au cœur de sa
victime un soupçon atroce.
Il dit au comte :
— Vous voilà tout désorienté: Ah dam ! que voulez-vous ?
espérer et tenir sont deux ; mais voilà toujours ce qui arrive.
On remarque des facilités pour séduire la fille, ou plutôt celle
qu'on croit la fille d'un riche banquier; on se dit : Bast ! une
fois séduite, le premier courroux passé , il faudra bien que les
parents me la donnent. Elles sont deux sœurs, la fortune du
père est de trois ou quatre millions, c'est donc un jour quatre-
vingt ou cent mille livres de rente qui me reviendront; en at-
tendant on ne pourra pas me donner moins de deux ou trois
cent mille francs, avec la niche et la pâtée. C'est gentil, quand
on est au moment de mourir de faim.
REVUE DE PARIS. 151
— Monsieur , monsieur , — s'écria M. de Montai , furieux
d'être si bien deviné , — je suis ici chez moi. — Vous n'êtes pas
le père de Thérèse, — je ne souffrirai pas un moment de plus
vos impertinences.
— D'abord , pour me parler sur ce ton-là , mon cher mon-
sieur, il faudrait commeaicer par me rendre les deux cents
louis que je vous ai prêtés.
M. de Montai baissa la tête.
— Et puis ensuite, — reprit M. Dunoyer, je — ne vous dis pas
d'impertinences. Je dis que des gens intéressés auraient fait ce
calcul-là ; mais cela ne s'adresse pas à vous , au contraire ,
puisque mademoiselle n'a que ses beaux yeux pour tout potage,
et que, ruiné comme vous l'êtes, elle va vous être horriblement
à charge, au lieu de vous être une ressource, comme vous
pouviez l'espérer.
— Venez, Edouard , venez, — dit Thérèse en souriant de
dédain ; — ne pensez pas qu'un seul de ces mots puisse vous
atteindre et me faire un instant douter de votre cœur. Dieu
merci ! ma foi en vous fait ma force , mon courage et mon
espoir. C'est mon seul bien maintenant, et ce bien, on nous
l'envie... Venez , Edouard... Le bonheur qui nous attend,
malgré notre pauvreté, est donc certain , puisque les méchants
lâchent de l'empoisonner par la méfiance.
— Monsieur , sortez d'ici , — s'écria M. de Montai, en mon-
trant la porte à M. Achille d'un air menaçant. — Thérèse n'est
pas voire fille, vous n'avez aucun droit sur elle; si vous
m'exaspérez , je vous mettrai hors de chez moi.
— Tout beau , monsieur le comte ; je ne prétends pas violer
votre domicile. Un dernier mot , je vous prie.
M. de Montai sortit de la chambre oij était Thérèse, et ac-
compagna le banquier dans l'antichambre.
Après avoir gardé un moment le silence, M. Achille dit au
comte :
— Je veux vous prouver que je n'ai pas de rancune
contre vous... en vous donnant un bon conseil. Avez-vous
des nouvelles de M. de Beauregard, depuis deux ou trois
jours?
— Non, monsieur; mais à quoi bon?
— Eh bien ! moi , j'ai reçu ce matin une lettre de M. de
152 REVUE DE PARIS.
Sainte-Luce , dont je suis le banquier , et qui est de la partie de
chasse de la forêt de Breleuil.
— Eh ! mon Dieu ! monsieur , que me fait cela ?
— Attendez donc, étourdi... Avant-hier soir, le marquis a
été tué à la chasse par accident... Il venait d'hériter de son
beau-père d'une fortune énorme. La marquise de Beauregard
devient ainsi un parti superbe quoiqu'un peu véreux... Vous
ne connaissez guère la honte, vous êtes fin et roué; ma foi ,
moi, à votre place..., je ne me presserais pas du tout d'épouser
Thérèse.
Et M. Acbille Dunoyer sortit.
XXI.
LA MANSARDE.
Un an s'est écoulé depuis le jour où Thérèse a été chassée
de la maison du banquier.
Nous conduirons le lecteur dans une petite ruelle appelée
V'impasse Fournie}' , située près de la barrière de Vaugirard.
Le pavé fangeux , la couleur sordide des maisons délabrées ,
les longues perches chargées tie linge troué qui s'arc-boutent
aux fenêtres , tout annonce la pauvreté des demeures qui bor-
dent cette impasse.
On était à la fin du mois de novembre , il faisait un froid hu-
mide et pénétrant 5 le temps, chargé d'un brouillard glacé,
était obscur.
La maison qui terminait la ruelle était la plus misérable de
toutes ces habitations : elle avait deux croisées de front, trois
étages et des mansardes. Le premier et le second étaient oc-
cupés par un marchand de chiffons en gros auquel les chiffon-
niers apportaient leur récolte de la nuit. Ces amas de guenilles
entassées répandaient une odeur infecte non-seulement dans la
maison , mais dans l'impasse tout entière.
Un fablanlier en chambre occuiiait les deux pièces du troi-
sième étage.
REVUE DE PARIS. 153
Honnête et jeune ouvrier chargé de famille, laborieux, actif,
Pierre Feraud , malgré un travail incessant et forcé, gagnait à
peine de quoi empêcher ses cinq enfants et sa femme de mourir
de faim.
Il était deux heures, une croisée dont la plupart des carreaux
étaient remplacés par des morceaux de papier laissait à peine
arriver un jour sombre dans la chambre où Pierre Feraud fa-
çonnait le fer-blanc et la tôle à grands coups de maillet.
Un petit poêle de fonte à marmite , alors froid (on ne l'allu-
mait que pour préparer les repas), était placé près de la che-
minée, où était empilé un petit tas de bois; au fond de la
pièce , il y avait une misérable couchette garnie d'une pail-
lasse, d'un drap ployé en deux et d'une mince couverture; un
petit lit où dormaient deux enfants , un berceau où en dormait
un autre, étaient un peu plus loin; enfin, du côté opposé à
rétabli de Pierre Feraud, on voyait un fourneau portatif et
une commode de bois peint.
Une femme de trente ans, vêtue pauvrement, travaillait à
l'aiguille ; deux petites filles, de six à sept ans, assises à ses
pieds , se pressaient contre ses genoux en frissonnant de temps
à autre.
— Vous avez froid, pauvres petites? — dit Augustine, femme
de Pierre Feraud.
— Oui, maman.
— Quand Louise et Justine sero*nt réveillées, je vous couche-
rai à leur place et à votre tour, mes enfants. Le fait est qu'il
fait bien froid ; j'ai les doigts tout roides , je ue puis plus tenir
mon aiguille.
Pierre, s'étourdissant lui-même de son bruyant travail, n'en-
tendit pas cet entretien.
— Je vais marcher un peu, — dit sa femme , — ça me ré-
chauffera.
Elle s'approcha de son mari et lui mit la main sur l'épaule.
Pierre suspendit un moment son travail.
— Quel vilain froid noir, Pierre..., et le jour si bas! si
bas! il va falloir bientôt allumer la chandelle... ah! c'est cher,
l'hiver.
— C'est vrai , ça n'est pas la saison des malheureux. Mais tu
as les mains gelées. Fais donc un peu de feu , Augustine.
13.
154 REVUE DE PARIS.
— As- tu froid, Pierre?
— Moi, non, Dieu merci; le maillet réchauffe.
— Eh bien ! ménageons notre bois... Tu sais bien qu'il faut
que la falourde nous fasse la semaine, et nous ne sommes
qu'à mercredi.
— Mais les enfants....
— Je vas les coucher , les autres vont se réveiller.
— Mais toi , Augustine ?
— Oh ! moi , cinq ou six tours de chambre , et je serai dé-
gelée.
— Bonne femme , va!
— Et toi , est-ce que tu n'es pas bon homme ?
— Le fait est qu'il y en a de plus malheureux que nous.
— Et cela sans aller les chercher bieu loin, — dit Augustine
en levant la tête vers le plafond.
— Est-ce que cette dame t'a parlé depuis l'autre jour où elle
l'a demandé un peu de braise allumée ?
— Non, elle m'a remerciée bien poliment, et elle a remonté
tout de suite vite dans sa mansarde , parce qu'elle entendait
crier son enfant.
— Il fallait lui demander si elle n'avait pas besoin d'autre
chose.
— Dam ! je n'ai pas osé ; à son parler on voit bicaque c'est
«ne bourgeoise.
— Qu'est-ce que ça fait qu'elle soit bourgeoise , si elle est
dans la peine ?
— Pour heureuse, elle ne l'est pas. La femme du chiffonnier,
qui est toujours à espionner, dit qu'un pain de deux livres et
un litron de pommes de terre lui font ses trois jours, avec deux
sous de lait tous les matins. Pauvre chère dame , et être nour-
rice... par là-dessus.
— Elle n'a peut-être pas de bois '.
— C'est bien possible. Qu'est-ce tu veux que nous y fas-
sions ? Si nous en avions seulement un peu plus qu'il ne nous
en faut ! mais, dam! c'est juste... juste! Il faut liarder. Nous
avons encore à retirer ta redingote du Mont-de-Piété.
— C'est vrai ! Bienheureux sont les riches ! ils peuvent
n'y pas luîgarder de si près. Et tu es sûre que c'est une bour-
geoise ?
1
HKVUE DE PARIS. 155
— Rieu qu'à ses belles petites mains blanches, à sa manière
de parler , ça se voit de reste.
— Et son mari?
— Il faut qu'il voyage ou qu'il soit un fameux sans-cœur de
laisser ainsi sa femme dans la misère.
— Après cela, elle n'est peut-être pas mariée. C'est peut-être
une pauvre jeunesse abandonnée par un homme, comme ça
arrive si souvent.
— Ça est vrai , — dit Augustine ; — voilà comme ils sont ,
ces hommes : deux ou trois mois de plaisir, et puis, un beau
jour , bonsoir! Malheureuse, tire-toi de là comme tu pourras,
vas à la Bourbe j noie-toi , ou meurs de faim avec ton enfant!
T'as de quoi choisir.
— C'est pourtant vrai que ça arrive quelquefois comme ça ,
Augustine! Non de nom! abandonner son enfant! Je n'ai ja-
mais. Dieu merci! fait de cet ouvrage-là. Et celte pauvre
dame, est-ce qu'elle travaille?
— 'La femme d'en bas dit que, depuis un mois qu'elle est
ici , elle a vu deux fois venir comme une maîtresse ouvrière
qui lui a demandé si M™e Thérèse , brodeuse, demeurait ici.
— Brodeuse? c'est ça, va Augustine j c'est une jeunesse
bourgeoise} autrefois elle aura brodé pour son plaisir, au-
jourd'hui elle brode pour manger du pain.
— T'as raison, tiens, Pierre j came met tout sens dessus
dessous. Si elle n'avait pas de bois, pourtant !
— Justement voilà qu'il commence à neiger, et, dans ces
mansardes , on a le froid du toit , comme les morts ont le froid
de la terre.
— Ce n'est pas pour mépriser personne, mais j'aimerais
mieux je ne sais quoi que de loger dans une mansarde, à cause
de mes enfants ; j'aimerais mieux me priver sur autre
chose.
— Pauvre femme ! et si elle n'a pas de quoi se priver sur
autre chose? Dis donc, Augustine, pas de bois et dans une
mansarde?
— Tais-loi donc, tu me fends le cœur.
— Est-ce que tu tiens beaucoup à retirer ma redingote cet
hiver , Augustine ?
— Moi , Pierre ? C'est pour toi que je veux la retirer , afin
156 REVUE DE PARIS.
que tu aies un vêtement propre à mettre le dimanche si tu vas
faire un tour après ton travail.
— Bah ! l'hiver , c'est pas bien amusant de se promener.
Combien as-tu de côté pour la retirer ?
— Mais il y a déjà onze francs sept sols. Dam! c'est pas
beaucoup, mais nous pourrons toujours partager notre bois
avec la dame d'en haut, si elle en manque. Nous en rachète-
rons avec les onze francs sept sols.
— Ma foi, tant pis ; tu as raison, le bon Dieu nous rendra ça.
— Viens que je t'embrasse, Augustine.
— Oui, mais, un instant, comment faire pour proposer ça
à la dame ? Moi , je n'oserai jamais. Ce n'est pas qu'elle ait l'air
fier ; au contraire , elle est bien polie , bien douce, bien hon-
nête; mais, c'est égal, elle a quelque chose de... enfin je n'o-
serais pas.
— Augustine , une idée ! elle est venue l'autre jour t'em-
prunter de la braise 5 va lui en emprunter à ton tour ; tu verras
bien si elle a du feu ; si elle n'en a pas...
— Eh bien !
— Eh bien ! tu lui diras ce que tu voudras , comme ça le
viendra. Bah ! bah ! tu trouveras.
— T'as raison , Pierre, je prends ma pelle et je monte. C'est
drôle , comme le cœur me bat, — dit Augustine.
— Es-tu poule mouillée, va. Ne dirait-on pas que tu vas faire
un mauvais coup?
— Allons , allons , je me rassure ; garde les mioches , car ils
vont vouloir venir avec moi.
— Ici , mes enfants , — dit le ferblantier, — le jour est fini ;
en attendant la chandelle , je vas vous faire faire une course à
cheval pour vous réchauffer et moi aussi. Allons, houp , ici ,
les blondinettes !
Et Pierre prit une de ses petites filles de chaque main , mit
chacune d'elles sur un de ses genoux et commença de les faire
vigoureusement sauter, à la grande joie des deux enfants.
Augustine était montée à la mansarde par une sorte d'échelle
de meunier qui y conduisait.
La porte disjointe fermait à peine, la brise du nord l'agitait
de temps en temps.
Augustine frappa d'abord légèrement, puis plus fort, puis.
REVUE DE PARIS. 157
voyant qu'on ne lui répondait pas, elle se hasarda d'entrer
doucement.
Triste ! oh ! triste spectacle !
Cette mansarde , aux deux tiers lambrissée , était éclairée par
une petite fenêtre garnie de deux de ces carreaux verdâtres
qui ressemblent à des fonds de bouteilles; à différents endroits
de la toiture , les tuiles brisées laissaient pénétrer le jour et déjà
quelques flocons de neige.
Les murs , peints à la chaux , ruisselaient d'humidité. Un
poêle de fayence , une malle, une chaise , un petit buffet , une
table de bois blanc sur laquelle étaient des bandes de feston
commencées : tels étaient les seuls meubles de cette pièce nue
et glacée, mais d'une extrême propreté.
Enfin , sur un lit aussi misérable que celui du ferblantier
était couchée et évanouie Thérèse Dunoyer, d'une pâleur et
d'une maigreur effrayantes , serrant convulsivement son enfant
sur son sein que la malheureuse petite créature pressait vai-
nement.
— Bonne sainte Vierge ! je suis arrivée bien à temps , — s'é-
cria Augustine. — La pauvre chère dame s'est trouvée mal
de besoin, de froid peut-être, ses mains sont gelées. Quel
lit ! mon Dieu ! une paillasse ! et pour couverture un vieux
châle ! Quelle misère ! ah ! quelle misère ! Vite , appelons
Pierre.
Pierre appelé , Augustine retira la petite fille, qui avait trois
mois à peine, des bras de la mère et la posa sur le lit.
— Qu'est-ce que tu veux? — dit Pierre en paraissant à la
porte.
— Vile, mon homme , du vinaigre , du bois et de l'amadou j
la chère dame s'est trouvée mal ; va vite.
Pierre sortit.
— - Quel bon miracle que j'aie monté ! elle serait peut-être
morte , et son enfant aussi , — reprit Augustine. Pauvre petit
dauphin ! il ne crie pas seulement ! ... A-t-il de beaux yeux noirs !
et ce petit signe au coin du sourcil,... Pauvre enfant, comme
elle est maigre! comme on voit qu'elle pâtit!.... Et sa mère...
toujours glacée !... Ah ! que Pierre est long à venir!... Enfin le
voilà.
Pierre enfrait en effet, accompagné des deux petites filles.
158 REVUE DE PARIS.
dont l'une portait une bouteille de vinaigre; il déposa une
brassée de bois , alluma le poêle.
— Eh bien ! revient-elle ! — dit-il à sa femme.
— Ça commence... Mais descends faire notre feu à nous ,
et mets tout de suite de l'eau bouillir ; je t'appellerai si j'ai
besoin.
Pierre descendit.
Le poêle commença à bruire malgré quelques bouffées de
fumée.
Augustine avait assis Thérèse sur le lit , et la soutenait dans
ses bras. M"' Dunoyer revint à elle, son premier cri fut :
— Ma fîlle ! où est ma fille ?
— Là . madame , au pied du lit.
Thérèse se pencha sur son enfant et le couvrit de baisers.
— Pauvre petit chérubin ! faut-il qu'il soit bon ! il ne fait
qu'ouvrir ses grands yeux sans pousser un cri. Comment vous
trouvez-vous madame? Tenez, respirez encore un peu de
vinaigre.
— Cela va mieux... Oui , oui , oh! merci de vos soins , ma-
dame... Mais comment ètes-vous ici?
— Je vas vous dire, madame. J'étais... j'étais montée pour
vous demander un peu de braise... à charge de revanche ; j'ai
frappé, vous n'avez pas répondu , et heureusement j'ai entré.
— Oh! merci pour ma fille. J'étais si fatiguée!... Mais ce
feu? — dit Thérèse en voyant sur le carreau la réverbération
du brasier du poêle , car la nuit était presque venue.
— Pardon , madame, — dit Augustine avec embarras ; —
mais, ne sachant pas où vous mettiez votre bois... et craignant
que ce pauvre petit enfant n'ait trop froid...
— Excellente femme! Ah ! vous êtes mère , j'en suis sûre....
vous avez eu pitié...
— Puis Thérèse , éclatant en sanglots , s'écria :
— Je suis exténuée!. ..je ne puis plus nourrir mon enfant !...
Il va mourir !
— Allons donc, madame, mourir!... Est-ce que nous ne
sommes pas là?... De pauvres ouvriers, c'est vrai, •... mais ,
dam!... on s'entr'aide comme on peut. Nous connaissons la
peine , allez; j'ai bien élevé mes cinq marmots malgré la mi-
sère et une maladie qu'a faite mon homme, qui n'a pas mis les
REVUE DE PARIS. 159
pieds à rhospice, Dieu merci!.... Eh bien! pourquoi donc
n'élèveriez -vous pas ce dauphin-là , qui ne demande qu'à
vivre?
— Que vous êtes bonne ! mon Dieu , que vous êtes bonne î
comment ai-je mérité ce que vous faites pour moi ?
— C'est tout simple ça, madame. Vous êtes bourgeoise, c'est
vrai 5 mais on est voisins, c'est pour s'obliger. On voit bien que
vous n'êtes pas faite, comme nous, à la pauvreté; nous vous
donnerons un coup de main pour aider ce chérubin à vivre, et
voilà tout.
Tout à coup, un bruit bien inaccoutumé dans l'impasse Four-
nier ébranla les vitres de la maison.
C'était le roulement d'une voiture de poste.
Thérèse écouta avec anxiété; un tremblement nerveux la
saisit, un éclair d'espoir illumina son regard.
Des pas bruyants se firent entendre dans l'escalier, ainsi qwe
la voix de Pierre , qui semblait guider quelqu'un en disant :
— Oui, monsieur , oui, par ici, par ici.
Thérèse tremblait si fort, qu'Augusline s'écria :
— Mon Dieu, mon Dieu, madame ! qu'avez-vous donc?
La porte s'ouvrit brusquement.
A la clarté de la lumière que portait Pierre, un homme païut
au seuil de la porte.
Thérèse le regarda, poussa un cri, et cacha sa tête dans ses
mains en disant :
~ Ce n'est pas lui ! Que vois-je? monsieur de Ker-Ellio !
XXII.
L'ENTREVUE.
Après avoir regardé fixement Thérèse Dunoyer et jeté un dou-
loureux coup d'œil dans la misérable mansarde qu'occupait la
fille du banquier, M. de Ker-Ellio dit quelques mots à voix basse
à Pierre Feraud, qui était resté debout derrière lui, sa chan-
delle à la main.
160 REVUE DE PARIS.
L'ouvrier disparut, après avoir rerais le flambe?!» h Ewen.
Celui-ci s'avança lentement, et posa la lumière sur la table.
En songeant avec quelle méprisante dureté elle avait autrefois
traité le baron , Thérèse crut un moment qu'il venait insulter à
son malheur; elle rougit de confusion.
Ewen s'approcha d'elle sans dire un mot.
La jeune femme s'aperçut alors avec surprise que la figure de
M. de Ker-Ellio , profondément creusée par le chagrjn , était
baignée de larmes.
— Le petit chérubin est endormi , — dit tout bas Augustine à
Thérèse en se levant. — Madame, si vous le couchiez?
En disant ces mots, la femme de l'ouvrier apporta près de la
misérable couchette un joli berceau, orné de deux petits rideaux
de soie verte , garni de deux coussins , d'une couverture ouatée
et de draps très-fins.
La recherche, nous dirions presque le luxe de ce lit enfantin,
contrastait singulièrement avec la désolante pauvreté du reste
de la mansarde.
Thérèse coucha son enfant avec autant de sollicitude que si
M. de Ker-ElIio n'eût pas été là.
Ewen la suivait du regard , eff^rayé de l'altération qu'il re-
marquait sur les traits de cette malheureuse jeune femme.
Après le départ d'Augustine , l'embarras de Thérèse aug-
menta. Elle n'avait pas revu M, de Ker-Ellio depuis le jour oii
elle lui avait si cruellement avoué son amour pour M. de
Montai 5 elle ignorait la cause du retour d'Ewen ; mais, en voyant
les larmes qu'il versait, elle ne douta plus de l'intérêt qu'il lui
portait.
Thérèse était si abandonnée, elle avait de telles craintes pour
la vie de sa fille, elle avait été si longtemps sans rencontrer la
moindre marque de sympathie , qu'elle remercia le ciel de la
venue de M. de Ker-Ellio.
Le pen-kan-guer semblait vieilli de dix ans. Sa taille était
voûtée, ses yeux caves brillaient d'un feu sombre; vêtu d'une
sorte de costume de marin qu'il portait ordinairement à Treff-
Harllog . on voyait qu'il s'était mis eu route sans se donner le
temps de changer de vêtements.
— Il y a trois jours, j'ai tout appris.... Vous deviez être
morte ou la plus infortunée des femmes.... Je suis venu, — dit
REVUE DE PARIS. 161
Ewen; — mais je ne m'attendais pas à voir ce que je vois;
non oh non ! je ne m'y attendais pas...
Et ses larmes coulèrent de nouveau.
Thérèse le regardait avec surprise.
— Mais , monsieur , — dit-elle en tremblant, — qu'avez-vous
appris il y a trois jours?
M. de Ker-Ellio se recula brusquement.
— Commuait ! — s'écria-t-il , — vous ignorez?
— Ouoi donc , monsieur ?
— Montai !
— Je l'attends.
— Vous l'attendez?
— Que voulez-vous dire?
— Vous l'attendez ?
— Mon Dieu ! vous m'effrayez.
— Lui!
— Il est mort ! — s'écria Thérèse avec épouvante, en étendant
les mains vers M. de Ker-Ellio.
— Il n'est pas mort ;... il ne court , il n'a couru aucun dan-
ger
— Mais alors, monsieur, qu'avez-vous appris? Pourquoi
avez-vous cru que je devais être morte ou la plus malheureuse
des femmes? Parlez, au nom du ciel, parlez!
— N'attendez plus M. de Montai.
— Pourquoi?
— Vous ne devez plus le revoir.
— Ne plus le revoir?
— Jamais.
— Mon Dieu ! qu'est-il arrivé? oii est-il? Depuis six mois, je
n'ai pas reçu de ses nouvelles... j'attendais toujours... j'attends
encore.
— Lui porter ce dernier coup ! — se dit M. de Ker-Ellio j —
faible , souffrante comme elle est,... c'est la tuer!
— Je vous en conjure, monsieur, dites , que savez-vous?...
Parlez franchement! Maintenant, rien ne peut plus ra'atteindre
que dans mon enfant. Mon sort à moi ne saurait être plus af-
freux. Si je conserve une lueur d'espérance de revoir M, de
Montai , c'est que, tant qu'iUeur reste uu souffle de vie, les mal-
heureux espèrent.
5 II
162 REVUE DE PARIS.
— 11 faut renoncer à cet espoir, y renoncer à tout jamais , je
vous l'ai dit.
— Il est mort !... Vous voulez me le cacher... Ah ! vos ména-
gements sont bien cruels.
— 11 n'est pas mort, je vous le jure , mais il est perdu pour
vous.
— Perdu pour moi?
— Oui... maintenant il ne peut plus vous épouser...
— II ne peut plus m'épouser? -- répéta machinalement Thé-
rèse.
M. de Ker-Ellio voyait avec épouvante combien elle s'atten-
dait peu au coup qui allait la frapper. Il avait en vain employé
toutes les transitions, toutes les allusions possibles pour l'y pré-
parer : Thérèse ne comprenait pas , car on dirait qu'un secret
instinct prolonge l'ignorance des malheurs que l'on redoute le
plus.
Ewen , voulant terminer cette scène cruelle , dit d'une voix
émue , en songeant au désespoir qu'il allait causer :
— Non, M. de Montai ne peut plus vous épouser.. ; oubliant
les engagements sacrés qui le liaient à vous, oubliant les plus
saintes promesses.., entraîné par la cupidité...
— Achevez...
— Ayant rencontré une femme méprisable, mais riche...
— Il est marié !
On ne peut rendre l'expression déchirante avec laquelle Thé-
rèse prononça ces paroles. La figure bouleversée, les mains
jointes avec force, elle levait les yeux au ciel dans un muet
désespoir.
Puis, tout à coup, plutôt que de croire à cette atroce décep-
tion, elle fut un moment assez aveugle pour accuser la bonne
foi de M. Ker-Ellio , et s'écria presque en délire :
— Cela n'est pas vrai !
— Hélas ! vous ne pouvez croire à tant d'infamie... je le con-
çois.
— Non , cela n'est pas vrai... vous voulez me tromper...
— Et dans quel but, pauvre femme?
— Pour vous venger de M. de Montai... de moi, peut-être ,
oui de moi, qui, autrefois, vous ai accablé de mépris. Marié...
non. je ne vous crois pas... Mon Dieu, mon Dieu , ayez pitié de
KEVUF. HE PARIS. 183
moi. Et ma fille , die serait , comme moi , bâtarde... bâtarde...
Comme mol sans famille et sans appui !...
Cette idée étant plus affreuse encore à Thérèse pour sa fille
que pour elle, elle reprit avec une nouvelle violence :
— Non , je vous dis que ça n'est pas vrai... M. de Montai n'est
pas marié !
Ewen contemplait douloureusement Thérèse; est-il besoin
de dire qu'il ne ressentit pas un moment ces accusations, ces
démentis, dont elle l'accablait dans l'exaspération de la dou-
leur ; cette explosion déchirante ne le surprenait pas ; il reprit
d'une voix douce mais ferme , et avec un tel accent de convie-
lion , que Thérèse n'osa plus douter cette fois :
— Sur l'honneur et sur Dieu , madame , je vous jure que
M. de Montai est marié.
Thérèse, accablée, poussa un gémissement douloureux, cacha
son visage dans ses mains , et resta quelques moments dans un
morne silence , puis elle releva la tête.
De pâle elle était livide; elle dit d'une voix fébrile et sac-
cadée :
— Pardon , monsieur, d'avoir douté... maintenant , je vous
crois... je vous crois. Parlez, monsieur... J'aurai du courage.
— Oui , je parlerai , oui , vous aurez du courage , oui j vous
oublierez un infâme , vous rassemblerez tout ce qui vous reste
de force et de vie pour ne songer qu'à votre enfant.
— Marié... marié , — répéta machinalement Thérèse , — et
avec qui?
— Avec la marquise de Beauregaid... à Kaples... il y a deux
mois.
— Cette femme que le monde avait repoussée?... Ah! je de-
vais m'y attendre! Aveugle insensée que j'étais! tout m'est
expliqué maintenant : c'est pour aller l'épouser qu'il m'a
quittée.
— Cet indigne choix doit vous consoler. Ce mariage est un
ignoble trafic; c'est de l'or que cet homme a voulu.
— Mais cette femme est belle et jeune — s'écria violemment
Thérèse.
— Mais elle est déshonorée, madame; mais le monde l'a
écrasée de ses dédains et de ses outrages.
— C'est vrai , -- dit Thérèse avec abittement , — c'est vrai.
164 REVUE DE PARIS.
Pardonnez-moi ce dernier éclair de jalousie, j'aurai du cou-
rage. Mais vous comprenez, n'est-ce pas? le premier choc est
toujours bien douloureux. Mais après on se résigne, parce
qu'enfin n'est-ce pas... mieux vaut la mort que l'agonie.
Et Thérèse essuya de nouveau ses larmes.
— Oui , — reprit Ewen , — mieux vaut l'oubli que l'inquié-
tude. Vous méprisez déjà , plus tard l'oubli viendra.
— Mais comment avez-vous appris le mariage de M. de
Montai ?
— Il y trois jours , l'abbé de Kérouëllan est venu me voir;
il tenait un journal à la main- il m'a dit : Votre cousin j
M. de Montai, est donc marié avec la veuve de M. de Beau-
regard? Je prends le journal ,• en effet , cette nouvelle était
officiellement annoncée de Naples , le mariage avait eu lieu
dans la chapelle de l'ambassade française. Si étranger que je
sois dans ma solitude à ce qui se passe à Paris , j'avais su , il y
a un an , que vous aviez quitté la maison de votre père pour
suivre M. de Montai. Je n'avais pas un instant douté que vous
fussiez mariée avec lui. Il épousait M™e de Beauregard, vous
deviez donc être morte ou indignement abandonnée. Je partis,
et j'arrivai, il y a une heure, chez votre père.
— Vous l'avez vu ?
— Je l'ai vu. «Monsieur, lui dis-je , votre fille est donc
morte , que M. de Montai se remarie? — Ma fille? — me dit
cet homme; — je n'ai qu'une fille , et Dieu merci elle se porte
à ravir; quant à M. de Montai, il est en effet marié à Naples,
avec M«^ de Beauregard ; mes correspondants me l'ont appris,
et j'en suis bien aise, car le comte est un charmant garçon, et
il fait là un mariage magnifique. »
— Je reconnais là M. Dunoyer, — dit amèrement Thérèse.
— Attendez, — reprit Ewen, — attendez; M. Dunoyer ajouta :
a — M. de Montai a autrefois , il y a un an environ , enlevé de
chez moi une demoiselle Thérèse que je laissais appeler ma
fille, car je l'avais élevée par charité. Le comte, après avoir
vécu quelques mois avec cette créature, l'a, je crois, plantée là.
Si vous êtes curieux de la voir, voici justement son adresse :
impasse Fournier, n" 17, barrière Vaugitard. Avant-hier, cette
fille a écrit à ma femme pour avoir des secours , étant, disait-
elle, dans la plus i)roforide misère, elle et son enfant. C'était la
REVUE DE PARIS. 165
première fois qu'elle s'adressait à nous, c'est vrai; mais nous
n'avons pu rien faire, que voulez-vous ? nous avons nos -pau-
vres. »
A ces atroces paroles du banquier rapportées par Ewen ,
Tiiérèse leva les yeux au ciel et s'écria :
— Ma mère! oh! ma mère! me refuser du pain! Hélas!
si je m'adressais à elle, c'est que mon enfant allait mourir de
faim.
— J'ai arraché votre adresse des mains de M. Dunoyer, —
reprit Ewen, — et je suis accouru ici. A l'aspect de cette mi-
sère... Mais ne parlons plus de cela, n'en parlons plus. Écou-
tez, vous le voyez , vous n'avez plus personne, ni amant, ni
père , ni mère ; vous êtes seule , abandonnée de tous , sur le
point de mourir de besoin à côté de votre enfant ; vous ne pou-
vez nier cela, n'est-ce pas ? vous ne le pouvez pas ? vous faites
pitié même aux malheureux artisans qui logent ici. L'homme
qui m'a éclairé m'a dit : — « Madame Thérèse? c'est ici, mon-
sieur ; si c'est du secours, il arrive bien à point. Tout à l'heure
ma femme est montée chez cette pauvre dame et l'a trouvée
mourant de froid et de faim avec son petit enfant. « — Vous
ne pouvez pas nier cela? votre position est horrible !...
— Horrible. C'est pour mon enfant qu'elle m'épouvante.
— Et c'est en effet pour lui qu'elle est épouvantable.
— Hélas! monsieur, pourquoi vous apesantir ainsi sur ce
sinistre tableau? cela est-il généreux? Autrefois j'ai été bien
cruelle pour vous, je le sens... mais...
— Aussi je viens me venger.
Ewen prononça ces mots avec un élan si généreux, si pas-
sionné , que Thérèse comprit l'ineffable bonté de cet homme ,
et s'écria :
— Oh ! pardonnez-moi, le malheur rend si défiant ! — Puis,
revenant à l'idée qui la dominait, elle reprit avec abattement :
— Marié ! marié !
— Que vous importe un homme asse? lâche pour vous aban-
donner?
— Et ma fille , monsieur? si je ne résiste pas à tant de se-
cousses , moi ? si... — Puis , s'interrompant , Thérèse baissa la
tète avec accablement en disant d'une voix étouffée : — Ah !
c'est affreux; mais Dieu n'abandonnera peut-être pas celte
14.
166 REVUE DE PARIS.
innocente créature. N'a-t-il pas envoyé ces braves gens à mon
secours ?
— Et moi ? pourquoi suis-je ici?
— En effet, je cherche...
— Et vous ne trouvez pas ?
— L'intérêt qu'inspire le malheur
— Oui, c'est cela, l'intérêt qu'inspire le malheur... une ba-
nale pitié... rien de plus,— s'écria M. de Ker-Ellio en souriant
avec amertume. — Mais, autrefois, M. de Montai ne vous avait-il
pas parlé d'un certain portrait ?
— D'un i)ortrait? non ; mais que signifie...
— Rien... rien... Un jour je vous dirai cela. Songeons à l'a-
venir. Quelles sont vos ressources? qu'espérez-vous? comment
avez-vous fait jusqu'ici?
— J'ai travaillé} je travaillerai.
— Travailler... vous... Pauvre femme ! ah ! je le vois, nous
avons tous deux bien souffert pendant cette ann^e.
— Nous, dites-vous, monsieur?
— Oui, moi aussi, j'ai souffert... beaucoup souffert... autant
que vous, peut-être.
— Et pourquoi?
— Pourquoi ? vous me demandez pourquoi ? et , à la pre-
mière nouvelle de vos malheurs, j'accours ici? Mais c'est juste,
je n'ai rien fait encore pour changer la funeste opinion que
vous avez de moi; autrefois vous m'avez cru capable de de-
mander voire main par cupidité , n'est-ce pas?
— Je ne vous connaissais pas alors...
— Ce n'est pas un reproche, vous deviez penser ainsi ; j'é-
tais indignement calomnié, et puis je n'osai pas entreprendre
de me disculper... Mais aujourd'hui, à cette heure, c'est diffé-
rent, oh ! il faut que vous me connaissiez tel que je suis, il faut
que vous ayez en moi une confiance entière, il faut que vous
disiez : c'est un loyal et noble cœur, un homme droit et sin-
cère; sans cela, voyez-vous, — reprit Ewen en souriant avec
une adorable douceur, — je ne puis rien faire de bon.
— Monsieur... — dit Thérèse étonnée.
— Et je ne serai pas seul à vous prouver que je vaux quelque
chose, je vous en préviens , le digne abbé de KérouËllan sera
ma caution , il renforcera ces bons témoignages que je vous
REVUE DE PARIS. 1G7
donne sur moi-même ; et s'il le faut , pour vous convaincre ,
mes vieux serviteurs viendront aussi, mes fermiers aussi, mes
anciens soldats aussi... Oh! il faudra bien que vous vous ren-
diez à toutes ces voix naïves et vraies qui vous diront : « Ewen
de Ker-Ellio est un honnête homme ; il a beaucoup souffert
depuis un an, tant souffert qu'il nous faisait pitié, à nous,
pauvre gens; mais, dans sa douleur, il n'a rudoyé personne,
et il a continué à faire le bien que son père lui avait appris à
faire. » Voilà ce qu'on vous dira , madame , — reprit Ewen ,
— voilà ce qu'il faut que vous croyiez.
— Grand Dieu! monsieur, ce chagrin, serait-ce moi?...
— Oui , c'est vous ; il faut à la fin que vous sachiez ce que
j'ai enduré pour vous... Au moins, de la sorte... , vous vous
croirez peut-être obligée à la réparation que j'espère.
— Que voulez-vous dire ?
— Quand vous saurez que ce Montai me calomniait d'une
manière infâme, quand vous saurez que je vous aimais depuis
des années, oui, depuis des années , quand vous saurez que ,
malgré votre cruel traitement , mon respect , mon adoration
pour vous n'ont pas faibli, quand vous saurez enfin que toutes
les larmes que j'ai versées , que toutes les douleurs que j'ai
supportées, c'est vous... vous seule qui les avez causées?
— Ah ! que dites-vous !
— Alors vous regretterez le mal que vous m'avez fait. Alors,
comme vous êtes généreuse et bonne, en compensation de tant
de douleurs, vous m'accorderez votre main, n'est-ce pas? Oui,
votre main... Vous me regaidez d'un air stupéfait, presque
blessé, je m'attendais à cela.
— Monsieur, en vérité, il faut toute la générosité de cette
offre...
— Pour en faire passer Tétrangeté?
— Excusez-moi, mais vous êtes fait pour comprendre qu'il
peut y avoir un juste sentiment de dignité dans la position la
plus malheureuse?
— Oh ! vous allez me dire que je profite de votre malheur
pour obtenir à tout prix un bien que je désire, que je suis sans
âme en recherchant votre main après ce qui s'est passé.
— Si vous êtes assez généreux pour oublier ce passé, moi,
je dois m'en souvenir. Envers vous j'ai été cruelle , injuste , je
1G8 REVUE DE PARIS.
le reconnais maintenant, mais hélas ! je craignais pour la vie
de l'homme que j'aimais, je croyais à son amour, je croyais....
mais à quoi bon maintenant ces vains reproches? Il y a autant
de courage que de noblesse dans votre offre , monsieur, et
pourtant...
Ewen interrompit Thérèse :
— Regardez-moi, madame; j'ai vingt-cinq ans à peine, mon
front est ridé, le chagrin m'a courbé avant l'âge. Je n'ai rien
de ce qu'il faut pour plaire aux yeux ; au cœur, c'est différent,
vous le reconnaîtrez un jour ! peut-être !... S'il était possible de
braver les convenances, je vous dirais : Ma sœur..., venez
dans nos solitudes.., votre enfant sera le mien.
— Ah ! monsieur, je vous connais enfin.... hélas ! trop tard,
trop tard....
— S'il était trop tard , je ne serais pas ici. Je pourrais donc
vous dire : — Ma sœur, venez partager ma solitude ; — mais
le monde, que penserait-il? Quand je dis le monde, je parle de
mes voisins, gens simples et honnêtes ; je parle de leurs mères,
de leurs sœurs, de leurs femmes, qui vous accuseraient, qui
m'accuseraient , parce qu'elles en auraient le droit , parce
qu'aucune femme, si ce n'est la mienne , ne doit habiter avec
moi la maison où mon père et ma mère sont morts.
— Bon et généreux cœur !
— Ainsi, quand je vous offre ma main, je... Mais non, —
reprit-il en s'interrompant,'— non, je ne puis pas dire cela.
— Je vous en conjure, parlez sans réticence ; ces touchantes
preuves de bonté me font du bien i Oh ! parlez, parlez.
— Vous avez raison. Eh bien ! quand je vous supplie d'ac-
cepter ma main, c'est pour que vous puissez être ma sœur...
sans qu'on en médise... Comprenez-vous? Soyez tranquille, si
vous avez votre fierté , j'ai ma délicatesse ; si vous êtes de ces
femmes qui n'ont qu'un seul amour, moi, je suis de ces hommes
qui n'ont aussi qu'un seul amour... et qui pour rien au monde
ne le voudraient profaner... En restant pour vous un frère, je
pourrai continuer de vous aimer sans honte, vous pourrez ac-
cepter mon offre sans rougir...
— Mais, mon Dieu, qui peut vous inspirer un pareil dévoue-
ment ?
— Je vous dirai cela plus tard... quand vous aurez accepté.
REVUE DE PARIS. 169
D'ailleurs , vos malheurs ne suflfisent-ils pas pour attendrir le
cœur le plus dur? et cet enfant qui tout à l'heure a failli mou-
rir à vos côtés....
— Oh! ne dites pas cela, ne dites pas cela.
— Si , madame , je le dirai ; si , madame , je vous répéterai
que refuser mon offre c'est agir en mauvaise mère... oui, ma-
dame , en mauvaise mère. Eh ! de quel droit priver ce malheu-
reux enfant de l'appui que je vous offre pour lui ? Et si vous
mourez demain, madame..., et si je meurs, que deviendra
votre fille?
— Par pitié , ne parlez pas ainsi.
— C'est au nom de la pitié que je parle , madame ; c'est au
nom de la pitié que vous devez avoir pour votre fille que je
vous dis qu'il serait mal à vous de la priver de l'avenir que la
destinée lui offre. Soyez d'abord ma femme, laissez-moi recon-
naître votre fille, lui donner un nom honorable, assurer son
sort Après cela vous pourrez pleurer sans remords votre
amour méconnu , maudire la fatalité qui a jeté sur votre route
le fou stupide et féroce auquel vous avez en vain prodigué les
trésors de votre cœur. Je pleurerai avec vous cette fatalité, car
beaucoup de douleurs nous sont communes. Mais avant de sa-
vourer à loisir l'amère volupté d'un désespoir incurable,
vous devez soustraire votre enfant au sort affreux qui a été le
vôtre.
— Non, non, c'est impossible..., il y aurait à moi delà lâ-
cheté, de l'égoïsme , de l'ingratitude, oui, de l'ingratitude, à
accepter ce que vous m'offrez.
— Et si vous refusez, que ferez-vous alors? Vous travaille-
rez, n'est-ce pas? Mais avec l'âge les besoins de votre enfant
augmenteront , et sa vie pendant bien longtemps encore dé-
pendra de la vôtre. Et ensuite, lorsqu'il faudra la marier, à qui
la donnerez-vous ? Elle sera pauvre et sans nom... 5 queHe ga-
rantie de bonheur pourrez-vous exiger pour elle?
— Oh mon Dieu ! mon Dieu ! — dit Thérèse en levant les
yeux au ciel, car elle était frappée de la triste vérité du raison-
nement d'Ewen.
Celui-ci s'applaudit de l'effet salutaire qu'il avait produit.
— Vous le voyez bien , — dit-il , — vous êtes forcée de vous
rendre à l'évidence.
170 REVUE DE PARIS.
Mais Thérèse n'était pas encore Taincue dans cette lutte de
la plus sublime générosité contre une délicatesse obstinée ; elle
reprit en essuyant ses larmes :
— Dieu ne m'abandonnera pas, il aura pitié de moi; il
me donnera de longues années , de la force, et j'élèverai mon
enfant.
— Malheureuse femme! de la force.... Mais vous êtes brisée
par la souffrance, mais votre existence ne tient qu'à un souf-
fle.... Et je vous dis cela sans crainte, parce que je sais bien
que la vie vous est odieuse, et que sans votre fille...
— Oh! il y a longtemps...., — dit Thérèse en jetant un re-
gard sinistre à Ewen : elle l'avait conapris.
— Vous le voyez donc bien : il y aurait de la folie , de l'in-
humanité de votre part à faire dépendre la vie , l'avenir de
votre enfant, d'une existence aussi précaire que la vôtre. Vous
êtes jeune et belle. Je le sais; l'offre que je vous fais , d'autres
vous la feront, mais à quelles conditions! Il vous faudra lutter
entre l'aversion que vous causera un second mariage et l'inté-
rêt de votre enfant. Comme vous serez aussi vaillante mère que
vous aurez été femme courageuse , tôt ou tard vous vous rési-
gnerez ; mais celui que vous me préférerez n'aura pas les
mêmes raisons que moi d'aimer votre enfant et de vous laisser
à vos regrets éternels. Quant à la sincérité de ma résolution ,
vous aurez deux garanties, votre délicatesse.... et la parole d'un
homme qui, je le dis sans humilité comme sans orgueil, se
conduit comme je me conduis.
A ce moment , Pierre frappa légèrement à la porte, et parut
ployant sous le faix de matelas, de rideaux, et suivi de plu-
sieurs commissionnaires également chargés.
— Ma pauvre sœur, — dit tout haut Ewen, — j'avais prié ce
brave homme d'aller chez le premier tapissier venu chercher
ce qui pourrait rendre supportable pour deux ou trois jours ce
misérable réduit. Veuillez descendre un moment avec moi
chez vos bons voisins, pendant qu'on mettra un peu d'ordre
ici.
Thérèse regarda Ewen d'un air triste , comme pour lui re-
procher son mensonge; elle prit son enfant endormi dans ses
bras , et descendit avec M. de Ker-Ellio chez Pierre Feraud.
Un repas apporté de chez un traiteur voisin était fort propre-
REVUE DE PARIS. 17t
ment servi dans la première pièce, que le ferblantier n'occupait
pas; un bon feu flambait dans l'âtre.
Hélas ! faut-il le dire , à la vue de ces mets simples et salu-
bres, Thérèse tressaillit et serra joyeusement son enfant contre
son sein... La malheureuse mère avait faim....
Depuis la veille... elle n'avait rien mangé.
XXIII.
LE BÉCIT.
Grâce à l'intelligence et à l'activité des ouvriers que M. de
Ker-Ellio alla plusieurs fois surveiller, en deux ou trois heures
la mansarde de Thérèse fut rendue habitable. On recouvrit les
lambris du toit et les murailles d'une étoffe simple , mais
épaisse ; on garnit de rideaux les fenêtres , on monta un excel-
lent lit ; enfin on cacha l'humide carrelage de cette pièce sous
un moelleux tapis.
Sans doute il eût été plus simple de conduire Thérèse dans
un hôtel garni ; mais, craignant les refus ou la fière suscep-
tibilité de la jeune femme , M. de Ker-Ellio avait d'abord voulu
la mettre dans l'impossibilité de s'opposer à son projet. D'ail-
leurs Thérèse ne pouvait pas refuser les preuves de la sollici-
tude d'Ewen, grâce au titre de frère qu'il avait pris.
Après cette journée d'aventures si cruelles et si imprévues,
Thérèse avait besoin de repos. Evven prit congé d'elle; elle lui
tendit affectueusement la main et lui dit :
— A demain donc. Vous êtes si bon que je serais bien cou-
pable de ne pas avoir en vous une confiance aveugle. Je vous
raconterai ma vie depuis que j'ai quitté la maison de M. Du-
noyer. Je vous dirai ce que j'ai souffert , je vous dirai ce que
j'éprouve maintenant. Alors , seulement alors , vous jugerez
si je dois accepter et si vous pouvez me faire votre offre géné-
reuse.
Le lendemain , Ewen trouva Thérèse plus abattue que la
>ieil!e; elle avait beaucoup pleuré; seule, elle avait doulou-
172 REVUE DE PARIS.
reusemenî. ressenti le conlre-coup de l'infâme abandon de M. de
Montai.
M. de Ker-EIlio secoua la tête.
— Vous n'avez pas été raisonnable, ~ lui dit-il.
— C'est vrai ; sans la pensée (k ma fille , je ne sais pas jus-
qu'où serait allé mon désespoir.
— Vous aimez encore cet homme , — dit tristement Ewen.
— Hélas !
— Je ne vous fais pas de reproche... Si cruel , si fatal que
soit cet amour, il est votre excuse.
— Non, je n'aime plus cet homme, ou plutôt... mais lais-
sez-moi vous faire le récit que je vous ai prorais, peut-être alors
pourrez-vous comprendre les malheureuses contradictions de
mon cœur.
— Je vous écoute, j'aurai envers vous la même franchise ,
en peu d« mots je vous dirai ce qui m'est arrivé depuis que je
vous ai quittée, puis nous envisagerons l'avenir; nous pren-
drons une résolution digne, sage, et nous songerons surfout
à votre pauvre petit ange , n'est-ce pas , ma sœur?
Ewen dit ces deux mots, ma sœur, avec une expression à
la fois si tendre, si respectueuse, si résignée , que Tliérèse ,
touchée jusqu'aux larmes , lui répondit :
— Oui, mon frère. Écoutez donc cette longue et pénible con-
fession.
Avant de sortir de la maison de M. Dunoyer, je fis demander
la permission d'embrasser ma mère et ma sœur une dernière fois,
cela me fut refusé. Je suivis M. de Montai chez lui , où pouvais-
je aller ! Parmi le peu de parents que j'avais, et qui tous étaient
liés avec M. et M"'*' Dunoyer, aucun n'aurait voulu me donner
asile. J'accompagnai donc l'homme que je regardais comme
mon mari...
Dans le premier moment, je l'avoue, je fus assez égoïste pour
ne pas songer que j'allais lui être à charge, à lui déjà si pauvre ;
mais je ne songeais qu'au bonheur de ne plus le quitter désor-
mais. La dureté de M. Dunoyer , l'insensibilité de ma mère
m'exemptaient de tout remords. Jeune , aimante, courageuse,
l'avenir ne m'effrayait pas. Je n'avais plus que M. de Montai à
aimer sur la terre... J'étais heureuse... Lui , au contraire, était
sombre, accablé; mon sort l'inquiétait vivement , me disait-il.
REVUE DE PARIS. 173
En arrivant chez lui je fus à la fois saisie d'une joie d'en-
fant et d'un attendrissement involontaire ; tout ce qui l'inté-
ressait, tout ce qui me retraçait ses habitudes , me semblait
précieux; le mélange de luxe et de misère que je trouvai chez
lui me toucha profondément. Cette affectation d'élégance, pour
ainsi dire désespérée , me parut de la dignité personnelle.
M. de Montai se jeta dans un fauteuil en cachant son visage
dans ses mains avec tous les symptômes de l'abattement. J'at-
tribuai son air désolé à ses regrets de m'avoir mise dans une
position si difficile. Si j'avais alors cru lui être à charge et qu'il
s'apitoyât sur son sort, une heure après j'aurais cessé d'exister j
mais je me croyais tendrement aimée, je me croyais surtout
nécessaire au bonheur , à la vie de M. de Montai.
— Une fois mariés, lui disais-je, et lorsqu'on saura la con-
duite de ma famille à notre égard, nous inspirerons de l'intérêt.
Connaissant votre capacité et nos malheurs, vos amis puissanis
viendront à votre aide. Que nous faut-il pour vire? La place la
plus modeste jointe à mon travail. Nous nous retirerons dans
quelque quartier éloigné, et , vous le verrez, Edouard , je vous
ferai dans cette humble condition des jours plus heureux que les
plus beaux jours de votre opulence.
— A cela que répondait-il?
— Qu'il n'était pas fait pour exercer un emploi subalterne ;
qu'il lui restait quelque argent ; que sa position n'était pas
encore désespérée. Par ses relations, il pourrait obtenir un
consulat dans quelque pays éloigné, position à la fois lucrative
et honorable. Seulement , pour que sa conduite privée ne
nuisit pas à ses sollicitations , il jugeait convenable , disaiL-il ,
de ne pas habiter avec moi jusqu'au jour de notre mariage. II
me louerait un petit logement dans un quartier retiré ; iî y
viendrait passer le temps que ses démarches lui laisseraient;
les convenances seraient ainsi ménagées. Cette séparation pé-
nible me parut raisonnable , prudente; je m'y résignai. La jire-
mière journée que je passai ainsi avec lui fut triste et douce.
Nous fîmes beaucoup de projets. J'insistai encore auprès
de M. de Montai pour qu'il bornât ses prétentions â une place
obscure , qu'il obtiendrait certainement. Je lui rappelais nos
rêves de médiocrité cachée. Redoutait-il les railleries du
monde? Mais les gf,T.s de cœur pouiTaienî-ils jauiais rmUer un
174 REVUE DE PARIS.
homme qui, après avoir follement dissipé son patrimoine , se
vouerait à une existence laborieuse et honorable? 11 fut in-
flexible; il ne voulait pas me réduire à un sort si infime.
Telle était toujours la suprême raison derrière laquelle il se re-
tranchait.
Le lendemain matin , il sortit de très-bonne heure pour s'oc-
cuper de mon appartement, me recommandant de ne pas ré-
pondre si l'on sonnait. Je restai seule. M. de Montai était
parti depuis quelque temps, lorsque j'entendis ouvrir la porte
du salon qui précédait la chambre à coucher. Je crus que
c'était lui... Ah! monsieur, cette première trahison aurait dû
m'éclairer; mais non, non , j'étais trop aveuglée....
— Eh bien ! qu'était-ce ?
— Une femme, jeune, jolie, que je ne connaissais pas,
quoique je me rappelasse confusément ses traits.
— Une femme! Et que venait-elle faire? et comment était-
elle entrée?
— Avec une clef qu'elle possédait. M. de Montai n'avait pas
eu le temps de la prévenir de mon arrivée chez lui.
— Et cette femme?
— Était M"« Julie , une actrice. Je ne vous dirai rien de ma
honte, de ma douleur, de l'insolence de cette fille, me prenant
pour une de ses pareilles ; elle me reprocha grossièrement de
chercher à lui enlever son amant 5 mais ce serait en vain, disait-
elle ; elle était sûre de l'amour de M. de Montai, il l'aimait pas-
sionnément, il avait voulu Tépouser; mais elle avait refusé cette
offre, sachant son inconduite.
— Mon Dieu ! que vous avez dû souffrir !
— Non, j'étais indignée, voilà tout. Ce que me disait
M"= Julie me semblait une calomnie par trop absurde , je n'y
crus pas. Enfin, celle femme me déclara qu'elle attendrait
M. de Montai , et qu'à son retour je verrais qui, d'elle ou de
moi, sortirait de chez lui. Ce sera moi, et à l'instant, lui dis-je ;
et j'allai attendre M. de Montai dans la rue. Du plus loin
que je l'aperçus , je courus à lui, je lui dis tout; il me rassura.
— Il vous rassura ?
— Oui. M"^ Julie le persécutait depuis qu'il l'avait quittée
pour être tout à notre amour. Il lui avait autrefois donné une
clef de son appartement; il n'avait pas sonjjé à la lui relirei'.
REVUE DE PARIS. 175
Tel élait le mystère de son apparition chez lui; je le crus;
j'avais tant besoin de le croire ! Il me dit qu'il venait de trouver,
rue de l'Ouest, près du Luxembourg, deux chambres dans une
maison tranquille et retirée; qu'on s'occupait d'y transporter
les meubles nécessaires ; le soir même je pourrais m'y établir.
Pour rien au monde , je n'aurais voulu retourner chez M. de
Montai.
Rien de plus modeste que le petit logement que je devais
occuper en attendant notre mariage ; la maison était tranquille ,
les fenêtres s'ouvraient sur de grands jardins , la rue était
presque déserte; le silence de cette retraite me plaisait. Nous
étions trop pauvres pour que je prisse une femme de chambre.
La portière de la maison se chargea de mon ménage.
Je fus un peu effrayée pendant les premières nuits de
me trouver seule dans cet appartement ; mais peu à peu je m'y
habituai. Notre mariage devait avoit lieu dès que les formalités
nécessaires seraient accomplies. M. de Montai attendait,
disait-il , avec autant d'impatience que moi la fin de cette sépa-
ration.
Alors commença pour moi une vie paisible et heureuse , oh !
bien heureuse! trop heureuse ! car ce souvenir me poursuivra
toujours. Je ne voyais personne. J'avais à cœur de ne pas être
A charge à M. de Montai; je m'étais mise à broder, la femme
qui me servait me procura quelque clientelle , je pus suffire à
mes besoins journaliers. M. de Montai venait me voir presque
chaque jour , il était triste ou gai , selon qu'il espérait ou qu'il
désespérait des promesses qu'on lui faisait au sujet du consulat.
Ce n'était pas tout : l'illégitimité de ma naissance . me disait-il,
compliquait beaucoup les formalités de notre mariage, et en
reculait malheureusement le terme. Je le croyais, je le conso-
lais , car , pour certaines choses, j'avais plus de courage que lui.
Sans doute , il m'était cruel de vivre ainsi séparée de l'homme
qui était tout pour moi ; mais je me résignais en songeant
à l'avenir et en jouissant de la félicité présente.
Mes jours mauvais étaient ceux où je ne voyais pas M. de
Montai. Loin de l'accuser , je le plaignais : il devait souffrir
autant que moi. Ces jours-là, je travaillais avec moins d'é-
nergie , j'éprouvais de vogues tristesses; mais aussi, le lende-
main , quelle joie ! comme je guettais de loin son arrivée !
176 REVUE DE PARIS.
Un mois se passa ainsi , pendant lequel il manqua rarement
de venir; le mois suivant, il fut quelquefois deux et trois jours
sans paraître. Mais je ne pouvais lui faire des reproches : ses
démarches pour son consulat, les préparatifs de notre union ,
absorbaient tout son temps. Et puis , ce qui m'ôtait la force de
me plaindre , c'est que je le trouvais moins soucieux et plus
gai que par le passé. Il attribuait ces heureux changements
dans son caractère à ses espérances presque réalisées , à notre
réunion prochaine , à l'espoir de me voir enfin dans une posi-
tion brillante et digne de moi. Néanmoins, en attendant celte
fortune inespérée , je redoublais de zèle, de travail, ne voulant
pas abandonner notre avenir à la merci d'une incertaine pro-
tection.
Un libraire retiré occupait avec sa femme un des apparte-
ments de la maison où je logeais j c'étaient d'excellentes gens.
Sachant que je ne sortais jamais, ils mirent leur bibliothèque
à ma disposition. Voyant, par le choix de quelques ouvrages,
que je savais l'anglais , le libraire me demanda si je pourrais
me charger de quelques traductions. Vous jugez de ma joie,
et avec quelle reconnaissance j'acceptai.
Je me levais avec le jour. D'abord je m'occupais de ma bro-
derie, qui était d'un revenu modique , mais assuré; je préférais
m'en occuper le jour parce que, le soir , ma vue se fatiguait.
M. de Montai venait généralement à deux heures, quand il
venait. Mon luxe et mon plaisir étaient de faire , pour le rece-
voir, une toilette bien simple, mais d'une élégante simplicité,
d'être coiffée comme il l'aimait. Après son départ, je me re-
mettais à ma broderie jusqu'à la nuit. Alors j'allumais ma
lampe, et, après un modeste diner que m'apportait ma femme
de ménage, je m'occupais de mes traductions jusqu'à onze
heures ou minuit...
Oh ! si vous saviez que de longues soirées d'hiver j'ai ainsi
passées seule... mais occupée; mélancolique mais non
triste.
— Et il ne venait jamais passer la soirée avec vous ?
— Bien rarement , peut-être une fois ou deux par mois.
— Et c'est à ces gens-là que de tels bonheurs sont réservés!
— dit M. de Ker-Ellio en soupirant.
— M. de Montai , — reprit Thérèse , — était obligé , et bien
REVUE DE PARIS. 177
malgré lui , me disait-il , d'aller chaque soir dans le monde pour
y rencontrer les gens influents dont il avait besoin. On est
si vite oublié quand on n'est pas incessant, ajoutait-il; et comme
toujours je le croyais et je me résignais. Cette séparation
n'aurait d'ailleurs qu'un temps. Quelquefois , lorsque M. de
Montai me quittait, je l'accompagnais, nous faisions une longue
promenade sur le boulevard du Mont-Parnasse. C'étaient mes
jours de fête. Il me ramenait à ma porte , et je remontais chez
moi avec une provision de bonheur.
Les soirées qui suivaient ces promenades faites avec lui
étaient bien douces ; alors mon travail me semblait plus facile ,
quelquefois je restais à écrire jusqu'à deux heures du matin.
Mes traductions et ma broderie me rapportaient dix à douze
francs chaque journée. De l'une de mes deux pièces j'avais fait
un petit cabinet d'étude où j'avais toujours quelques fleurs.
M. de Montai les aimait ; j'allais les acheter moi-même chez les
jardiniers fleuristes si nombreux dans ce quartier. C'était à la
fois un plaisir et une distraction; malgré ces folies, — dit
Thérèse en souriant tristement, — au bout de deux mois j'avais
amassé plus de deux cents francs. Avec quel triomphe je les
donnai à M. de Montai, en lui disant que c'était le comraen-.
cernent de ma dot ! Il fut émerveillé.
— Ah ! si vous vouliez, lui dis-je, vous occuper aussi, re-
noncera votre projet d'ambition, nous serions si heureux; vous
le voyez, la place la plus modeste, avec ce que je puis gagner,
nous permettrait de vivre presque dans l'aisance; nous avons
si peu de besoins. Mais , hélas! il ne voulait pas, disait-il , me
voir ainsi travailler toujours, cela lui était pénible , il y con-
sentait parce que lui-même vivait avec la plus sévère économie
en attendant cette place si désirée. Je n'osais lui répondre que*
ses dépenses pour l'obtenir nous auraient fait vivre pendant des
années, peut-être; mais enfin, j'étais radieuse de songer que je
pourrais, moi seule , suffire à nos besoins. Cette pensée me
donnait de nouvelles forces.
— Et vous n'aviez aucune nouvelle de votre famille?
— Aucune. On m'avait envoyé, chez M. de Montai, mes
robes, mon linge, quelques objets qui m'avaient été donnés en
cadeaux; rien de plus.
— Les infâmes î
15.
178 REVUE DE PARIS.
— M. de Montai voulait me faire poursuivre M. Duuoyer
pour en obtenir une pension alimentaire. Jamais je n'y voulus
consentir.
— Oui , — dit Ewen après quelques moments de réflexion,
— vous deviez être bien heureuse , de cette vie d'amour et de
travail ; je comprends que le souvenir de ce temps vous soit à
la fois cher et douloureux.
— Cela est inexplicable, mais cela est. J'aurais été riche, je
n'aurais souffert aucune privation . que mon bonheur eût été
peut-être moins vif. Mon amour avait encore grandi dans celte
solitude et dans cette lutte contre l'infortune ; il était devenu
à la fois sérieux comme le dévouement, saint comme le devoir. Il
me semblait que j'expiais en partie ma faute en me résignant à
vivre si longtemps séparée de M. de Montai. Mon vieux libraire
était si content de mon travail qu'il augmenta mon salaire; le
troisième mois je pus donner encore deux cents francs à M. d€
Montai,
— Et il prenait cet argent ?
— Pourquoi l'aurais-je gardé? Il en avait plus besoin que
moi. Pouvais-je prévoir qu'un jour je regretterais amèrement
ces modestes sommes , hélas ! pour mon enfant.... Mais , plus
tard , vous saurez tout... Mon Dieu! je vous attriste, je vous
blesse en vous parlant ainsi des seuls jours heureux que j'aie
connus.
— Non , non , vous le savez , ma sœur , il faut que je sache
tout, entendez-vous, tout, pour que nous puissions, comme
vous me l'avez dit , envisager sûrement l'avenir. Et puis la
seule consolation du malheur n'est-elle pas de parler du bon-
heur qui n'est plus?
— Oh ! oui , ces souvenirs m'ont bien souvent aidée à vivre j
mais je touche au moment le plus funeste et à la fois le plus
beau de ma vie ; ce trop grand bonheur aurait dû me faire
pressentir qu'il cachait quelque horrible raillerie de la des-
tinée.
C'était le vingt-cinq mars, un mercredi, je me le rappelle.
Depuis huit jours je n'avais pas vu M. de Montai ; pour la pre-
mière fois sou absence s'était ainsi prolongée j il entra chez
moi, je me jetai dans ses bras en fondant en iaimes. — Tu
pleures , ma Thérèse , s'écria-l-il , c'est de joie qu'il hml pleurer.
REVUE DE PARIS. 179
J'ai le consulat de Lisbonne , 20,000 francs d'appointement , et
nos. bans sont publiés depuis ce matin : voilà l'excuse et
le motif de cette longue absence qui m'a autant affligé que toi.
— Rien ne s'oublie plus vile que le chagrin lorsqu un grand
bo.'iheur lui succède. Je ne pouvais dabord croire à ce que
liie disait M. de Montai, mais sa joie était si vive, sa phy-
sionomie si rayonnante, que je me rendis à celte évidence , et
i ourlant...
— Comment, ce consulat ? vos bans publiés ?
— Mensonge , mensonge. Sa joie , savez-vous ce qui la cau-
sait? je l'ai appris depuis, c'était la certitude d'être aimé de
M'"'= de Beauregard.
— Comment , à cette époque , il la voyait?
— Tous les jours. Mais ces révélations ne viendront que
trop tôt. Puisque vous êtes assez généreux pour m'entendre ,
laissez-moi m'appesantir sur le dernier bon souvenir qui me
reste.
Ce jour-là donc, M. de Montai me dit : — Thérèse, il faut
que nous fêtions cette bonne chance qui assure à jamais notre
avenir. Voici mes projets : le temps est charmant , nous allons
faire une longue promenade , puis nous irons comme deux
amants dîner au cabaret , et ensuite au spectacle en petite loge
grillée.
Pardonnez-moi de vous entretenir de ces puérilités, — dit
Thérèse à Ewen , — et ne vous étonnez pas si la proposition de
M. de Montai me fit un plaisir extrême. Tout semblait d'ac-
cord pour rendre, celte journée ravissante, il faisait un soleil
de printemps, les prés commençaient à verdir. Quoique les
environs de Paris soient peu pittoresques, le temps était si
doux, si pur, j'étais si contente, que jamais la vue des plus
biiaux sites ne m'aurait causé une impression plus charmante.
J'avais retrouvé la pétulante gaieté de mes quinze ans.
Edouard fut aussi d'une joie folle. Enfin, bien lassés, nous re-
vînmes à Paris 5 je fis ma plus belle toilette pendant que M. de
Montai rentrait chez lui; il revint me prendre; notre dîner fut
très-gai. Ensuile nous allâmes au théâtre ; jamais spectacle ne
nrinléressa davantage. J'étais seule avec M. de Montai; malgré
moi je partageais ses ambitieuses espérances. Le consulat de
Lisbonne n'était qu'un premier pas vers une fortune plus haute.
180 nr.VUE DE PARIS.
Que VOUS dirai-je? celte journée enchanteresse passa comme
le plus riant des songes. Le soir . en me ramenant chez moi,
M. de Montai me dit une chose qui la veille m'eût fait bien
pleurer , mais qui alors me fut presque indifférente.
Pour se mettre au fait des affaires de son consulat, il devait
aller passer huit ou dix jours chez un ancien consul de cette
résidence qui habitait Melun 5 il m'écrirait souvent pour me
rendre moins pénible cette petite séparation indispensable.
J'étais dans un tel enivrement , et ce grossier mensonge me
semblait d'ailleurs si naturel, que je pris mon parti résolument.
Qu'était-ce que dix jours! Nous devions nous marier le
17 avril. Telle était l'époque qu'il avait fixée. Pourquoi celle-là
plutôt qu'une autre? Je ne sais. C'était pour donner, sans
doute , une apparence de réalité à ses tromperies, il partit.
— Mais ce consulat ? ce voyage à Melun pour se mettre au
fait?
— Mensonge, vous dis-je, mensonge. Au bout de quatre
jours je reçus de lui une lettre très-tendre; seulement, soit
par oubli, soit à dessein , M. de Montai ne me donnait pas son
adresse; je ne pus lui répondre. Quelques jours après, nou-
velle lettre aussi tendre que la première, mais elle m'annonçait
que les travaux de M. de Montai sur son consulat futur lui
prendraient encore quelque temps. J'attendis encore.
— Quelle effronterie ! Quelle cruauté! savez-vous où il était
alors?
— A Melun, en effet; mais M"'« de Beauregard avait une pro-
priété à un quart de lieue de cette ville, et il y passait des jour-
nées entières.
— Oh ! c'est horrible! mais pourquoi ces odieux mensonges?.
— Il importait à ses projets que je n'eusse pas de soupçons;
il voulait à tout prix me rassurer et donner un prétexte à ses
absences ; il craignait sans doute que je fisse un éclat qui l'eût
compromis auprès de M™'^ de Beauregard. Enfin ce voyage
finit. Lorsque je revis M. de Montai , quinze jours après cette
journée où j'avais été si heureuse , ce fut moi qui, cette fois ,
radieuse, fière, enivrée, me jetai dans ses bras... J'étais
mère !...
— Et cela... cela ne toucha pas le cœur de cet homme?
— Il partagea mon bonheur , du moins il parut le partager ;
REVUE DE PARIS. 181
mais ilm'anuonça uuelriste nouvelle :1e minislère était chance-
lant, et le ministre son ami , pour s'assurer d'un opposant très-
influent, avait disposé du consulat. Héias ! je Tavoue , en
songeant à l'avenir de notre enfant, moi , jusqu'alors si indif-
férente , pour ne pas dire si contraire aux projets ambitieux
de M. de Montai , je regrettais cette place qui nous eût mis
à l'abri des privations que je ne redoutais pas pour moi, mon
Dieu!
De ce jour datent mes malheurs. M. de Montai resta une se-
maine entière sans me voir. Je lui écrivis deux fois, je ne reçus
pas de réponse ; enfin il viHt , mais sa froideur , sa brusquerie
me frappèrent. L'époque fixée pour notre mariage était
dépassée depuis longtemps ; je le lui rappelai. Il me demanda
durement si je me fiais ou non à lui. — Mais nos bans sont
publiés? lui dis-je. — Cela ne prouve rien, — me dit-il, —
l'inconvénient de votre naissance cause à chaque instant de
nouvelles difficultés ; j'ai l'ennui de les lever, épargnez-moi
donc la fatigue de vous entendre faire toujours la même de-
mande.
Ce reproche sur ma naissance me fit mal. Je pensai à mon
enfant; un moment j'eus un horrible pressentiment : Si M. de
Montai me trompait, un jour on lui reprocherait peut-être aussi
sa naissance... Mais je me rassurai bientôt en songeant à la
loyauté d'Edouard. Deux semaines se passèrent encore sans que
je le visse; alors mille inquiétudes m'assaillirent. Ce ne fut pas
tout. Ces chagrins, joints aux préoccupations de mon nouvel
état, ne me laissaient aucune liberté d'esprit ; et pourtant, de-
puis la ruine des espérances de M. de Montai, je sentais plus que
jamais la nécessité du travail.
Mais hélas! pour la première fois , je me trouvai presque
incapable de rien faire, tant j'étais cruellement absorbée. Si
machinale que soit une œuvre de traduction , il m'était impos-
sible de m'y livrer au milieu des inquiétudes , des angoisses
dont j'étais assaillie. Je luttai énergiquement contre ce décou-
ragement; ce fut en vain. Les reproches bienveillants du li-
braire m'apprirent que mon travail perdait de jour en jour de
sa valeur ; j'avais beau m'appliquer de tout mon pouvoir , ma
pensée était ailleurs ; je voulus vaincre ma préoccupation ,
mes efforts même tournèrent contre moi; si je parvenais quel-
182 REVUE DE PARIS.
quefois à éloigner pendant une heure les pénibles idées qui
m'assiégeaient, elles revenaient bientôt avec une nouvelle vio-
lence.
Alors la plume me tombait des mains , je fondais en larmes ,
je me désespérais , je me jetais à genoux pour invoquer la Pro-
vidence ; mais hélas ! le temps s'écoulait. Chaque heure perdue
dans le désespoir était aussi une heure perdue pour mes res-
sources.... A cette pensée désolante , je séchais mes larmes , je
reprenais ma tâche en maudissant ma faiblesse, en me disant
que mon enfant ressentirait peut-être la réaction de mes cha-
grins ; je me reprochais jusqu'à ma douleur... elle pouvait at-
teindre ce pauvre petit être. Mais bientôt mes idées s'obscur-
cissaient davantage, le chagrin m'hébêtaitj le libraire,
mécontent , cessa peu à peu de ra'employer. Privée de cette
jjrécieuse ressource, je me bornai à !a broderie ; quoique mon
agitation fébrile fit parfois trembler convulsivement ma main,
au moins je n'étais pas absolument incapable de cette occupa-
tion. Mais quelle différence ! En brodant douze a quinze heures
par jour , je ne gagnais pas le quart de ce que je gagnais avec
mes traductions...; et puis ma vue s'affaiblit peu à peu. Oh!
ce fut un jour terrible que celui oîi mes yeux fatigués se refu-
sèrent h ce travail, ma seule, ma dernière ressource.
— Mais ce que vous avez souffert est horrible, pauvre infor-
tunée ! Moi qui parlais de mes douleurs, grand Dieu ! avais-je
seulement le droit de me plaindre? Mais cet homme? cet
homme?
— Après la scène dont je vous ai parlé et dans laquelle il
s'était montré si dur , je restai quinze jours sans le voir ; je lui
svais écrit sans recevoir de réponse, il m'avait toujours dé-
fendu d'aller chez lui; effrayée de cette absence prolongée, je
ne tins pas compte de cet ordre, j'y allai. Son domestique me
dit qu'il était sorti , qu'il s'habillait au club où il dinaît, et qu'il
ne rentrerait peut-être que bien avant dans la nuit.
— Comment ! M. de Montai vivait encore avec un certain luxe
pendant que vous vous épuisiez à travailler !... Il vous prenait
le peu d'argent que vous gagniez si péniblement? mais c'est
infâme !
— Il avait des habitudes de dépenses auxquelles il ne pouvait
pas renoncer ; il l'avouait. Le peu d'argent que je lui remettais
REVUE DE PARIS. 185
de lemps en temps était alors presque du superflu pour moi.
J'attendis M. de Montai dans la rue , à sa porte , depuis deux
heures jusqu'à minuit. A cette heure , je me lassai , je mourais
de fatigue et d'inquiétude; je rentrai chez moi. C'était encore
une journée perdue pour le travail.
Le lendemain , au point du jour, je retournai chez lui. Son
domestique me dit qu'il avait ordre de n'éveiller son maître
qu'à midi : j'attendis jusqu'à midi. Je ne puis vous dire avec
quelle colère, avec quelle brutalité, il me reçut, avec quelle
amertume il me reprocha de l'accabler de lettres , de le pour-
suivre de ma présence... Le poursuivre de ma présence! —
reprit Thérèse avec amertume ; — je ne l'avais pas vu depuis
quinze jours. ..L'accabler de mes lettres ! étais-jedonc coupa])!e
de lui écrire , lorsque j'étais dévorée d'inquiétudes ? Il finit par
me déclarer que, si je continuais de l'obséder ainsi, il ne tien-
drait aucune de ses promesses.
— Cela devait être... cela devait être ; seulement cet homme
a bien tardé.
— S'il a tardé, c'est qu'il craignait un éclat... Vous saurez
cela plus tard... Enfin, pour la première fois, il me dit...
— Vous hésitez ! Thérèse... cela est donc bien horrible?
— Oui, mais je ne veux rien vous cacher, je ne suis plus
tenue à aucun ménagement. Eh bien ! pour la première fois il
me dit qu'en me promettant de m'épouser il s'était adressé à
une jeune personne qu'il croyait la fille légitime de M. Du-
noyer , et non j>as à une fille naturelle repoussée , reniée par sa
famille.
— Continuez, continuez, rien ne m'étonnera plus.
— Cette duplicité m'indigna. Mais que pouvais-je faire ? mon
sort, ou plutôt celui de mon enfant, n'était- il pas entre ses
mains? Je fus lâche , je pleurai, je suppliai; M. de Montai se
radoucit et me dit qu'il ne se refusait pas à notre mariage, mais
qu'il se réservait d'en fixer l'époque, et qu'il dépendrait de ma
soumission à ses volontés d'en reculer ou d'en rapprocher le
terme. J'étais à sa merci, je me résignai; je lui demandai en
pleurant quand je le reverrais; il s'emporta de nouveau. —
J'allais recommencer à l'obséder , s'écria-t-il ; il me verrait
quand cela lui conviendrait, je n'avais qu'à l'attendre , il vien-
drait me voir au premier jour. - Je le quittai.
184 REVUE DE PARIS.
— Et il ne s'infoima pas de vos besoins?
— Je ne l'y avais pas habitué; mon travail m'avait d'abord
suffi et au-delà.
— Mais , ruiné comme il l'était, de quelle manière pouvait-il
suffire à ses dépenses assez considérables?
— Lorsque je quittai la maison de M. Dunoyer, M. de Montai
avait encore à lui et pour toute fortune , m'avait-il dit, cinq à
six mille francs. Mais M. Dunoyer lui avait reproché devant moi
de lui devoir deux cents louis. Bien souvent j'avais conjuré
M. de Montai d'éteindre cette dette; je ne sais s'il le fît.
Pardonnez-moi maintenant si j'entre dans quelques détails
qui vous paraîtront puérils; mais ils sont nécessaires. Trois
semaines se passèrent sans que j'entendisse de nouveau parler
de M. de Montai. Je n'oubliais pas ses menaces et sa défense
de retourner chez lui ; je n'osai pas le braver , je me contentai
de lui écrire, sans me plaindre, que j'étais souffrante , abat-
tue, désolée, que je n'exigeais rien, mais que je serais bien
heureuse de le revoir , ne fût-ce qu'une heure; que cela remon-
terait mon courage , que l'état dans lequel je me trouvais mé-
ritait peut-être cette preuve de son attachement; et cela, je
vous l'assure, — ajouta Thérèse en essuyant ses larmes, — était
dit bien tristement, mais sans aigreur, éans l'ombre d'un re-
proche.
— Un tigre eût été attendri; lui ne répondit rien... n'est-ce
pas?
— Rien... D'après mes dernières lettres, je l'avoue, j'avais
compté sur sa présence... j'attendis un jour... deux jours...
trois jours... il ne vint pas. Je perdis tout espoir, mes forces
étaient à bout, j'avais dépensé une petite somme que j'avais
conservée... ma vue devenait de plus en plus faible, ma brode-
rie me donnait à peine de quoi vivre; je tombai malade. Je n'osai
pas prier M. de Montai de venir avant d'être sûre que j'étais
réellement bien malade ; au bout de quelques jours, quand mon
visage porta des marques visibles de souffrances, je lui de-
mandai à le voir.
— Il ne vint pas? il ne répondit pas?
— Si... il me répondit... qu'il n'était pas dupe de mes men-
songes et de mes ruses.
— L'infinie ' l'infàin?!
REVUE DE l^ARIS.' 185
— Ma m.Tladie dura près d'un mois; pour subvenir aux dé-
penses qu'elle me causa , je vendis plusieurs de mes vêtements,
et quelques petits objets de luxe dont on m'avait fait présent
chez ma mère et qu'on m'avait renvoyés lorsque j'avais quitté
la maison de M. Dunoyer. J'attendais avec anxiété la fin de ma
convalescence, ou plutôt le moment où je pourrais me lever,
j'avais mon projet.
Enfin j'eus la force de me soutenir. La première fois que je
me regardai dans un miroir , je fus d'abord effrayée , puis sa-
tisfaite du changement de mes traits : M. de Montai verrait bien
que ma maladie n'était ni une ruse ni un mensonge, il aurait
alors pour moi , sans doute , quelques paroles d'intérêt. Je me
rendis chez lui; il y a maintenant six mois de cela. Lorsque je
me trouvai devant sa porte , je faillis m'évanouir , tant j'é«
lais faible encore. Enfin , je repris courage , il était impossible
qu'à mon aspect M. de Montai ne fût pas saisi de pitié. Je mon-
tai, on parlait très-haut chez lui; sa porte était entr'ouverte.
Tout à coup , je vis sortir de l'appartement cette femme dont je
vous ai déjà parlé...
— M''-^ Julie?
— Elle-même ; elle paraissait exaspérée. Le portier la suivait
en tâchant de la calmer. En me voyant, elle poussa un cri de
surprise. — "Vous ici , madame? Vous n'êtes donc pas accou-
chée? — Je la regardai sans lui répondre; sa fureur m'ef-
frayait. Après m'avoir un instant examinée attentivement, elle
s'écria : — Oh ! le monstre! c'était un mensonge... j'ai été sa
dupe encore cette fois. — Puis , me prenant par le bras avec
violence , elle m'attira dans l'appartement, qui était complète-
ment déraeublé , elle en referma la porte, et nous nous trou-
vâmes seules. Je ne cherchai pas à sortir , j'étais anéantie , les
plus funestes pressentiments me brisaient le cœur. — Madame,
me dit cette femme presque avec intérêt , — pardonnez-moi de
vous avoir injuriée la première fois que je vous ai rencontrée
ici , je ne savais pas qui vous étiez... malheureusement pour
vous, car il était peut-être encore temps de vous désabuser sur
le compte du misérable qui nous trompait si indignement
toutes deux... Maintenant, apprenez l'infamie de sa conduite,-
depuis six mois, il vous est infidèle pour moi , et moi, il me
trompe à mon tour, savez-vous pour qui? Pour une veuve, la
5 16
186 PxEVUE DE PARIS.
marquise de Beauregard , à laquelle il fait la cour, qu*il veut
épouser , et qu'il épousera sans doute . il est si roué ; j'ai ap-
pris tout cela hier ; et j'avais été jusqu'ici assez sotte pour ne
me douter de rien. Ce n'est pas tout, il est parti cette nuit, on
ne sait pas pour où , mais sans doute pour aller rejoindre sa
marquise.
Je n'ai pas besoin de vous dire, — reprit Thérèse , — l'hor-
rible révolution que me causa cette nouvelle. Pourtant, jusqu'à
cette heure, et quoi que m'eût dit M"« Julie , jamais je n'avais
cru M. de Montai capable de me sacrifier si indignement et d'é-
pouser M™e de Beauregard. Ma confiance était folle, mon illu-
sion slupide, mais je la bénis , car elle m'a épargné un crime
peut-être.
— Quel aveuglement! Jamais l'idée de ce mariage?...
— Jamais. J'avais cru à une liaison de galanterie entre eux ,
rien de plus. Cette femme était perdue dans l'opinion publique.
— Mais elle était puissamment riche.
— C'est vrai ; mais je ne pouvais croire à tant de bassesse.
Enfin , M''« Julie m'ajjprit que M. de Montai lui avait cynique-
ment avoué qu'il ne m'avait enlevée que dans l'espoir d'une
riche dot et d'hériter un jour d'une partie de la fortune de
M. Dunoyer; mais qu'après la répudiation de M. Dunoyer il ne
pensait plus à m'épouser, et qu'il n'avait pour moi que les égards
commandés par ma triste position. Ce n'est pas tout... Com-
ment oserai-je encore?
— Courage... courage!
— C'est qu'il me semble que la honte de M. de Montai rejaillit
sur moi... Jai aimé un tel homme... hélas ! et, jaiéprisez-moi ,
souvent j'ai regrellé le temps où je croyais à son amour... Enfin
ce sera une expiation de plus.
— Eh bien?
— Celte femme , M"'= Julie, m'apprit , au milieu d'un redou-
blement de colère et d'indignation , que trois jours auparavant
M. de Montai était venu à elle tout éploré.... oui, lui dire en
sanglotant que je venais d'accoucher... qu'il avait épuisé ses
dernières ressources pour moi, et qu'il venait s'adresser à la
générosité de M"'^ Julie , pour qu'elle lui prêtât mille écus, des-
tinés à me mettre , pendant quelque temps , moi et mon enfant,
à l'abri de la misère !
i
REVUE DE PARIS. 187
— Mais cet homme a des raffinements d'ignominie révol-
tants ! — s'écria M. de Ker-EIlio au comble du dégoût et de
l'indignation , — c'est l'hypocrisie dans la plus infâme dégra-
dation.
— Enfin , les larmes de M. de Montai furent tellement hypo-
crites, il peignit ma triste position avec tant d'éloquence , qu'il
sut intéresser à mon sort cette femme dont j'avais été la rivale,
et qu'elle fit malgré son avarice (elle me l'avoua) ce prêt à M. de
Montai , qui l'avait , me dit-elle , ensorcelée en lui peignant mes
malheurs pendant ma grossesse.
— Oh! que de honte! cela est-il possible, mon Dieu? cela
est-il possible? Heureusement ce hideux récit touche à son
terme.
— L'argent que M. de Montai avait emprunté soi-disant pour
moi , était destiné à un voyage qu'il devait faire pour aller re-
joindre M™e de Beauregard , partie depuis quelques jours. Du
moins telle fut l'explication que me donna M"« Julie ; le démeu-
blement de l'appartement de M. de Montai justifiait ses craintes,
malheureusement trop fondées.
M"« Julie avait appris la veille, et je l'appris d'elle, que, de-
puis quatre ou cinq mois, M. de Montai faisait une cour assidue
à M'"'= de Beauregard 5 le monde , malgré sa complaisance ha-
bituelle , avait durement repoussé cette femme ; personne ne la
recevait plus depuis le scandaleux éclat de ses aventures. Deux
fois, M. de Montai l'avait suivie à la campagne. Tel avait été
le prétexte de sa première absence à Melun. Que vous dirai-je
de plus? J'étais si écrasée par cette nouvelle, que M"* Julie
elle-même eut pitié de moi ; elle voulait se venger de M. de
Montai , découvrir ses traces , aller le rejoindre et le démas-
quer aux yeux de M™'' de Beauregard ; elle m'offrit ses services.
— Toutes les douleurs, toutes les humiliations ! vous n'aurez
échappé à aucune!
— Je refusai, je revins chez moi... Ce qui me reste à vous
dire est si douloureux que j'abrégerai. Peu après, la misère vint
m'accabler; par suite de ma maladie j'avais presque perdu la
vue; mon travail me rapportait si peu que je fus hors d'état
de payer le loyer de mes deux chambres. Je vendis le peu de
meubles que je possédais , j'allai me loger dans un cabinet
garni.
188 REVUE DE PARIS.
— Vous! vous! mon Dieu ! élevée dans le luxe!
— Le terme de ma grossesse approchait , je surmontai une
horrible répugnance ; je ne voulais pas que mon enfant fût vic-
time de mon orgueil ; j'allai accoucher à l'hospice ; là au moins
nous reçûmes tous deux des soins auxquels ma pauvreté ne
m'eût pas permis de prétendre.
M. de Ker-Ellio cacha sa tête dans ses mains en poussant un
douloureux gémissement.
Thérèse continua , en essuyant ses larmes :
— Au bout de quinze jours, selon l'usage , on me renvoya
de cet asile avec mon enfant, qui fut alors ma joie et ma dou-
leur. En entrant à Thospice, je possédais quatre francs envi-
ron; j'augmentai quelque peu cette somme du fruit de mon
travail pendant que je séjournai là. En sortant, je pus acheter
ce joli berceau pour mon enfant , — dit Thérèse en montrant
à Ewen ce petit meuble somptueux ; — ce fut ma dernière
folie. Je garnis cette misérable mansarde de ce qui m'était in-
dispensable, il ne me resta rien. Malgré un travail opiniâtre,
les soins que réclamait ma fille absorbaient beaucoup de mon
temps ; je gagnais à peine de quoi vivre ; je n'avais pas de bois.
Le froid devint si rigoureux que, tremblant pour la santé, pour
la vie de cet enfant, je me résignai pour la première fois à une
démarche que pour moi seule je n'aurais jamais tentée.... J'é-
crivis à ma mère.... Vous savez sa réponse. Lorsque cette ex-
cellente femme, ma voisine, est entrée ici, elle m'a trouvée
expirant de froid et de besoin...
Vous savez tout jusqu'à ce jour. Malgré moi j'avais vague-
ment espéré le retour de M. de Montai. Si incertain que fût cet
espoir, il m'avait toujours soutenue.
Maintenant ai-je besoin de vous dire que mon cœur est brisé,
flélri, mort pour tout autre sentiment que l'amour materuel?
A force d'avoir souffert par l'amour , ce mot seul m'est
odieux.
Vous dirai-je enfin que malgré Thorrible ingratitude de
M. de Montai , que malgré ses bassesses , que malgré son par-
jure et sa trahison, je regretterai toujours comme le plus beau,
comme le plus heureux moment de ma vie, le temps où je le
voyais chez ma mvvci . et le temps plus cher encore à mon
REVUE DE PARIS. 189
cœur où , dans ma retraite de la rue de l'Ouest , je passais la
moitié de mes journées à l'attendre en travaillant, et le reste
des heures à me rappeler sa venue avec délices?
Cela est lâche et honteux, je le sais ; son abominable con-
duite devrait ternir jusqu'à ces souvenirs chéris, mais cela n'est
pas, non, cela n'est pas. II n'est point de souvenir, voyez-
vous, plus puissant, plus opiniâtre, que celui de l'amour heu-
reux dans le travail et dans la pauvreté ; aucun plaisir fastueux,
aucune obligation mondaine ne vous en distrait. C'est à lui,
à lui seul que vous demandez toutes vos joies , toutes vos fé-
licités.
Je vous le répète , mon cœur s'est usé à la fois et dans le
bonheur et dans la douleur. Tout ce qui me reste de sensibilité
est concentré sur mon enfant... Oui , mon cœur est mon j s'il
bat encore quelquefois et bien rarement, c'est à la pensée des
jours passés , c'est à la pensée d'un bonheur qu'il ne m'est
plus, hélas ! donné de ressentir.
A cette heure , vous savez tout, — dit Thérèse en terminant ;
— comprenez-vous enfin pourquoi je refuse votre offre , si
noble, si généreuse? Que serai-je pour vous ? A peine une amie
froide et triste. Pourquoi vouloir enchaîner votre vie à une vie
désormais muette et glacée comme la tombe ? Ah ! croyez-moi,
un cœur comme le vôtre est digne de rencontrer un c(eur qui
lui réponde. Craignez de céder à un mouvement de pitié exal-
tée; un jour vous ressentiriez des regrets cruels, et vous ne
seriez pas seul à gémir d'avoir poussé la grandeur d'âme jus-
qu'à la folie
Ewen de Ker-Ellio avait écouté Thérèse avec un mélange
indicible d'admiration , de douleur et de pitié ; il la trouvait si
courageuse , si résignée , que son amour pour elle avait encore
augmenté.
Toute âme humaine a son côté faible. En parlant du senti-
ment absolument fraternel qu'il avait voué à Thérèse, Ewen
mentait peut-élre à son insu ; non qu'il eût jamais songé à
abuser des droits que pourrait lui donner son mariage avec
Thérèse, mais sa tendresse , ses soins, chasseraient peut-être
avec le temps l'indigne souvenir de M. de Montai du cœur de
la jeune femme ,• un jour enfin , appréciant l'amour de M. de
Ker-Ellio, elle le récompenserait peut-être en le parta[;cant.
16.
190 REVUE DE PARIS.
Connaissant la fière susceptibilité de Thérèse, sachant com-
bien une première douleur est ombrageuse et défiante, M. de
Ker-EUio avait cru sage de ue pas d'abord se montrer aux yeux
de Thérèse comme amant, mais comme frère; bien résolu
d'ailleurs, en homme de cœur et d'honneur, à rester à tout
jamais son frère s'il ne parvenait pas à se faire aimer plus ten-
drement.
Ewen aimait passionnément, Il avait confiance dans son
dévouement, il était soutenu par le ferme espoir d'obtenir un
jour l'amour de Thérèse.
N'excusera-t-on pas l'espèce de duplicité qu'il mettait peut-
être dans sa conduite , en songeant qu'il tendait d'ailleurs à un
but noble et généreux , celui d'arracher avant tout Thérèse et
son enfant à la plus affreuse misère?
Quant à M"^ Dunoyer, elle était de bonne foi, elle disait vrai
en déclarant à Ewen qu'elle avait le cœur mort à tout jamais,
excepté à l'endroit de l'amour maternel , et qu'elle ne pour-
rait ressentir pour lui, homme si généreux, qu'une amitié
sincère.
Cette conviction profonde de son impuissance à aimer désor-
mais lui était révélée par une espèce de seconde vue du cœur
que les femmes seules possèdent, car elles seules peut-être sont
capables de n'aimer qu'une fois et de nourrir des regrets
éternels.
Après les grands chagrins , l'espérance se retire à jamais de
certaines âmes , auxquelles l'expérience de la douleur donne
d'inexorables certitudes.
Ce n'est pas la volonté , c'est le pouvoir d'aimer qui leur
manque.
Elles ont senti , on oserait presque dire elles se sont vu ar-
racher la corde la plus sensible de leur être.
Seulement, ainsi qu'un mutilé croit quelquefois, par une
élrange illusion, sentir le bras qu'il a perdu, de même ces
âmes mutilées éprouvent quelquefois des velléités d'affection ,
faniômes trompeurs qui s'évanouissent dès que la raison s'é-
veille.
Thérèse était donc véritablement désespérée, tandis qu'Ewen
nourrissait encore les plus douces illusions , se disant avec la
résignation d'une belle âme :
— Au pis aller, j'aurais toujours donné mon nom et uu ave-
nir à Thérèse et à son enfant.
Ewen possédait toutes les nobles ruses de la générosité. Il
savait bien la portée de ces paroles , qu'il répétait sans cesse à
Thérèse :
-^ Et votre fille? Et si elle vous perd, que deviendra-t-elle?
Songez à tout ce que vous avez souffert. Irez-vous l'exposer
aux mêmes douleurs? Avez-vous le droit de refuser la fortune
qui s'offre à elle? Et une fille encore! une fille ! un être plus
faible, plus exposé qu'un autre ; un être qui a de doubles chan-
ces de honte, de dégradation et de malheur; un être qui peut,
comme vous , trouver sa perte dans un sentiment d'abord
chaste et pur, tandis qu'un homme, en aimant, ne risque
rien... rien que le bonheur, que l'honneur, que le repos de
celle qu'il veut séduire !.. Et vous vous exposerez à abandon-
ner votre enfant à tous les orages de la vie , lorsqu'un homme
loyal lui offre, ainsi qu'à vous , un abri sûr et paisible ?
Thérèse pouvait difficilement répondre à ces objections.
La loyauté chevaleresque d'Ewen rayonnait dans toutes ses
paroles , il inspirait une sécurité profonde à M"^ Dunoyer; elle
ne doutait pas un seul moment (et elle avait raison) de la réa-
lité des promesses et des offres de M. de Ker-Ellio.
S'il lui disait : — Soyez ma sœur, — c'est qu'il était résolu
d'être un frère pour elle , et de ne jamais lui faire sentir qu'il
regrettait l'absence d'un sentiment plus vif.
Pourtant , par délicatesse, elle hésitait à consentir à ce ma-
riage. 11 lui semblait faire une bassesse en acceptant une pro-
position dont elle seule retirait de grands avantages.
En vain M. de Ker-Ellio lui prouvait qu'il serait raille fois
plus malheureux encore sans elle, tandis qu'il serait le plus
heureux des hommes de lui consacrer sa vie. Il fit plus : il lui
proposa d'assurer à sa fille une existence indépendante , et de
lui prêter à elle, Thérèse, une somme assez considérable pour
vivre; mais Thérèse ne pourrait jamais s'acquitter : elle refusa
donc.
Que dire de plus? Après les insistances les plus pressantes ,
les plus opiniâtres , Thérèse céda.
M. de Ker-Ellio, la considérant comme sa femme , la retira
de sa mansarde et l'établit dans un hôtel garni.
192 REVUE DE PARIS.
Les formalités nécessaires accomplies , il l'épousa , reconnut
sa fille, et, plein d'espoir, partit pour TreÉf-Hartlog avec sa
femme et son enfant.
EuGÈXE Sue.
[La fin à un prochain numéro.)
LE SPÉRONARE.
VII (1).
eELSOMINA.
Il signor Mercurio était né au village de Carini , et il espé-
rait bien qu'en commémoration de l'honneur qui revenait à ce
village d'avoir donné naissance à un homme tel que lui , il lui
serait érigé après sa mort , sur la montagne qui domine Carini,
une statue de la taille de celle de saint Charles Borromée , à
Arona.
C'était un homme de (rente-cinq à quarante ans , quoiqu'à
ses cheveux grisonnants et à sa barbe parsemée de poils ar-
gentés , on pût lui en donner hardiment quarante-cinq à cin-
quante; mais, comme il le disait lui-même, ces marques de
vieillesse prématurée tenaient beaucoup moins à l'âge qu'à la
fatigue de l'esprit et au travail de l'imagination. C'était, en
effet, un rude métier et demandant une éternelle tension de la
pensée que celui qu'il faisait depuis sa jeunesse; nous disons
depuis sa jeunesse, car l'état qu'il avait embrassé était le ré-
sultat , non pas d'une suggestion étrangère, mais d'une voca-
tion personnelle.
A vingt-cinq ans, il signor Mercurio était un beau garçon,
jouissant déjà d'une réputation méritée par toute la Sicile,
(1) Voyez tome TV, page 145.
194 REVUE DE PARIS.
quoiqu'il se nommât encore tout simplement Gabriello , du
nom de l'ange Gabriel, auquel sa mère avait eu une dévotion
toute particulière pendant sa grossesse ; aussi prétendait-il que
plus d'une grande dame avait regretté parfois qu'il ne lui pré-
sentât point pour son propre compte les déclarations qu'il
faisait pour le compte d'autrui.
Un jour , c'était le lendemain des fêtes de sainte Rosalie , le
prince de G*** le fit demander. Comme le prince de G*** était
une des meilleures pratiques de Gabriello, celui-ci se hâta de
se rendre au palais ; à peine arrivé , il fut introduit.
— Gabriello, dit le prince mettant de côté toute circonlo-
cution inutile et entrant de plein saut en matière, il y avait
hier sur le char de sainte Rosalie une jeune fille de seize ans à
peu près, belle comme un ange , avec des yeux superbes et des
cheveux magnifiques. Ne pourrais-tu pas lui dire deux mots de
ma part?
— Quatre, Excellence, répondit Gabriello j mais dépeignez-
moi un peu la personne à laquelle il faut que je m'adresse. Où
était -elle placée ? était-ce parmi les anges qui portent des guir-
landes au premier étage , ou parmi ceux qui jouent de la trom-
pette au second?
— Mon cher , il n'y a pas à s'y tromper j c'était celle qui re-
présentait la Sagesse, qui tenait une lance à la main droite,
un bouclier à la main gauche, et qui était debout derrière le
cardinal.
— Diamine ! Excellence, vous n'avez pas mauvais goût.
— Tu la connais?
— Est-ce que je ne connais pas toutes les femmes de Pa-
lerme ?
— Qui est-elle?
— C'est la fille unique du vieux Mario Cappelli.
— Et comment l'appelle-t-on?
— On l'appelle Gelsomina.
— Eh bien î Gabriello, je veux Gelsomina.
— Ce sera long, Excellence ! ce sera cher!
— Combien de jours?
— Huit jours.
— Combien d'onces?
— Clnijuanle onces.
REVUE DE PARIS. I9.'î
— Va pour huit jours et pour cinquante onces. Nous sommes
aujourd'hui le 19 juillet , je t'attends le 27.
Et le prince , qui savait qu'on pouvait se reposer sur l'exac-
titude de Gabriello, attendit tranquillement le moment fixé.
Le même jour, Gabriello se mit à l'œuvre : sa première visite
fut pour le capucin qui confessait Gelsomina , et qui se nom-
mait Fra Leonardo.
C'était un vieillard de soixante-quinze ans, à la barbe blan-
che et au visage sévère ; aussi Gabriello vit-il, avant d'ouvrir la
bouche, que la négocialion entreprise serait plus difficile à
mener à tin qu'il n'avait cru. Il lui dit qu'il venait au nom
d'un oncle de la jeune fille , qui, ayant du bien, voulait l'avan-
tager, si ce que l'on disait de sa sagesse était la vérité. Le ré-
sultat des renseignements donnés par le capucin fut que Gelso-
mina était un ange.
Au reste, comme c'est toujours par là que débutent les con-
fesseurs , Gabriello ne s'inquiéta pas trop des mauvais rensei-
gnements que celui de Gelsomina venait de lui donner. Il se
déguisa en juif, prit les plus beaux bijoux qu'il put se pro-
curer , s'en forma une espèce d'écrin, et, au moment où le
vieux Mario était dehors , il entra chez la jeune fille pour lui
offrir sa marchandise. Quand Gelsomina sut que c'étaient des
pierreries qu'on allait lui montrer , elle refusa même de les
voir, en disant qu'elle n'était pas assez riche pour désirer de
pareilles choses. Gabriello lui dit alors que, quand on avait
seize ans et qu'on était belle comme elle l'était , on pouvait tout
désirer et tout avoir; à ces mots, il ouvrit l'écrin et lui lAil
sous les yeux assez de diamants pour tourner la tête à une
sainte ; mais Gelsomina jeta à peine un coup d'oeil sur l'écrin,
et comme Gabriello insistait, elle entra dans la chambre voi-
sine, en sortit un instant après avec une couronne de jasmin
et de daphnés, et se mirant avec coquetterie dans une glace :
— Tenez, lui dit-elle, voilà mes diamants, à moi; Gaëtano
dit que je suis belle comme cela, et, tant qu'il me trouvera
belle ainsi, je ne désirerai pas autre chose. Maintenant mon
père va rentrer , il trouverait peut-être mauvais que je vous
eusse reçu en son absence; ainsi, croyez-moi, retirez-vous.
Gabriello n'insista pas ; pour la première visite , il ne vou-
lait pas l'effaroucher. D'ailleurs il savait ce qu'il voulait savoir :
i&6 REVUE DE PARIS.
Gelsomiiia n'était pas coquette, et elle aimait un jeune lioramu
nommé Gaëlano.
Il retourna chez le prince de G....
— Excellence , lui dit-il , je viens de voir Gelsoraina : c'est
plus difiBcile et plus cher que je ne croyaisj il me faut quinze
jours et cent onces.
— Prends le temps et l'argent que tu voudras, mais réussis,
voilà tout ce que je te demande.
— Je réussirai , Excellence.
— Je puis donc y compter?
— C'est comme si vous l'aviez , monseigneur.
Gabriello connaissait assez son monde pour comprendre qu'il
n'y avait rien à faire du côté de la jeune fille. Il se retourna
donc de l'autre côté.
Il s'agissait de découvrir M. Gaëtano. La chose n'était pas
difficile : Gabriello loua une petite chambre au premier, dans
la maison située en face de celle qu'habitait Gelsomina , et le
soir même il se mit en sentinelle derrière la jalousie.
A mesure que Theure s'avançait, la rue devint de plus en
plus déserte. A minuit, elle était complètement solitaire ; à mi-
nuit et demi, un grand garçon passa et repassa plusieurs fois ;
enfin, voyant que tout était tranquille, il s'arrêta, tira une
petite mandoline de dessous son manteau et se mit à chanter la
chanson de Meli :
Occhiuzzi neri.
A la fin du couplet, la jalousie du premier se souleva douce-
ment, et Gabriello en vit sortir la jolie tète de Gelsomina avec
sa couronne de jasmin et de daphnés. Le jeune homme monta
aussitôt sur une borne , et lui prit la main qu'il baisa ; mais
tout se borna là. Après deux heures des protestations de l'a-
mour le plus chaste et le plus pur, la jalousie retomba. Le
jeune homme resta encore un instant à prier; mais la petite
main repassa seule à travers les planchettes , puis, après avoir
été baisée et rebaisée vingt fois , elle se retira à son tour. Ce
fut vainement alors que Gaëtano pria et implora. Gabriello
entendit le bruit de la fenêtre qui se refermait. Le jeune homme,
RKVUE I)K PARIS. 197
au lieu d'être reconnaissant de ce qu'on avait fait pour lui,
sauta à terre avec un mouvement de dépit. Gabrieîio pensa
qu'il allait se retirer ; il descendit vivement. En effet, au mo-
ment où il ouvrait la porte, le jeune homme tournait le coin
de la rue. Gabriello marcha derrière lui.
Il prit la rue de Tolède, qu'il suivit jusqu'à la place de la
Marine , puis il longea le quai et entra dans une petite maison
située au bord de la mer. Gabriello fit, pour la reconnaître, une
croix sur la maison avec de la craie rouge , et il rentra tran-
quillement chez lui.
Le lendemain, il connaissait Gaëtano comme il connaissait
Gelsomina. C'était un beau garçon de vingt-quatre à vingt-
cinq ans, pêcheur de son état, d'un caractère froid et retiré en
lui-même, et si préoccupé d'assortir sa toilette à sa figure, que
ses camarades ne l'appelaient que le glorieux.
De ce moment, le plan de Gabriello fut arrêté.
Il alla trouver la plus adroite et la plus jolie fille qu'il pût
renconlrer à Palerme : c'était une Catanaise qu'un marquis
syracusain avait séduite , puis abandonnée après avoir vécu
près d'un an avec elle. Pendant cette année elle avait pris cer-
taines façons de grande dame; c'était tout ce qu'il fallait à
Gabriello.
, Il prit un appartement petit, mais élégant, dans un des plus
beaux quartiers de la ville. Il loua pour un mois les plus jolis
meubles qu'il put trouver ; il alla chercher sa Catanaise, la
conduisit dans l'appartement , lui donna pour femme de cham-
bre une fille qui élait sa maîtresse ; puis , une fois installée , il
lui fit sa leçon. Tout cela lui prit huit jours.
Le neuvième était un dimanche ; ce dimanche amenait la fête
d'un village voisin de Palerme nommé Belmonle; Gelsomina
vint à celte fêle avec trois ou quatre de ses jeunes amies.
Gaëtano n'élait point encore arrivé, mais, en cherchant de
tous côtés celui pour qui elle élait venue, les yeux de Gelso-
mina s'arrêlèrentsur une petite barque lout enrubanée, et à la
poupe de laquelle flottait un pavillon de soie; c'était la barque
de Gaëtano qui traversait le golfe et qui venait de Castellamare
à la Bagherie. Arrivé à la côte , Gaëtano amarra sa barque et
sauta sur le rivage : il avait un simple habit de pêcheur , mais
son bonnet phrygien était du pourpre le plus vif; sa veste de
5 17
198 REVUE DE PARIS.
velours était brodée comme un caftan arabe ; sa ceinture aux
mille couleurs était de la plus belle soie de Tunis; enfin, son
pantalon plissé était de la plus fine toile de Catane. Toutes les
jeunes filles, en apercevant le beau pêcheur, poussèrent un
cri d'admiration; Gelsomina seule resta muette, mais elle
rougit d'orgueil et de plaisir.
Gaëtano fut tout à Gelsomina; et cependant, quoiqu'il parût
fier d'elle comme elle était fièie de lui, les regards du beau
jeune homme ne laissaient pas de s'égarer de la modeste jeune
fille aux nobles dames qui étaient venues, des villas voisines ,
voir cette fête populaire à laquelle elles dédaignaient de pren-
dre part. Plusieurs d'entre elles remarquèrent même Gaëtano,
et se le montrèrent du doigt avec cette naïveté des femmes ita-
liennes, qui s'arrêtent devant un beau garçon et qui le regar-
dent comme elles regarderaient un beau chien ou un beau
cheval. Gaëtano répondit à leurs regards par un regard de
dédain; mais, dans ce regard de Gaëtano. il y avait pour le
moins autant d'envie que d'orgueil, et l'on comprenait facile-
ment qu'il donnerait bien des choses pour être l'amant d'une
de ces fières beautés qu'en apparence il semblait haïr.
Gelsomina ne voyait qu'une chose : c'est que son Gaëtano
était le roi de la fêle, c'est qu'on l'enviait d'être aimée par le
beau pêcheur; et, jugeant le cœur de son amant par le sien,
elle était heureuse.
Gaëtano proposa à Gelsomina et à ses amies de les ramener
dans sa banîue. Les jeunes filles acceptèrent, et tandis qu'un
jeune frère de Gaëtano, enfant de douze ans, tenait le gou-
vernail , le beau pêcheur s'assit à la proue, prit sa mandoline,
et, au milieu de cette belle nuit, sous ce ciel magnifique, sur
celte mer d'azur . il se mit à chanter les plus douces chansons
de Meli, l'Anacréon sicilien.
On aborda ainsi près de la cabane de Gaëtano ; puis il amarra
sa barque. Les jeunes filles descendirent. Le beau pêcheur
conduisit Gelsomina et deux de ses compagnes qui demeu-
raient dans le même quartier qu'elle jusqu'au coin de la rue
qu'elle habitait ; puis, arrivé là, il les quitta, et Gelsomina
rentra avec une de ses amies, qui, un instant après, sortit, ac-
compagnée à son tour de la vieille Assunta , la nourrice de
Gelsomina.
KKVUE DE PARIS. 199
Gabriello s'était remis à son poste à la même heure que la
veille j à la même heure que la veille, il vit Gaëtauo passer,
repasser, s'arrêter et faire le signal. Comme la veille, la ja-
lousie se leva; comme la veille, les deux amants causèrent
jusqu'à deux heures du matin ; mais, comme la veille encore,
leur entretien demeura chaste et pur, et leurs caresses se bor-
nèrent à quelques baisers déposés sur la main de Gelsomina.
Gaëtano ne douta plus qu'ils ne se vissent ainsi chaque nuit ;
mais il ne douta pas non plus que , malgré ces entretiens, Gel-
somina ne fût digne en tout point de représenter la déesse de la
sagesse, sur le char de sainte Rosalie.
Le lendemain, comme Gaetano venait à son rendez-vous
habituel , une femme , couverte d'un long voile noir, l'accosta
et lui glissa un petit billet dans la main. Gaët.mo voulut l'in-
terroger, mais la femme voilée appuya par-dessus son voile
son doigt sur sa bouche en signe de silence, et Gaetano étonné
la laissa se retirer sans faire un seul mouvement pour la
retenir.
Gaëtano resta un inslant immobile à la place où il était , re-
portant ses yeux du billet à la femme voilée et de la femme
voilée au billet; puis, s'approchant vivement d'-une madone
devant laquelle brûlait une lampe , il lut ou plutôt il dévora les
quelques lignes que le papier contenait. C'était une déclaration
d'amour , qui n'avait pour signature que ces mots, dont l'effet,
au reste, fut magique sur Gaëtano : Une des plus grandes
dames de la Sicile.
On lui disait en outre que, s'il était disposé à répondre à cet
amour , il retrouverait le lendemain, à la même heure et à la
même place, la même femme voilée, qui le conduirait près de
l'inconnue que la violence de sa passion forçait à faire près de
lui cette étrange démarche.
A cette lecture , le visage de Gaëtano s'éclaira d'une orgueil-
leuse joie. Il releva le front, secoua la tête, et respira comme
un homme qui arrive tout à coup , et au moment où il s'en
doutait le moins, à un but louglemps poursuivi ; puis, quoi-
qu'il fût minuit passé , il resta encore un inslant pensif, debout
et les bras croisés , devant la madone , relut une seconde fois
le billet, le glissa dans la poche de côté de sa vesfe, et prit la
rue qui conduisait à la maison de Gelsomina.
200 REVUE DE PARIS.
Quoique aucun signal n'eût été fait , la pauvre enfant était
déjà à sa fenêtre; c'était la première fois depuis que Gaëtano
lui avait dit qu'il l'aimait que Gaëtano se faisait attendre.
Enfin il parut, non point tendre et empressé comme d'habi-
tude, mais contraint, gêné , inquiet. Dix fois Gelsomina , s'a-
percevant de sa préoccupation , lui demanda quelle pensée le
tourmentait. Gaëtano dit qu'il était indisposé, souffrant, et
que, si le lendemain il ne se sentait pas mieux, il était possible
qu'il ne vînt même pas.
En face de cette crainte, Gelsomina oublia tout autre chose;
il fallait en effet que Gaëtano fût bien malade pour n'avoir point
la force de venir voir sa Gelsomina , que depuis un an il venait
voir chaque nuit ; elle s'inquiéla si fort, que ce fut à Gaëtano à
la rassurer en lui disant lui-même que peut-être l'habitude qu'il
avait d'une inaltérable santé faisait qu'il s'exagérait les dou-
leurs qu'il éprouvait, et qu'en tout cas il ferait tout au monde
pour venir à Theure ordinaire.
Les jeunes gens se séparèrent; pour la première fois, Gel-
somina referma sa fenêtre avec un serrement de cœur inconnu
pour elle jusque-là. Gaëtano , au contraire, à mesure qu'il s'é-
loignait de Gelsomina , se sentait soulagé et respirait plus li-
brement. Mal accoutumé encore à feindre, sa dissimulation
l'élouffait.
Le lendemain, à la même heure et à la même place, Gaëtano
rencontra la même femme; en l'apercevant, tout son sang
reflua vers son cœur , et il crut qu'il allait étouffer. La femme
s'approcha de lui,
— Eh bien ! lui dit-elle , es-tu décidé ?
— Ta maîtresse est-elle jeune? demanda Gaëtano.
— Vingt-deux ans.
— Ta maîtresse est-elle belle?
— Comme un ange.
Il y eut un moment de silence pendant lequel le bon et le
mauvais génie de Gaëtano se livrèrent en lui un combat terri-
ble; enfin le mauvais génie l'emporta.
— Je te suis, dit Gaëtano.
Aussitôt la femme voilée marcha la première, et Gaëtano la
suivit.
Le guide de Gaëtano prit la rue Magueda , qu'il parcourut
REVUE DE PARIS. 201
aux trois quarts de sa longueur; puis il s'arrêta devant un
délicieux palazzino , tira une clef de sa poche, ouvrit une porte
donnant sur un escalier , dont on avait éteint avec soin toutes
les lumières , dit à Gaëtano de le suivre en tenant le bout de son
voile, monta avec lui une vingtaine de marches, Tintroduisit
dans une antichambre faiblement éclairée , traversa un riche
salon j puis, ouvrant une porte qui laissa arriver jusqu'au beau
pêcheur cet air tiède et parfumé qui s'échappe du boudoir
d'une jolie femme :
— Madame, dit-elle , c'est lui.
— Oh mon Dieu ! Teresita , répondit une douce voix avec un
accent plein de crainte , je n'oserai jamais le voir.
— Et pourquoi cela, madame? dit Teresita entrant et laissant
la porte ouverte pour que Gaëtano pût voir sa maîtresse à demi
couchée sur une chaise longue , et dans le plus délicieux désha-
bille qu'il se pût voir; pourquoi cela?
— Il n'aurait qu'à ne pas m'aimer î
— Ne pas vous aimer, madame! s'écria Gaëtano en se pré-
cipitant dans la chambre; ne pas vous aimer ! Le croyez-vous
vous-même, et n'est-ce pas impossible quand on vous a vue?
Oh ! ne craignez rien , ne craignez rien , madame ! je suis tout à
vous.
Et Gaëtano tomba aux pieds de la jeune femme, qui cacha
sa tête dans ses mains comme par un dernier mouvement de
pudeur.
Teresita sortit et les laissa ensemble.
Gelsomina attendit jusqu'à quatre heures du matin, mais inu-
tilement, Gaëtano ne vint pas.
La journée du lendemain fut une triste journée pour la pau-
vre enfant; c'était sa première douleur d'amour. Il lui sembla
que le soleil ne se coucherait jamais ; enfin , le soir arriva , la
nuit vint, les heures passèrent, lourdes et éternelles, mais elles
passèrent. Minuit sonna.
La pauvre enfant n'osait ouvrir sa fenêtre ; enfin le signal se
fit entendre , elle s'élança contre sa jalousie et y passa à la fois
les deux mains pour chercher celles de Gaëtano. Gaëtano était
à son poste , mais froid et contraint. Il sentit lui-même qu'il se
trahissait , il voulut lui reparler ce même langage d'amour au-
quel il l'avait habituée, mais il manquait à sa voix cet accent
17.
âOà REVUE DE PARIS.
de conviction qui subjugue, il manquait à ses paroles cette
chaleur de l'âme qui entraîne; Gelsomina sentit instinctivement
que quelque grand malheur la menaçait, et ne répondit qu'en
pleurant. A la vue de ces larmes qui roulaient du visage de Gel-
somina sur le sien , Gaëtano retrouva un instant son ancien
amour. Gelsomina trompée s'y laissa reprendre. Ce fut elle alors
<(ui demanda pardon à Gaëtano , qui s'accusa d'être inquiète,
exigeante, jalouse. Gaëtano tressaillit à ce dernier mot prononcé
pour la première fois entre eux; car il sentit qu'il ne pourrait
tromper longtemps Gelsomina, habituée qu'elle était à le voir
chaque nuit.
Alors il lui chercha une querelle.
— Vous vous plaignez de moi , lui dit-il , Gelsomina , quand
ce serait à moi à me plaindre de vous.
— A vous... à vous plaindre de moi! s'écria la jeune fille;
mais que vous ai-je donc fait?
— Vous ne m'aimez pas.
— Je ne vous aime pas ! vous dites que je ne vous aime pas ,
moi ! Il dit que je ne l'aime pas , mon Dieu !
Et la jeune fille leva ses beaux yeux tout humides de pleurs
vers le ciel, comme pour le prendre à témoin que, si jamais
accusation avait été injuste, c'était celle-là.
— Du moins, reprit Gaëtano, embarrassé de soutenir lui-
même une assertion dont, au fond de son cœur, il reconnaissait
la fausseté, du moins, vous ne m'aimez pas comme je voudrais
que vous m'aimassiez.
— Et comment pourrais-je vous aimer plus que je ne le fais ?
demanda la jeune fille.
— Est-ce aimer véritablement, dit Gaëtano, que de refuser
quelque chose à l'homme qu'on aime?
— Que vous ai-je jamais refusé? demanda naïvement Gelso-
mina.
— Tout, dit Gaëtano; c'est tout refuser que de n'accorder
qu'à demi.
Gelsomina rougit, car elle comprit ce que lui demandait son
amant.
Puis, après un moment de silence réfléchi de la part de la
jeune fille , impatient de la pari du jeune homme :
— Ecoulez, Gaëiano, lui dit-elle, vous savez ce quia été
KEVUE m PAUIS. l'OÔ
convenu entre mon père et vous. Il me donne mille ducats eu
mariage, et il a exigé de vous que vous apportassiez une pa-
reille somme ; vous lui avez dit que deux ans vous suffiraient
pour l'amasser , et vous avez accepté la condition qu'il vous a
faite d'attendre deux ans. Moi , de mon côté, vous le voyez ,
Gaëtano, j'ai fait ce que j'ai pu pour vous rendre l'attente
moins longue. Voilà un an que nous nous aimons , et ,
pour moi du moins, cette année a passé comme un jour. Eh
bien ! si vous craignez la lenteur de l'année qui nous reste à
attendre, si, comme vous le dites , vous croyez, lorsqu'une
jeune fille a donné son cœur, qu'il lui reste encore quelque
chose à accorder, eh bien! prévenez le prêtre de Sainte-Rosalie,
venez me prendre demain à dix heures du soir, au lieu de mi-
nuit, munissez-vous d'une échelle pour que je puisse descendre
de cette fenêtre, et alors je me rends avec vous à l'église de la
sainte, le prêtre nous unit secrètement (1), et alors... la femme
n'aura plus rien à refuser à son mari.
Gaëtano avait écouté cette proposition en silence et en pâ-
lissant ; enfin, voyant que Gelsomina attendait avec anxiété sa
réponse :
— Demain ! dit-il , demain ? je ne puis pas demain , c'est im-
possible.
— Impossible ! et pourquoi?
— J'ai fait marché avec deux Anglais pour les conduire aux
lies : c'est cela qui me rendait triste. Je suis forcé de te quitter
pour sept ou huit jours , Gelsomina.
— Toi , me quitter pour sept ou huit jours ! s'écria Gelsomina
en lui saisissant la main comme pour le retenir.
— Ils m'ont offert quarante ducats pour cette course, et j'a-
vais une telle hâte de compléter la somme qu'exige ton père,
que j'ai accepté.
— Ce que tu me dis là est-il bien vrai? demanda la jeune
fille doutant {)Our la première fois des paroles de s*n amant.
— Je te le jure , Gelsomina ,• et, à mon retour , et bien ! nous
verrons à faire ce que tu me demandes.
(1) En Sicile, et même dans tout le reste de l'Italie où il n'y a pas
d'actes de l'état civil, les mariages faits ainsi , même <!ans le consen-
tement des parents, sont parfaitement valides.
204 REVUE DE PARIS.
— Ce que je te demande ! s'écria la jeune fille étonnée ; grand
Dieu ! mais est-ce moi qui te prie ? est-ce moi qui te presse ? Tu
dis que je demande, quand je croyais accorder... Mais nous ne
nous comprenons donc plus , Gaëtano?
— Si fait, Gelsomina ; seulement tu te défies de ma parole, et
tu ne veux rien accorder qu'à ton mari. Eh bien ! soit ; à mon
retour je ferai ce que tu exiges.
— Ce que j'exige ! Oh ! mon Dieu , mon Dieu ! s'écria Gelso-
mina j que s'est-il donc passé entre nos deUx cœurs ?
Puis , comme deux heures sonnaient , elle tendit la main à
Gaëtano , espérant qu'il la retiendrait encore. Mais Gaetano,
coupable envers Gelsomina , se trouvait mal à l'aise en face
d'elle ; et, baisant la main de la jeune fille, il sauta à terre en lui
disant: — A huit jours, Gelsomina.
— A huit jours, murmura la jeune fille en laissant retomber
la jalousie avec un profond soupir . et en regardant Gaëtano
s'éloigner.
Deux fois Gaëtano, sans doute repentant au fond du cœur,
s'arrêta pour revenir dire un adieu plus tendre à Gelsomina j
deux fois la jeune fille , dans cette espérance, porta vivement la
main à la jalousie, toute prêle qu'elle était pour le pardon.
Mais, cette fois comme la première, le mauvais génie de Gaëtano
l'emporta, et, continuant de s'éloigner de Gelsomina, il disparut
enfin à l'angle de la rue.
La jeune fille resta debout et immobile derrière la jalousie,
jusqu'à ce qu'elle vît paraître le jour; alors seulement elle se
Jeta tout habillée sur son lit.
Vers les trois heures de l'après-midi , au moment oii le vieux
Mario venait de sortir, le juif qui était déjà venu offrir des
diamants à Gelsomina entra avec un autre écrin. La jeune fille
était assise, les mains sur les genoux, la tête inclinée sur la
poitrine, en proie à une si profonde rêverie, qu'elle ne le vit
point enIreP, et qu'elle ne s'aperçut de sa présence que lors-
qu'il fut tout près d'elle. Elle le regarda, le reconnut, et tres-
saillit comme si elle eût touché un serpent.
— Que demandez-vous? s'écria-t-elle.
— Je demande, dit le juif, si votre couronne de jasmiu et de
daphnés suffit toujours à Gaëtano?
— Que voulez-vous dire? s'écria la jeune fille.
REVUE DE PARIS. 205
— Je dis que c'est un garçon plein d'ambition et d'orgueil ;
il se pourrait qu'il se lassât de cette simple parure, et qu'il se
mît quelque beau matin en quête d'une couronne plus pré-
cieuse.
— Gaëlano m'aime , dit la jeune fille en palissant , et je suis
sûre de lui comme il est sûr de moi. D'ailleurs , il ne voudrait
pas me tromper, il a le cœur trop grand pour cela.
— Si grand , dit le juif en riant , qu'il y a dans ce cœur de la
place pour deux amours.
T- Vous mentez, dit la jeune fille en essayant de donner à
sa voix une assurance qu'elle n'avait pas ; vous mentez, laissez-
moi.
— Je mens ! dit le juif , et si au contraire je te donnais la
preuve que je dis la vérité ?
Gelsomina le regarda avec des yeux où se peignaient toutes
les angoisses de la jalousie ; puis , secouant la tête comme pour
donner un démenti à la voix de son propre cœur : — Impos-
sible , dit-elle , impossible.
— Et cependant , dit le juif , il ne vient pas ce soir; il ne
viendra pas demain, il ne viendra pas après-demain.
— Il part aujourd'hui pour les Iles.
— Il le l'a dit?
— N'était-ce point la vérité , mon Dieu ! s'écria la jeune fille
avec l'expression de la plus profonde douleur.
— Gaetano n'a point quitté Palerme, dit le juif.
— Mais il part ce soir? demanda avec anxiété Gelsomina.
— Il ne part ni ce soir , ni demain , ni après-demain : il
reste.
— Il reste! Et pourquoi faire reste-t-il?
— Pourquoi faire? Je vais vous le dire. Pour faire l'amour
avec une belle marquise.
— Quelle est cette femme ! où est cette femme ! Je veux la
voir ! je veux lui parler !
— Qu'as-lu à faire à cette femme? C'est Gaëtano qui te
trahit, c'est de Gaëtano qu'il faut te venger.
— Me venger ! Et comment?
— En lui rendant infidélité pour infidélité, trahison pour tra-
hison.
— Sortez! s'écria Gelsomina , vous êtes un infâme !
206 REVUE DE PARIS.
— Vous me chassez, dit le juif. Je m'en vais, mais vous me
rappellerez.
— Jamais !
— Je me nomme Isaae; je demeure Salita Sant' Antonio,
n» 27. J'attendrai vos ordres pour revenir.
Et il sortit, laissant Gelsomina écrasée sous la nouvelle qu'elle
venait d'apprendre.
Toute la journée , toute la nuit , se passèrent dans une lutte
incessante. Ce que Gelsomina souffrit pendant cette nuit et
pendant celte journée ne peut se décrire. Vingt fois elle prit
la plume , vingt fois elle la rejeta. Enfin , le lendemain à trois
heures , on frappa à la porte du juif j il alla ouvrir. Une femme
couverte d'une voile noir entra ; puis , aussitôt que la porte se
fut refermée derrière elle, cette femme leva son voile : c'était
Gelsomina.
— Me voilà . dit-elle.
— Vous avez fait plus que je n'espérais , dit le juif. Je comp-
tais que c'était moi que vous feriez venir , et c'est vous qui êtes
venue.
— Il était inutile de mettre quelqu'un dans la confidence, dit
Gelsomina.
— En effet , c'est plus prudent , répondit le juif. Que voulez-
vous de moi?
— Savoir la vérité.
— Je vous l'ai dite.
— La preuve ?
— Vous pourrez l'avoir quand vous voudrez.
— Comment ?
— En vous cachant rue Magueda. en face du n<» 140. Il y
a là un palais avec des colonnes, qui semhle fait exprès pour
cela.
— Eh bien! après?
— Après? A minuit, vous verrez Gaëtano entrer; à deux
heures, vous le verrez sortir.
— A minuit , rue Magueda , en face du n" 140 ?
— Parfaitement.
— Et la nuit prochaine ira-t-il?
— 11 y va toutes les nuits.
— Tout service mérite récompense, reprit en souriant avec
REVUE DE t'AKlS. 207
amertume Gelsomina. Vous venez de me rendre un service , à
combien l'estiraez-vous?
Le juif ouvrit son écrin , et le présenta à Gelsomina.
— Choisissez celui de tous ces diamants qui vous conviendra
le mieux , dit-il , et je serai payé.
— Taisez-vous , dit la jeune fille.
Et , jetant sur une chaise une bourse dans laquelle il y avait
cinq ou six onces et autant de piastres :
— Tenez, lui dit-elle, voilà tout ce que j'aij prenez-le. Je
vous remercie.
Et elle sortit sans vouloir rien écouter de ce que lui disait le
juif.
Le soir, à dix heures, elle alla embrasser comme d'habi-
tude le Vieux Mario dans son lit , rentra chez elle , s'enveloppa
d'un grand voile noir; puis, à onze heures, elle se glissa dou-
cement dans le corridor , regarda à travers le trou de la ser-
rure de la chambre de son père, et s'assura que la lampe
était éteinte. Pensant que cette obscurité était une preuve que
le vieillard était endormi , elle ouvrit alors doucement la porte
de la rue , prit la clef pour pouvoir rentrer quand elle voudrait,
et sortit.
Dix minutes après, elle était dans la rue de Magueda , ca-
chée derrière une colonne du palais Giardinelli, en face du
n" 140.
A minuit moins quelques minutes, elle vit s'avancer un
homme enveloppé d'im manteau. Au premier coup d'œil , elle
le reconnut : c'était Gaëtano. Elle s'appuya contre la colonne
pour ne pas tomber.
Gaëlano passa et repassa , comme il avait l'habitude de le
faire pour elle. Bientôt, à ce même signal qui avait tant de fois
fait battre son propre cœur, Gelsomina villa porte s'ouvrir, et
Gaëtano disparut.
Gelsomina crut qu'elle allait mourir; mais la jalousie lui
rendit les forces que la jalousie lui avait ôtées. Elle s'assit sur
les marches du palais, et, cachée dans l'ombre projetée par les
colonnes, elle attendit.
Les heures passèrent; elle les compta les unes après les au-
tres. Comme trois heures venaient de sonner , la porte se rou-
vrit j GalHano reparut j une femme vêtue d'un peignoir de mous-
208 KEVUE DE PARIS.
seline blanche l'accompagnait. Il n'y avait plus de doute ; Gelso-
mina était trahie.
D'ailleurs , comme si Dieu eût voulu d'un seul coup lui ôter
toute espérance, les deux amants lui donnèrent le temps de
s'assurer de son malheur. Ni l'un ni l'autre ne pouvaient
se quitter. Leur adieu dura près d'une demi-heure.
Enfin Gaëtano s'éloigna; la porte se referma derrière lui.
Gelsomina , debout sur les degrés du palais . semblait une
statue de marbre. Entîn , comme si elle s'arrachait de sa base,
elle fit quelques pas en avant , mais ses genoux se dérobèrent
sous elle ; elle voulut crier, mais la voix lui manqua, et, jetant
un cri étouffé, qui ne parvint pas même jusqu'à Gaëtano , elle
tomba de toute sa hauteur sur le pavé.
Quand elle revint à elle, elle se retrouva assise sur les marches
du palais Giardinelli. Un homme lui faisait respirer des sels:
cet homme , c'était le juif.
Gelsomina regarda cet homme avec terreur : il semblait un
démon acharné à sa perte. Elle fouilla dans ses poches pour
voir si elle avait quelque argent pour lui payer ses soins; puis ,
sa recherche ayant été inutile :
— Je n'ai rien sur moi , lui dit-elle. Je vous ferai récom-
penser.
— J'irai demain chercher ma récompense moi-même, dit
le juif.
— Ne venez pas ! s'écria Gelsomina en se reculant de lui,
vous me faites horreur !
Le juif, jugeant que le moment serait mal choisi pour renou-
veler ses propositions , se mit à rire , et laissa Gelsomina maî-
tresse de se retirer.
Gelsomina profita de la liberté que lui donnait le juif, et
s'éloigna dun pas rapide. Bientôt elle se retrouva à la porte de
sa maison. Elle était arrivée là sans retourner la tête en arrière,
sans regarder ni à droite ni à gauche. Toutes les hallucinations
de la fièvre passaient devant ses yeux, toutes les rumeurs du
délire bruissaient à ses oreilles. Elle voulut ouvrir la porte,
mais elle ne put jamais retrouver la serrure ; elle crut qu'elle
allait devenir folle , et se coucha , en criant miséricorde à Dieu,
sur le banc de pierre qui était sous sa fenêtre.
REVUE DE PARIS. 209
A cinq heures du malin, en sortant pour ouvrir les volets ,
son père la retrouva là.
Elle n'était pas évanouie ; mais elle avait les yeux fixes , les
mains crispées, et ses dents claquaient l'une contre l'autre
comme si elle sortait de l'eau glacée.
Son père voulut l'interroger , mais elle ne répondit point.
Comme il faisait jour à peine, personne encore ne l'avait
vue. Il la prit dans ses bras , l'emporta comme un enfant , et
la remit à la vieille Assunla , qui lui ôta ses habits et la coucha
sans qu'elle fît la moindre résistance, sans qu'elle prononçât un
seul mot.
A peine couchée, la fièvre la prit; Mario voulait envoyer
chercher un médecin, mais Gelsomina dit qu'elle ne voulait
voir que son confesseur Fra Leonardo.
Fra Leonardo vint, et s'entretint plus d'une heure avec la
jeune fille. Lorsqu'il sortit de la chambre de Gelsomina , son
vieux père l'attendait pour l'interroger ; mais le confesseur ne
pouvait rien dire , il secoua la tête tristement , et , à toutes les
questions que lui fit le vieillard , il se contenta de répondre que
Gelsomina était une sainte.
Derrière le confesseur arriva le juif; il dit à Mario qu'il avait
appris que sa fille était malade , et que , comme il avait une
foule de secrets pharmaceutiques , il se faisait fort de la guérir
si on voulait l'introduire auprès d'elle.
Le vieillard fit demander à Gelsomina si elle voulait recevoir
un juif qui se disait médecin; Gelsomina se fit faire son portrait
par la vieille Assunta,et, ayant reconnu son persécuteur : —
Nourrice , répondit-elle , va dire à cet homme qu'il repasse de-
main à la même heure.
Le lendemain, le juif n'eut garde de manquer au rendez-
vous; mais, lorsqu'il demanda au vieux Mario où était sa fille ,
celui-ci lui répondit en pleurant que, le matin même, Gelso-
mina était entrée comme novice au couvent de Notre-Dame-du-
Calvaire.
Gabriello avait compté sur le désespoir pour perdre Gelso-
mina ; mais, comme Gelsomina avait un cœur religieux, le dé-
sespoir au contraire l'avait sauvée.
Il essaya alors de pénétrer dans le couvent ; ce n'était pas
la première fois qu'il profanait la maison du Seigneur, mais ,
5 13
21(1 REVUE DE PARIS.
en celle occasion , prières , menaces , argent , toul fut inutile ;
il avait affaire à une tourière incorruptible.
Cinq jours s'écoulèrent sans rien amener de nouveau. Le
terme demandé par Gabriello au prince de G*** arriva ; il se
présenta chez lui tout confus. C'était la première fois qu'il
échouait aussi complètement.
— Eh bien ! dit le prince de G***, oii est cette jeune fille ?
— Ma foi, monseigneur, dit Gabriello, voici douze jours que
Dieu elle diable la jouent aux désj mais cette fois Dieu a été le
plus fin, et il a gagné.
— Ainsi, tu y renonces?
~ Elle s'est réfugiée dans le couvent de Notre-Darae-du-
Calvaire, et , à moins que nous ne l'en enlevions de force, je ne
vois pas trop moyen de l'en faire sortir.
— Merci du conseil , mais je ne veux pas me brouiller avec
l'archevêque; d'ailleurs c'était ton affaire et non la mienne. Tu
t'étais chargé de m'amener cette jeune fille ici ; tu as échoué ,
c'est sur toi que la honte en retombera.
~ J'espère que monseigneur me gardera le secret, dit Ga-
briello profondément humilié.
— Le secret ! s'écria le prince ; ah bien oui , le secret ! Je
dirai partout au contraire que je voulais une jeune fille de rien,
une grisette , une petite ouvrière , que je t'ai laissé carte
blanche pour le temps , carte blanche pour l'argent , et que ,
malgré tout cela, tu as échoué.
— Mais monseigneur veut donc me perdre ! s'écria Gabriello
désespéré.
— Non, mais je veux qu'on sache le fonds qu'on peut faire
sur ta parole ; c'est un petit dédommagement que je me
réserve.
— Votre Excellence est décidée à me faire cet affront ?
— Parfaitement décidée.
— Mais si je n'avais pas perdu tout espoir?
— Alors , c'est autre chose.
— Si je demandais trois mois à votre Excellence pour tenter
un nouveau moyen ?
— Je t'en donne six.
— Et pendant ces six mois votre Excellence gardera le secret
sur ce premier échec ?
REVUE DE PARIS. 211
— Je serai rouet ; tu vois que je te fais beau jeu.
— Oui , Excellence ; aussi, maintenant, ce n'est plus une af-
faire d'argent, c'est une question d'honneur; j'y réussirai ou
J'y perdrai mon nom.
— Ainsi donc, dans six mois?
— Peut-être avant, mais pas plus lard.
— Adieu, seigneur Gabriello.
— Au revoir, Excellence.
Gabriello rentra chez lui ; il lui était venu, tout en causant
avec le prince de G..., une idée lumineuse qu'il avait besoin
de mûrir. Toute la journée et toute la nuit, il la tourna et
retourna dans sa tête j le lendemain , il commença de la mettre
èi exécution.
Dès le malin, il alla trouver Fra Leonardo dans sa cellule, se
jeta à ses pieds en lui disant qu'il était un grand pécheur,
mais que la grâce de Dieu l'avait touché et qu'il s'adressait à
lui pour qu'il le soutînt dans la bonne voie , hors de laquelle il
avait si longtemps marché.
Il lui confessa ensuite l'infâme métier qu'il exerçait, se
frappant la poitrine avec tant de componction et de remords à
chaque nouvel aveu qui sortait de sa bouche, que Fra Leonardo,
voyant dans cet homme un miracle de conversion , ne put
s'empêcher de lui demander comment le repentir lui était
venu.
Alors Gabriello lui raconta qu'il avait été chargé par un
grand seigneur de perdre Gelsomina , mais qu'à peine l'avait-il
vue qu'il était devenu amoureux d'elle , et n'avait pas même
osé lui parler. Longtemps il avait combattu cet amour, sachant
bien qu'il était indigne d'une si chaste jeune fille 5 mais enfin
il avait pensé qu'il n'y a pas de crime si grand que le repentir
n'efface, pas de conduite si souillée que l'absolution ne lave. Il
avait donc pris la résolution d'aller se jeter aux genoux du
père Gelsomina , et de lui tout dire, lorsqu'il avait appris que
celle qu'il aimait venait d'entrer dans un couvent. Alors,
dans son désespoir , il était venu â Fra Leonardo pour lui dire
que son parti était pris , et que , si Gelsomina se faisait reli-
gieuse , lui, de son côté , était décidé à entrer en religion , en
abandonnant la moitié de ce bien si mal acquis aux pauvres ,
et en faisant de l'autre moitié un fonds pour marier quchiue
212 REVUE DE PARIS
fille pauvre et sage qui aurait refusé de s'enrichir aux dépens
de son honneur.
Une pareille détermination toucha le bon capucin jusqu'aux
larmes ; il dit à son pénitent que tout n'était pas encore perdu,
et que Gelsomina ne persisterait peut-être point dans une ré-
solution prise en un moment d'exaltation, et qui mettait son
vieux père au désespoir. En outre il promit d'user de touleson
influence sur elle pour la déterminer à ne point prendre pour
une vocation sérieuse ce vertige religieux qui l'avait saisie
lorsqu'elle avait regardé le monde du haut de sa douleur.
Gabriello se jeta aux pieds du moine , et lui baisa les genoux
en lui demandant la permission de revenir tous les jours.
Fra Leonardo raconta tout au père de Gelsomina ; le pauvre
vieillard, compatissant à une douleur qu'il partageait, demanda
à voir ce pauvre jeune homme afin de pleurer avec lui. Le
moine promit de le lui amener le lendemain.
Le lendemain , à l'heure convenue, le père de Gelsomina vit
arriver Fra Leonardo et son pénitent. Les deux affligés se je-
tèrent dans les bras l'un de l'autre ; Gelsomina était le lien qui
les unissait : aussi ne parlèrent-ils que d'elle ; c'élaient les
premiers moments de consolation que le vieux Mario eût goûtés
depuis que sa fille était au couvent. Aussi , lorsque Gabriello
le quitta, fit-il promettre au jeune homme qu'il reviendrait le
voir le lendemain.
Non-seulement Gabriello n'avait garde de manquer à un pa-
reil rendez-vous, mais encore il y vint longtemps avant l'heure
indiquée. Le vieillard lui sut gré d'être plus qu'exact, et ils pas-
sèrent une partie de la journée ensemble.
Quant à Gaëtano , on n'en entendait pas même parler ; il
avait la lêle plus que jamais affolée de sa prétendue mar-
quise.
Fra Leonardo voyait Gelsomina tous les jours. Il lui raconta
d'abord , sans qu'elle y fît grande attention ,1a conversion mi-
raculeuse qu'elle avait faite ; puis il lui peignit le désespoir de
Gabriello en la perdant. Gelsomina savait ce que c'élaient que
les douleurs de l'amour, elle plaignit du fond du cœur le
pauvre jeune homme qui les éprouvait.
Quelques jours après, Gelsomina consentit avoir son père,
mais à la condition qu'il n'essaierait pas de la dissuader de sa
REVUE DE PARIS. 213
résolution de se faire religieuse ; le vieux Mario promit tout ce
que Ton voulut, et ne lui parla tout le temps que deGabriello,
qui avait pour lui tous les soins qu'un fils aurait pour son père.
Gelsomina remercia Dieu de ce qu'il rendait au vieillard l'en-
fant qu'il avait perdu.
Quelque temps après , comme Fra Leonardo vit Gelsomina
plus tranquille, il commença à l'entretenir des véritables
devoirs d'une chrétienne. Le premier de ces devoirs, selon lui ,
était d'honorer ses parents et de leur obéir en tous points, un
père et une mère étant en ce monde la divinité visible pour
leurs enfants.
Vers la même époque, le vieux Mario se hasarda à reparler
à sa fille de ses anciens rêves paternels, comment il avait
songé parfois au bonheur qu'il éprouverait à mourir entre les
bras de ses petits-fils 5 puis il demanda à Gelsomina, les larmes
aux yeux , s'il lui fallait renoncer pour toujours à cet espoir.
Gelsomina pleura , mais ne répondit rien.
Une fois , Gelsomina hasarda de demander à Fra Leonardo
ce qu'était devenu Gaëtano. Fra Leonardo répondit qu'il était
toujours le même, mais qu'il devenait de plus en plus orgueil-
leux, et qu'on le voyait à toutes les fêtes avec des rubans à son
chapeau, des bagues à ses doigts, et des ceintures magnifiques
autour du corps. Gelsomina soupira du plus profond de son
cœur j il était évident qu'elle était complètement oubliée.
Comme Fra Leonardo sortait de la cellule de la novice, le
vieux Mario y entrait. Chaque jour il était plus reconnaissant
à Gabriello de ses soins pour lui , soins d'autant plus désinté-
ressés qu'une seule récompense était digne d'eux, et que
cette récompense, la résolution de Gelsomina la rendait impos-
sible.
Quatre mois s'écoulèrent; ces quatre mois avaient amené
une grande amélioration dans l'état des choses. Gelsomina
sentait qu'elle ne serait jamais heureuse elle-même , mais
elle comprenait qu'elle pouvait beaucoup pour le bonheur des
autres : or, pour un cœur comme celui de Gelsomina, c'était
presque être heureuse elle-même que de rendre les autres
heureux.
Aussi , la première fois qu'elle vit son père pleurer en son-
geant que l'époque où elle devait prendre le voile arrivait, ce
18.
2Î4 RRVUE DE PARIS.
fut elle qui le consola en lui disant de prendre courage, qu'elle
commençait à sentir que Dieu lui donnerait la force de sur-
monter son amour, et que, comme la seule crainte de revoir
Gaëlano l'avait déterminée à fuir le monde, peut-être rentrerait-
elle dans le monde du moment où elle pourrait le revoir sans
crainte. A cette seule espérance , le vieillard éprouva une si
grande joie, que Gelsomina eut presque des remords d'avoir
causé à son père une si grande douleur.
Quelques jours après, Fra Leonardo se hasarda à parler à la
novice de Gabriello et de l'amour profond qu'il conservait pour
elle. Gelsomina ne put s'empêcherde comparer cet amour sans
espérance à celui de Gaëtano , qui pouvait tout espérer , et elle
plaignit le pauvre garçon plus tendrement qu'elle ne l'avait
encore fait.
Cela rendit quelque courage au pauvre père : à la première
entrevue qu'il eut avec sa fille , il lui ouvrit son cœur tout en-
tier ; il ne manquait à Gabriello que d'être l'époux de Gelsomina
pour que Mario vît en lui un véritable enfant ; le lien social
seul manquait, car Gabriello avait depuis cinq mois , pour le
vieillard, les soins, l'amour et le respect que le fils le plus
tendre pourrait avoir pour son père.
Gelsomina lendit la main au vieillard, et lui demanda huit
jours pour interroger son cœur.
Ces huit jours, Gelsomina les passa dans la prière et dans la
solitude; elle aimait toujours Gaëtano, mais d'un amour qui
n'avait plus rien de terrestre, et à la manière dont les enfants
du ciel aiment les fils de la terre. Elle sentait en elle, sinon le
désir, du moins la force d'appartenir à un autre et d'être une
digne femme et une digne mère, comme elle avait été une
sainte jeune fille.
Lorsque son père revint au jour indiqué, elle lui dit donc
(jue, si son bonheur dépendait de son consentement, elle don-
nait ce consentement, sinon avec joie, du moins avec résigna-
tion. Le vieux Mario tomba presqu'aux genoux de sa fille, mais
elle le prit dans ses bras et sourit à le voir si heureux.
Alors il demanda la permission de lui amener Gabriello le
lendemain , mais elle lui répondit qu'elle n'avait pas besoin de
le voir, qu'elle recevrait un mari des mains de son père, et que
ce mari, quel qu'il fut, avait droit à son esliini' «;l à son
KEVUE DE PAFilS, 215
dévouement; que ces deux sentiments étaient les seuls que Ton
pouvait exiger d'elle, et que ce serait au temps d'en faire naître
un autre.
Le mariage fut fixé à quinze jours; ces quinze jours, Gelso-
luina les passa en prières et en exercices religieux; puis, le
malin du quinzième, elle quitta le couvent pour aller à l'église,
où l'attendait son fiancé. Ce fut au pied de l'autel seulement qu'elle
rencontra Gabriello, et, comme elle ne l'avait vu que déguisé
en juif, avec une barbe et une perruque, elle ne le reconnut
pas.
Au retour, chacun félicita Gabriello sur son bonheur, chacun
lui dit qu'il avait épousé une véritable sainte.
Mais lui se déroba à toutes ces félicitations ; il avait une vi-
site à faire.
Ou annonça au prince de G que Gabriello l'attendait
dans son antichambre.
— Faites entrer, dit le prince.
Gabriello entra.
— Eh bien ! demanda le prince , où en sommes-nous? C'est
demain que le terme expire.
— Et c'est ce soir que je vous livre Gelsomina, dit Gabriello.
— Et comment as-tu fait cela, démon? s'écria le prince.
— Monseigneur, c'est tout simple ; voyant quelle était incor-
ruptible, je l'ai épousée.
— Et?
— Et ce soir vous prendrez ma place, — voilà tout. — Un
honnête homme n'a que sa parole ; j'avais engagé la mienne ù
Votre Excellence, et je la tiens.
Le soir il fut fait ainsi qu'il avait été dit.
Gelsomiua ignora toujours cet infâme traité ; ce qui ne l'em-
pêcha pas de mourir au bout de trois ans de mariage , en lais-
sant à Gabriello une fille qui a maintenant douze ans , et qu'il
est prêt à vendre comme il a vendu sa mère.
On voit que l'honnête homme n'a pas volé son surnom d'il
Signor Mercurio, dont il est si fier qu'il a complètement
abandonné son nom de baptême et son nom de famille.
Quant à Gaêtano , lorsqu'il sut qu'il avait été trompé, et
qu'en prenant une courtisane pour une marquise, il avait perdu
ce trésor d'amour qu'on appelait Gelsomina , il entra dans une
216 REVUE DE PARIS.
telle colère , qu'il donna à la Catanaise un coup de couteau dont
elle faillit mourir.
Il en résulta pour lui une condamnation de vingt ans aux
galères.
Nous le retrouvâmes un mois après à Vulcano, où, comme on
dit en style de bagne , il faisait son temps.
VIII.
SAINTE ROSALIE.
Comme il signor Mercurio achevait son récit, Jadin , le ba-
ron S.... et le vicomte de R entrèrent ; le garçon de l'hôtel
leur avait procuré une fenêtre dans la rue del Cassero , et ils
venaient me chercher pour l'occuper avec eux.
Ils sourirent en me voyant en tête à tête avec le signor Mer-
curio, qui , de son côté, à leur aspect, se retira le plus discrè-
tement du monde, emportant les deux piastres dont j'avais
payé son abominable histoire.
De mon côté, comme j'avais le sourire de ces messieurs sur
le cœur, et que j'éprouvais pour cet homme un dégoût qu'ils ne
pouvaient comprendre , puisqu'ils n'en connaissaient pas la
cause , j'appelai le garçon , et je lui déclarai que , si le signor
Mercurio rentrait dans ma chambre , je quitterais à l'instant
l'hôtel.
Cet ordre a porté ses fruits , et je suis certain qu'encore
aujourd'hui je passe à Palerme pour un puritain de première
classe.
Je ne demandai à ces messieurs que le temps de ra'habiller.
Comme la maison dans laquelle nous avions loué une fenêlre
était à cinq cents pas à peine, nous ne jugeâmes pas à propos
de faire atteler pour cela , et nous nous y rendîmes à pied.
La ville avait le même air de fête que la veille; les rues
étaient encombrées de monde , il nous fallut près d'une heure
pour faire ces cinq cents pas.
Enfin 5 nous atteignîmes la maison, nous montâmes au second
REVUE DE PARIS. 217
étage, nous entrâmes en possession de noire fenêtre. Il y en
avait deux dans la chambre, mais l'autre était occupée par une
famille anglaise ; le locataire, auquel nous avions sous-loué, se
tenait debout et prêt à en faire les honneurs.
La première chose qui me frappa en jetant les yeux sur la
rue fut , au troisième étage de la maison en face de nous , un
énorme balcon, en manière de cage, tenant toute la largeur de
la maison j sa forme était bombée comme celle d'un vieux se-
crétaire , et les grilles qui le composaient étaient assez ser-
rées pour qu'on ne pût voir que fort confusément au tra-
vers.
Je demandai au maître de la maison l'explication de cette
singulière machine , que j'avais déjà au reste remarquée à plu-
sieurs autres maisons : c'était un balcon de religieuses.
Il y a aux environs de Palerme et à Palerme même une ving-
taine de couvents de filles nobles : en Sicile, comme partout
ailleurs, les religieuses sont censées n'avoir plus aucun com-
merce avec le monde,- mais en Sicile, pays indulgent par ex-
cellence , on leur permet de regarder le fruit défendu auquel
elles ne doivent pas toucher. Elles peuvent donc , les jours de
fête , venir prendre place , je ne dirai pas à ces balcons , mais
dans ces balcons, où elles se rendent de leur couvent , si éloi-
gné qu'il soit, par des passages souterrains et par des escaliers
dérobés. On m'a assuré que , lors de la révolution de 1820,
quelques religieuses, plus patriotes que les autres, avaient, em-
portées par leur enthousiasme national , versé du haut de ce
fort imprenable de l'eau bouillante sur les soldats napolitains.
A peine cette explication nous était elle donnée, que la volière
se remplit de ses oiseaux invisibles, qui se mirent aussitôt à ca-
queter à qui mieux mieux. Autant que j'en pus juger par le
bruit et par le mouvement, le balcon devait bien contenir une
cinquantaine de religieuses.
L'aspect qu'offrait Palerme était si vivant et si varié, que,
quoique nous fussions venus au moins deux heures trop tôt ,
ces deux heures s'écoulèrent sans un seul moment d'ennui ;
entîn, au bruit d'une salve d'artillerie qui se fit entendre, à la
rumeur qui courut par la ville , au mouvement qui se fit
parmi les assistants , nous jugeâmes que le char se mettait en
route.
2Î8 REVUE DE PARIS.
EfTecfivemenl , nous commençâmes bientôt à l'apercevoir à
l'extrémité de la rue del Cassero, au tiers de laquelle à peu près
nous nous trouvions ; il s'avançait lentement et majestueuse-
ment , traîné par cinquante bœufs blancs aux cornes dorées ;
sa hauteur atteignait celles des maisons les plus élevées, et,
outre les figures peintes ou modelées en carton et en cire, dont
il était couvert , il pouvait contenir sur ses deux différents éta-
ges, et sur une espèce de proue qui s'élançait en avant, pareille
à celle d'un vaisseau , de cent quarante à cent cinquante per-
sonnes, les unes jouant de toutes sortes d'instruments, les au-
tres chantant , les autres enfin jetant des fleurs.
Quoique cette énorme masse ne fût composée en grande
partie que d'oripeaux et de clinquant, elle ne laissait point que
d'être imposante. Notre hôte s'aperçut de l'effet favorable pro-
duit sur nous par la gigantesque machine; mais, secouant la
tête avec douleur, au lieu de nous maintenir dans notre admi-
lation , il se plaignit amèrement de la foi décroissante et de la
lésinerie croissante de ses compatriotes. En effet, le char, qui
aujourd'hui égale à peine en hauteur les toits des palais, dé-
passait autrefois les clochers des églises ; il était si lourd, qu'il
fallait cent bœufs au lieu de cinquante pour le traîner ; il était
si large et si chargé d'ornements, qu'il défonçait toujours une
vingtaine de fenêtres. Enfin, il s'avançait au milieu d'une telle
foule, qu'il était bien rare qu'en arrivant à la place de la Ma-
rine, il n'y eût pas un certain nombre de personnes écrasées.
Tout cela , on le comprend, donnait aux fêtes de Sainte-Rosalie
une réputation bien supérieure à celle dont elles jouissent
aujourd'hui, et flattait fort l'amour-propre des anciens Paler-
raitains.
En effet, lorsque le char passa devant nous, nous nous aper-
çûmes que les autorités municipales ou ecclésiastiques de Pa-
lerme, je ne saurai trop dire lesquelles, avaient fort tiré à
l'économie : ce que nous avions pris de loin pour de la soie
était du simple calicot, les gazes des draperies étaient singu-
lièrement fanées, et les ailes des anges avaient grand besoin
d'êtres remplumées, vers leurs extrémités surtout, qui avaient
fort souffert des ravages du temps et du frottement de la ma-
chine.
Immédialoment np?ès ]o rhnr v^nninnl les reliques de sninfe
REVUE DE PAUIS. 219
Rosalie, enfermées dans une châsse d'argent et posées sur une
espèce de catafalque porté par une douzaine de personnes qui
se relayent et qui affectent de marcher cahin caha , à la ma-
nière des oies. Je demandai la cause de cette singulière façon
de procéder, et l'on me répondit que cela tenait à ce que
sainte Rosalie avait un léger défaut dans la tournure.
Derrière cette châsse un spectacle bien plus étrange et bien
plus inexplicable encore nous attendait : c'étaient les reliques
de saint Jacques et de saint Philippe, je crois, portées par une
quarantaine d'hommes , qui vont sans cesse courant à perdre
haleine et s'arrêtant court. Ce temps d'arrêt leur sert à laisser
former un intervalle d'une centaine de pas entre eux et les re-
liques de sainte Rosalie ; aussitôt cet intervalle formé, ils se re-
mettent à courir de nouveau , et ne s'arrêtent que lorsqu'ils ne
peuvent aller plus loin ; alors ils s'arrêtent encore pour repar-
tir un instant après, et ce transport des reliques des deux saints
s'exécute ainsi, par courses et par haltes, depuis le moment du
départ jusqu'au moment de l'arrivée. Cette espèce de mythe
gymnastique fait allusion à un fait tout en l'honneur des deux
élus : un jour qu'on transportait leur châsse, je ne sais pour
quelle cause, d'un lieu à un autre, elle passa par hasard dans
une rue que dévorait un incendie; les porteurs s'aperçurent
qu'à mesure qu'ils s'avançaient , le feu s'éteignait; afin que le
feu fît le moins de dégât possible , ils se mirent alors à courir ;
cette ingénieuse idée fut couronnée du plus entier succès. Par-
tout où ce n'était qu'un incendie ordinaire, la flamme disparut
aussitôt; seulement, là où l'incendie était plus acharné, il fal-
lut s'arrêter une ou deux minutes. — De là les courses, de là
les haltes. — Comme on le comprend bien, cette aptitude des
deux saints à combattre les incendies rend inutile à Palerme
le corps royal des sapeurs pompiers.
Après les reliques de saint Jacques et de saint Philippe ve-
naient celles de saint Nicolas, portées par une dizaine d'hommes
dansant et valsant. Cette façon de rendre hommage à la mémoire
d'un saint nous ayant aussi paru assez étrange, nous en deman-
dâmes l'explication : ce à quoi on nous répondit que, saint Ni-
colas étant de son vivant d'un naturel fortjovial, on n'avait rien
trouvé de mieux que celte marche chorégraphique, qui rappe-
lait parfaitement la gaieté de son caractère.
220 REVUE DE PARIS.
Derrière saint Nicolas ne venait rien autre chose que le peu-
ple; lequel marchait comme il l'entendait.
Cette marche triomphale , qui avait commencé vers midi,
ne fut guère achevée que sur les cinq heures. Alors les voilures
circulèrent de nouveau dans les rues ; la promenade de la Ma-
rine commençait.
La soirée offrit les mêmes délices que la veille. En général
les plaisirs italiens ne sont point variés : on fait aujourd'hui
ce qu'on a fait hier, et l'on fera demain ce qu'on a fait au-
jourd'hui. Nous eûmes donc feu d'artifice, danses à la Flora,
corso à minuit, et illumination jusqu'à deux heures.
Tout en assistant aux honneurs rendus à sainte Rosalie à
Palerme , nous avions lié, pour le lendemain , la partie d'aller
faire un pèlerinage à sa chapelle, située au sommet du mont
Pellegrino. En conséquence nous avions commandé à la fois
une voiture et des ânes; une voiture, pour aller tant que la
route serait carrossable , et les ânes pour faire le reste du
chemin.
Le mont Pellegrino n'est, à vrai dire, qu'un squelette de
montagne ; toute la terre végétale qui le couvrait autrefois a été
successivement emportée dans la plaine par le vent ou par la
pluie. Une roule magnifique, posée sur des arcades et digne
des anciens Romains, conduit à la moitié de sa hauteur, à peu
près. Là nous trouvâmes , comme nous l'avions ordonné d'a-
vance, un relai de ces magnifiques ânes de Sicile qui, s'ils
étaient transportés chez nous, feraient honle, non-seulement
à leurs confrères, mais encore à beaucoup de chevaux : c'est
cette supériorité dans l'espèce, qui leur vaut sans doute l'hon-
neur de servir de montures aux dandies et aux lions de Pa-
ierme, quand ils vont faire leurs visites du matin.
Après une heure de montée , nous arrivâmes à la chapelle de
Sainte-Rosalie , qui n'est rien autre chose que la grotte dans
laquelle la sainte retirée du monde a vécu loin de ses séduc-
tions. Au-dessus de l'entrée de la grotte est son arbre généa-
logique parfaitement en règle , depuis Charlemagne jusqu'à
Sinibaldo , père de la sainte.
Sainte Rosalie était fiancée au roi Roger, lorsqu'au lieu d'at-
tendre tranquillement, dans la maison paternelle, son royal
KEVLE DE PARIS. 221
époux, elle s'enfuil !tn matin, et disparut pour ne plus revenir.
El!e avait alors qualorze ans.
Sainte Rosalie se réfugia dans la caverne du montPellegrino,
où elle vécut solitaire et mourut ignorée , se livrant à la mé-
ditation et conversant avec les anges. Au mois de juillet 1624,
au milieu d'une peste terrible qui dévastait la ville de Palerrae,
un homme du peuple eut une vision. Il lui sembla qu'il se pro-
menait hors des portes de Palerrae, lorsqu'une colombe , des-
cendant du ciel, se posa à quelques pas de lui : il alla à la
colombe, mais la colombe reprit son vol et alla se poser à quel-
ques pas encore ; il la suivit de nouveau, et de vols en vols la
colombe finit par entrer sous la grotte de sainte Rosalie, où
elle disparut : alors le songeur se réveilla. Comme on le pense
bien, il comprit qu'un pareil rêve n'était autre chose qu'une ré-
vélation. A peine fit-il jour, qu'il se leva, sortit de Palerme, et
aperçut la colombe conductrice. Alors se renouvela en réalité
la vision de la nuit. Le brave homme suivit la colombe sans la
perdre de vue, et entra un instant après elle dans la grotte. La
colombe avait disparu, mais il y trouva le corps de la sainte.
Ce corps était parfaitement conservé, et il semblait, quoique
cinq siècles se fussent écoulés depuis le moment de sa mort,
que l'élue du Seigneur vint d'expirer à l'instant même : elle
avait dû mourir à l'âge de vingt-huit ou trente ans.
L'homme à la colombe accourut en grande hâte à Palerme,
et fit part à l'archevêque du songe qu'il avait fait, et de la pré-
cieuse trouvaille qui en avait été la suite. L'archevêque assem-
bla aussitôt tout le clergé; puis, croix et bannières en tète,
on alla chercher le corps de sainte Rosalie à la caverne qui lui
avait servi de tombeau 5 et, après l'avoir posé sur un cata-
falque, on l'amena à Palerme, où on le fit proipener par les
rues, porté sur les épaules de douze jeunes filles, vêtues de
blanc, couronnées de tleurs, et tenant des palmes à la main.
Le même jour la peste cessa : c'était le 15 juillet 1624.
Dès lors il devint impossible de douter que la fille de Sini-
baldo ne fût une sainte, et, comme celte sainte avait sauvé la
ville, on mit la ville sous sa jjroteclion. Depuis ce temps, son
culte s'est maintenu avec une fleur de jeunesse et de poésie qui
est le partage de bien peu d'élues.
L'entrée de la grotte est demeurée dans sa simplicité primi-
223 REVUE DE PARIS.
tive : c'est une espèce de vestibule , taillé en plein roc et dé-
coré de médaillons de Charles III , de Ferdinand I" et de
Marie-Caroline. Ce vestibule est séparé du sanctuaire par une
ouverture qui va de la voûte au sommet de la montagne, et
par laquelle pénètre le jour; des plantes et des fleurs grim-
pantes ont poussé dans cette gerçure , et retombent en guir-
lande dans l'intérieur de la caverne ; à un certain moment de
la journée , les rayons du soleil pénètrent par celte ouverture,
et séparent le vestibule de la chapelle par un ardent rayon de
lumière.
Le sanctuaire renferme deux autels.
Le premier à gauche est dédié à sainte Rosalie. II s'élève à
Tendroit même où fut retrouvé le corps de la sainte. Une sta-
tue de marbre, ouvrage de Caggini, a remplacé les reliques,
qu'on a enfermées dans une châsse. Cette statue représente
une belle vierge couchée dans l'altitude d'une jeune fille qui
dort ; elle a la tête appuyée sur une de ses mains, et de l'aulre
tient un crucifix. La robe dont elle est enveloppée , et qui est
un don du roi Charles III , a coûté 5,000 piastres; elle porte,
de plus , un collier de diamants au cou , des bagues à tous les
doigts, et sur la poitrine , pendues à un ruban noir et h un
ruban bleu , les croix de Malte et de Marie-Thérèse. Près de la
sainte sont une tète de mort, une écuelle, un bourdon, un livre
et une discipline d'or massif; comme la robe, ces différents
objets sont un don du roi Charles III.
Le second autel, situé au fond de la grotte, et en face de son
ouverture, est placé sous l'invocation de la Vierge; mais, il
faut le dire à la gloire de sainte Rosalie , tout dédié qu'il est à
la mère du Christ, il est infiniment moins riche , infiniment
moins beau , et surtout infiniment moins fréquenté que le
premier. Derrière cet autel se trouve la source où buvait la
sainte.
La chapelle de Sainte-Rosalie est, comme nous l'avons dit,
le refuge des amours persécutés. Si les amants qu'on veut sé-
parer parviennent un beau malin à se réunir, et qu'on ne les
rattrape pas dans le trajet qui sépare Palerme de la montagne,
ils sont sauvés : une fois entrés dans la caverne, les droits des
parents cessent , et ceux de la sainte commencent. Le prêtre
leur demande s'ils veulent être unis, et sur leur réponse affir-
REVUE DE PARIS. 225
malive leur dit une messe : la messe finie, ils sont mariés; ils
peuvent revenir au grand jour, et bras dessus , bras dessous,
à Palerrae. Les parents n'ont plus rien à dire.
Au moment où nous arrivions dans la chapelle, le prêtre ac-
complissait, selon toute probabilité, une union de ce genre :
un jeune homme et une jeune fille étaient agenouillés devant
l'autel, sans autre témoin de leur union que le sacristain qui
servait la messe. Notre arrivée parut d'abord leur causer quel-
qu'inquiétude, mais, nous ayant reconnus pour étrangers,
ils ne firent plus attention à nous. Nous nous agenouillâmes à
quelques i)as d'eux , en attendant que la messe fût dite.
La messe achevée, ils se levèrent , remercièrent le prêtre,
sortirent de la grotte, montèrent sur leurs ânes et disparurent.
Ils étaient mariés.
Nous interrogeâmes le prêtre , qui nous dit qu'il ne se pas-
sait guère de semaines sans qu'une cérémonie pareille s'ac-
complît.
En rentrant chez nous , nous trouvâmes pour le lendemain
une invitation à dîner de la part du vice-roi , le prince de
Campo-Franco; nous lui avions fait remettre la veille nos let-
tres de recommandation, et, avec cette politesse parfaite qu'on
ne rencontre guère que chez les grands seigneurs italiens, il
leur faisait honneur à Tinstant-même.
Le prince de Campo-Franco a quatre fils ; c'est le second de
ses fils, le comte de Lucchesi-Palli , qui a épousé U'"^ la du-
chesse de Berry : il était momentanément en Sicile pour y
amener dans le caveau de sa famille le corps de la petite fille
née pendant la captivité de Blaye , et qui venait de mourir.
Comme cette invitation à dîner était pour la maison de cam-
pagne du i)rince, située, comme presque toutes les villas des
riches Palermitains , ù la Bagherie , nous partîmes deux ou
trois heures plus tôt qu'il n'était nécessaire , afin d'avoir le
temps de visiter le fameux palais du prince de Palagonia, mo-
dèle de grotesque et miracle de folie.
La roule que l'on prend pour se rendre ù la Bagherie est la
même que nous avions déjà suivie pour venir à Palerme. A un
quart de lieue de la villa, on passa l'Orèthe, l'ancien Eleuthère
de Ptolémée, et aujourd'hui le fiume del Amiraqlio. Ce filel
d'eau . majestueusement décoré du nom de fleuve , traversait
224 REVUE DE PARIS.
autrefois la ville et se jetait dans le port ; mais il a été détourné
de son ancien lit, sur l'emplacement duquel on a bâti la rue de
Tolède.
C'est aux environs de la Bagherie que Roger, comte de Sicile
et de Calabre, remporta sur les Sarrasins, vers 1072, la grande
bataille qui lui livra Palerrae.
Notre voiture s'arrêla en face du palais du prince de Pala-
gonia , que nous reconnûmes aussitôt aux monstres sans nom-
bre qui garnissent les murailles, qui surmontent les portes, qui
rampent dans le jardin; ce sont des bergers avec des têtes
d'âne, de jeunes filles avec des têtes de cheval, des chats avec
des figures de capucin, des enfants bicéphales, des hommes à
quatre jambes, des solipèdes à quatre bras, une ménagerie
d'êtres impossibles, auxquels le prince , à chaque grossesse de
sa femme , priait Dieu de donner une réalité , en permettant
que la princesse accouchât de quelque animal pareil à ceux
qu'il avait soin de lui mettre sous les yeux pour amener cet
heureux événement. Malheureusement pour le prince, Dieu eut
le bon esprit de ne pas écouter sa prière, et la princesse ac-
coucha tout bonnement d'enfants pareils à tous les autres en-
fants , si ce n'est qu'ils se trouvèrent ruinés un beau jour par
la singulière folie de leur père.
Un autre caprice du prince était de se procurer toutes les
cornes qu'il pouvait trouver : bois de cerf, bois de daim , cor-
nes de bœuf, cornes de chèvre, défenses d'éléphant même,
tout ce qui avait forme recourbée et pointue était bien venu
au château, et acheté par le prince presque sans marchander.
Aussi, depuis l'antichambre jusqu'au boudoir, depuis la cave
jusqu'au grenier, le palais était hérissé de cornes : les cornes
avaient remplacé les patères, les porte-manteaux, les pitons ;
les lustres pendaient à des cornes, les rideaux s'accrochaient à
des cornes ; les buffets, les ciels de lit, les bibliothèques étaient
surmontés de cornes. On aurait donné vingt-cinq louis d'une
corne, que dans tout Palerme on ne l'aurait pas trouvée.
L'art n'a rien à faire dans une pareille débauche d'imagina-
tion ; palais , cours, jardin, tout cela est d'un goût détestable,
et ressemble à une maison bâtie par une colonie de fous. Jadin
ne voulut pas même compromettre son crayon jusqu'à en fnire
lin croquis.
REVUE DE PARIS. 225
Pendant que nous visitions le palais Palagonia , nous fûmes
joints par le comte Alexandre , troisième fils du prince de
Campo-Franco; il avait appris notre arrivée , et venait au-de-
vant de nous , afin que nous eussions quelqu'un pour nous
présenter à son père et à ses frères aînés que nous n'avions
point encore vus.
La villa du prince de Campo-Franco est sans contredit, pour
la situation surtout, une des plus délicieuses qui se puissent
voir : les quatre fenêtres de la salle à manger s'ouvrent sur
quatre points de vue différents, un de mer, un de montagne ,
un de plaine, et un de forêt.
Le dîner fut magnifique, mais tout sicilien, c'est-à-dire qu'il
y eut force glace et quantité de fruits, mais fort peu de pois-
son et de viande. Nous dûmes paraître des ichtyophages et des
carnivores de première force , car nous fûmes , Jadin et moi,
à peu près les seuls qui mangèrent sérieusement.
Après le dîner on nous servit le café sur une terrasse cou-
verte de fleurs; de cette terrasse , on apercevait tout le golfe,
une partie de Palerme, le Monte-Pellegrino, et enfin au milieu
de la mer, au large, comme un brouillard flottant à Thorizon,
nie d'Alciuri. L'heure que nous passâmes sur celte terrasse,
et pendant laquelle nous vîmes le soleil se coucher et le paysage
traverser toutes les dégradations de lumière , depuis l'or vif
jusqu'au bleu sombre , est une de ces heures indescriptibles
qu'on retrouve dans sa mémoire en fermant les yeux , mais
qu'on ne peut ni faire comprendre avec la plume, ni peindre
avec le crayon.
A neuf heures du soir, par une nuit délicieuse, nous quit-
tâmes la Bagherie , et nous revînmes à Palerme.
IX.
Z.B COUVENT DES CAPUCINS.
La journée du lendemain était consacrée à des courses par la
ville : un jeune homme , Arami , camarade de collège du mar-
quis de Gargalîo , et pour !e(piel ce dernier m'avait remis une
226 REVUE DE PARIS,
lellre, devait nous accompagner, dîner avec nous, et de là nous
conduire au lliéàtre, où il y avait opéra.
rvous commençâmes par les églises , le Dôme avait droit à
notre piemière visite; nous l'avions déjà parcouru le jour de
notre arrivée; mais, préoccupés de la scène qui s'y passait,
nous n'avions pu en examiner les détails. Ces détails sont au reste
peu importants et peu curieux, l'intérieur de la cathédrale ayant
été remis à neuf : nous en revînmes donc bientôt aux sépulcres
royaux qu'elle renferme.
Le premier est celui de Roger II , fils du grand comte Roger,
et qui fut lui-même comte de Sicile et de Calabre en 1101 , duc
de Fouille et prince de Salerne en 1127 , roi de Sicile en 1130 j
qui mourut enfin en 1134, après avoir conquis Corinthe et
Athènes.
Le second est celui de Constance à la fois impératrice et
reine : reine de Sicile par son père , Roger ; impératrice d'Alle-
magne par son mari, Henri VI . roi de Sicile lui-même en 1194,
et mort en 1197.
Le troisième est celui de Frédéric II , père de Manfred , et
grand-père de Conradin , qui succéda à Henri VI et mourut
en 12o0.
Enfin, les quatrième et cinquième sont ceux de Constance,
fille de Manfred , et de Pierre, roi d'Aragon.
En sortant du Dôme, nous traversâmes la place, et nous nous
trouvâmes en face du palais Royal.
Le palais Royal est bâti sur les fondements de l'ancien Al
Cassar sarrasin. Robert Guiscard et le grand comte Roger en-
tourèrent de murailles la forteresse arabe , et s'en contentèrent
momentanément; Roger son fils , deuxième du nom . y éleva
une église à Saint-Pierre et fit construire {\*i\.\\ tours , nommées
l'une , la Pisana , et l'autre , la Greca. La première de ces deux
tours renfermait les diamants et le trésor de la couronne ; la se-
conde servait de prison d État. Guillaume P"" trouva la demeure
incommode et commença le Palazzo-Nuovo, qui fut achevé par
.son fils vers l'an 1170.
Nous venions voir principalement deux choses au Palazzo-
Nuovo : les fameux béliers syracusains, qui y ont été trans-
portés, et la chapelle de Saint-Pierre , qui , malgré ses sept
REVUE DE PARIS. 227
cents ans d'existence , semble sortir de la main des mosaïstes
grecs.
Nous cherchions de tous côtés les béliers , lorsqu'on nous les
montra coquettement badigeonnés en bleu de ciel : nous deman-
dâmes quel était l'ingénieux artiste qui avait eu l'idée de les
peindre de cette agréable couleur; on nous répondit que c'était
le marquis de Forcella. Nous demandâmes où il demeurait, pour
lui envoyer nos cartes.
Il n'en est point ainsi de l'église de Saint-Pierre; elle est res-
tée à la fois un miracle d'architecture et d'ornementation. Sans
doute , le respect qu'on a eu pour elle tient à la tradition , tra-
dition respectée et transmise par les Sarrasins eux-mêmes, et
qui veut que saint Pierre , en se rendant de Jérusalem à Rome ,
ait consacré lui-même une petite chapelle souterraine, qui sert
aujourd'hui de caveau mortuaire à l'église.
C'est dans cette chapelle que Marie-Amélie de Sicile épousa
Lous-Pliilippe d'Orléans. C'est encore dans cette chapelle que fut
baptisé le premier-né de leurs fils, le duc d'Orléans actuel. En
versant l'eau sainte sur le front de l'enfant, l'archevêque dit
(ont haut :
— Peut-être qu'en ce moment je baptise un futur roi de
France.
— Ainsi soit-il! répondit le marquis de Gargallo , qui tenait,
au nom de la ville de Palerme , l'enfant royal sur les fonts bap-
tismaux.
Le roi Louis-Philippe n'a point oublié , sur le trône de
France, la petite chapelle de Saint-Pierre, et, lors de son
voyage en Sicile, le prince de Joinville lui fit don , au nom de
son père , d'un magnifique ostensoir de vermeil , incrusté de
topazes.
De cette chapelle presque souterraine on nous fit monter sur
l'observatoire; c'est du haut de cette terrasse que, grâce à l'in-
strinnent de Ramsden, Piazzi découvrit pour la pemière fois,
le l*"- janvier 1801 , la planète de Cérès. Comme nous y allions
dans un dessein beaucoup moins ambitieux , nous nous conten-
tâmes, à l'orient , de voir les îles Lipari, pareilles à des taches
noires et vaporeuses flottant à la surface de la mer , et , à l'oc-
cident, le village de Montréal, surmonté de son gigantesque
monastère que nous devions visiter le lendemain.
228 REVUE DE PARIS.
Près du palais est la porte Neuve , arc de triomphe élevé à
Charles V, à l'occasion de ses victoires en Afrique.
Pour en finir avec les monuments , nous ordonnâmes à notre
cocher de nous conduire aux deux châteaux sarrasins de Ziza
et de Cuba : ces deux noms , à ce que nous assura notre cocher,
habitué à conduire les voyageurs aux différentes curiosités de la
ville, et par conséquent tout disposé à trancher du cicérone,
étaient ceuxdes fils du dernier émir; mais Arami , auquel nous
avions une confiance infiniment plus grande, nous dit qu'au-
cune tradition importante ne se rapportait à ces deux monu-
ments.
Le palais Ziza est le mieux conservé des deux ; on y^voit
encore une grande salle mauresque , à plafond en ogive , dé-
corée d'arabesques et de mosaïques. Une fontaine qui jaillit
dans deux bassins octogones continue de rafraîchir cette salle,
aujourd'hui solitaire et abandonnée. Dans les autres pièces,
l'ornementation arabe a disparu sous de mauvaises fresques. —
Quant au château de Cuba , c'est aujourd'hui la caserne de Bor-
gognoni.
Près des deux châteaux moresques s'est élevé unmonastère
chrétien en grande réputation non-seulement àPalerme, mais
par toute la Sicile ; c'est le couvent des capucins. Ce qui lui a
valu celte renommée, c'est surtout la singulière propriété
qu'ont ses caveaux de momifier les cadavres, et de les conser-
ver ainsi exempts de corruption jusqu'à ce qu'ils tombent en
poussière.
Aussi , dès que nous arrivâmes au couvent , le père gardien ,
liabitué aux visites quotidiennes qu'il reçoit des étrangers, nous
conduisit-il à ses catacombes; nous descendîmes trente mar-
ches, et nous nous trouvâmes dans un immense caveau souter-
rain, taillé en croix, éclairé par des ouvertures pratiquées
dans la voûte, et où nous attendait un spectacle dont rien ne
peut donner une idée.
Qu'on se figure douze ou quinze cents cadavres réduits à
l'état de momies, grimaçant à qui mieux mieux, les uns sem-
blant rire, les autres paraissant pleurer, ceux-ci ouvrant la
bouche démesurément, pour tirer une langue noire entre deux
mâchoires édcnfées, ceux-là serrant les lèvres convulsivement,
allongés, rabougris, tordus, luxés, caricatures humaines.
REVUE DE PARIS. 229
cauchemars palpables , spectres mille fois plus hideux que les
squelettes pendus dans un cabinet d'anatomie, tous revêtus de
robes de capucins, que trouent leurs membres disloqués, et
portantaux mains une étiquette sur laquelle on lit leur nom,
la date de leur naissance et celle de leur mort. Parmi tous ces
cadavres est celui d'un Français nommé Jean d'Esachard, mort
le 4 novembre 1851 , à Tâge de cent deux ans.
Le cadavre le plus rapproché de la porte, et qui de son vivant
s'appelait Francesco Tollari, porte à la main un bâton. Nous
demandâmes au gardien de nous expliquer ce symbole ; il nous
répondit que, comme le susdit Francesco Tollari était le plus
près de la porte, on l'avait élevé à la dignité de concierge , et
qu'on lui avait rais un bâton à la main pour qu'il empêchât les
autres de sortir.
Cette explication nous mit fort à notre aise; elle nous indi-
quait le degré de respect que les bons moines portaient eux-
mêmes à leurs pensionnaires ; dans les autres pays , on rit de la
mort; eux riaient des morts : c'était un progrès.
En effet, il faut avouer que, dans cette collection de momies,
celles qui ne sont pas hideuses sont risibles. Il est difficile h.
nous autres gens du Nord , avec notre culte sombre et poétique
pour les uépassés, de comprendre qu'on se fasse un jeu de ces
pauvres corps dont l'âme est partie , qu'on les habille, qu'on
les coiffe , qu'on les farde comme des mannequins; que, lors-
que quelque membre se déjetle par trop, on casse ce membre,
et on le raccommode avec du til de fer, sans craindre, avec ce
sentiment éternel qui réagit en nous contre le néant, que le
cadavre n'éprouve une souffrance physique , ou que l'âme qui
plane au-dessus de lui ne s'indigne aux transformations qu'on
lui fait subir. J'essayai de faire part de toutes ces sensations à
notre compagnon ; mais Arami était Sicilien , habitué dès l'en-
fance à regarder comme un honneur rendu à la mémoire ce
que nous regardons comme une profanation du tombeau. Il ne
comprit pas plus noire susceptibilité , que nous son insou-
ciance. Alors nous en prîmes notre parti ; et comme la chose
était curieuse au fond , convaincus que ce qui ne blessait pas les
vivants ne devait pas blesser les morts, nous continuâmes notre
visite.
Les momies sont disposées, lanlôl sur deux et tantôt sur trois
230 REVUE DE PARIS.
rangs de hauteur , alignées côte à côte , sur deS plàncTi'es en
saillie, de manière à ce que celles du premier rang servent de
cariatides à celles du second, et celles du second au troisième.
Sous les pieds des momies du premier rang sont trois étages
de coffres en bois , plus ou moins précieux , décorés plus ou
moins richement d'armoiries, de chiffres, de couronnes. Ils
renferment les morts pour lesquels les parents ont consenti à
faire la dépense d'une bierre: ces bierres ne se clouent pas
comme les nôtres, pour Téternité, mais elles ont une porte, et
cette porte a une serrure dont les parents possèdent la clef. De
temps en temps les héritiers viennent voir si ceux dont ils man-
gent la fortune sont toujours là : ils voient leur oncle, leur
grand-père ou leur femme , qui leur fait la grimace , et cela les
rassure.
Aussi feriez-vous le tour de la Sicile sans entendre raconter
une seule de ces poétiques histoires de fantômes qui font la
terreur des longues veillées septentrionales. Pour l'habitant du
Midi , l'homme mort est bien mort ; pas d'heure de minuit à la-
quelle il se lève , pas de chant du coq auquel il se recouche : le
moyen de croire aux revenants , quand on lient les revenants
sous clef, et qu'on a cette clef dans sa poche !
Parmi ces morts il y a des comtes , des marquis, des princes,
des maréchaux de camp dans leurs cuirasses ; le plus curieux
de tous ceux qui composent celte société aristocratique est sans
contredit un roi de Tunis qui , poussé à Palerme par un coup
de vent, tomba malade au couvent des capucins et y mourut;
mais avant de mourir , louché par la grâce , il se convertit et
reçut le baptême. Celle conversion , comme on le pense bien,
fit grand bruit, l'empereur d'Autriche lui-même ayant consenti
à être son parrain. — Aussi les capucins, afin de perpétuer
l'honneur qui en rejaillissait sur leur couvent, se sont-ils rais
en frais pour le royal néophyte. Sa tète et ses deux mains sont
posées sur une espèce de tabletlesurmontée d'un dais en calicot;
la tète porte une couronne de papier, et la main gauche tient en
guise de sceptre un bàlon de chaise doré; au-dessous de cette
singulière châsse on lit cette inscription, qui renferme toute
l'histoire du roi de Tunis :
NACCUI, IN TUNISI RE, VENCTO A SORTE
REVUE DE PARIS. 231
L\ PALERMO , ABBRACIAl LA SANTA FEDE.
LA FEDE E IL VIVER BENE SALVA MI IN MORTE.
DON FILIPPO D'AUSTRIA , RE DI TUNIZZl ,
MORI A PALERMO — 20 SETTE3IBRE 1G22 (1).
Outre ces niches destinées au commun des martyrs, outre les
caisses réservées à l'aristocratie , il y a encore un des bras de
cette immense croix funéraire qui forme une espèce de caveau
particulier : c'est celui des dames de la haute aristocratie paler-
mifaine.
C'est là , peut-être, que la mort est la plus hideuse ; car c'est
là qu'elle est la plus parée ;. les cadavres , couchés sous des
cloches de verre , y sont habillés de leurs plus riches habits :
les femmes, en parures de bal ou de cour ; les jeunes tilles, avec
leurs robes blanches et avec leurs couronnes de vierges. On peut
à peine supporter la vue de ces visages coiffés de bonnets enru-
banés, de ces bras desséchés sortantd'une manche de satin bleu
ou rose, pour allonger leurs doigts osseux dans des gants quatn;
fois trop larges, de ces pieds chaussés de souliers de taffetas et
dont on aperçoit les nerfs et les os à travers des bas de soie à
jour. L'un de ces cadavres, horrible à voir, tenait à la main une
palme , et avait cette épitaphe écrite sur la plinthe de son lit
mortuaire :
SAPER VUOI DICHI GIACCE , IL SENSO VERO : ANTONIA PEDOCHE FIOR
PASSAGGIERO VISSE AKNI XX E MORI A XXV SETTEMBRE 1834.
Un autre cadavre non moins affreux à voir, enseveli avec
une robe de crêpe , une couronne de roses et un oreiller de
dentelles, est celui de la signora D. Maria Amaldi e Ventimi-
(1) «Je naquis roi à Tunis. Poussé par le sort à Palerme , j'em-
brassai la sainte foi. La sainte foi et la bonne vie me sauvèreat à
l'heure de la mort.
» Don Philippe d'Autriche, roi de Tunis, mourut à Palerme le
20 septembre 1622.»
II y a peut-être bien une petite faute de langue à la troisième ligne ;
mais , en sa qualité de roi de Tunis , don Philippe d'Autriche est ex-
cusable de ne point parler le pur italien.
232 REVUE DE PARIS.
j;]ia , ranrcliosina di Spataro , morte le 7 août 1854 . à rà[je de
vingt-neuf ans. Ce cadavre était tout jonché di.^ fleurs fraîches;
le gardien des capucins , que nous interrogeâmes , nous dit que
ces fleurs étaient renouvelées tous les jours, par le baron P...
qui l'avait aimée. C'était un terrible amour que celui qui résis-
tait depuis deux ans à une pareille vue.
Nous étions dans ces catacombes depuis deux heures à peu
près , et nous pensions avoir tout vu , lorsque le gardien nous
dit qu'il nous avait gardé pour la fin quelque chose de plus cu-
rieux encore. Nous lui demandâmes avec inquiétude ce que ce
pouvait être, car nous croyions avoir atteint les bornes du hi-
deux, et nous apprîmes qu'après avoir vu les cadavres arrivés
à un état complet de dessiccation, il nous restait à voir ceux qui
étaient en train de sécher. Nous étions allés trop loin déjà pour
reculer en si beau chemin ; nous lui dîmes de marcher devant
nous, et que nous étions prêts à le suivre.
Il alluma alors une torche, et, après avoir fait une douzaine
de pas dans un des corridors , il ouvrit un petit caveau entière-
ment privé de jour , et y entra le premier son flambeau à la
main. Alors, à la lueur rougeâtre de ce flambeau, nous aper-
çûmes un des plus horribles spectaclesqui se puissent voir : c'é-
tait un cadavre entièrement nu, attaché sur une espèce de gril
de fer, ayant les pieds, les mains et les mâchoires liés, afin d'em-
pêcher autant que possible les nerfs de ces différentes parties
de se contracter; un ruisseau d'eau vive coulait au-dessous de
lui .'et opérait cetle dessiccation , dont le terme est ordinaire-
ment de six mois : ces six mois écoulés, le défunt, passé à l'élat
de momie, est rhabillé et remis à sa place, où il restera jusqu'au
jour du jugement dernier. Il y a quatre de ces caveaux qui peu-
vent contenir chacun trois ou quatre cadavres j on les appelle les
pourrissoirs.
Les hôtes de cet ossuaire ont , comme les autres morts, leur
jour de fête; alors on les habille avec leurs habits du diman-
che , du linge blanc, des bouquets au côté, et l'on ouvre les
portes des catacombes à leurs parents et à leurs amis. Quelques-
uns cependant conservent leur robe de bure et leur air morne.
Les parents, qui se doutent de ce qui les attriste, se hâtent de leur
demander s'ils ont besoin de quelque chose, et si une messe ou
deux peuk leur être agréable. Les morts répondent par un srgne
REVUE DE PARIS. 233
de léle, ou par un sifjne de rmin . qiio c'est cola qu'ils désirent.
Les parents payent un certain nombre de messes au couvent,
et, si ce nombre est suffisant, ils ont la satisfaction l'année sui-
vante de voir les pauvres patients fleuris et endimancbés , en
signe qu'ils sont sortis du purgatoire et jouissent de la béatitude
éternelle.
Tout cela n'est-il pas une bien étrange profanation des choses
les plus saintes? Et notre tombe, à nous , ne rend-elle pas bien
plus religieusement à la poussière ce corps fait de poussière , et
qui doit redevenir poussière?
J'avoue que je revis avec plaisir le jour , l'air , la lumière et
les fleurs; il me semblait que je m'éveillais après un effroyable
cauchemar, et, quoique je n'eusse touché à aucun des habitants
de cette triste demeure, j'étais comme poursuivi par une odeur
cadavéreuse dont je ne pouvais me débarrasser. En arrivant à
la porte de la ville, notre cocher s'arrêta pour laisser passer
une litière, précédée d'un homme tenant une sonnette et sui-
vie de deuxautreslitières-.c'étaitunmortqu'onportaitauxCapu-
cins. Celte manière de transporter les trépassés, assis, habillés
et fardés, dans une chaise à porteurs, me parut digne du reste.
Les deux litières qui suivaient la première étaient occupées ,
l'une par le curé , l'autre par son sacristain.
Je fis un des plus mauvais dîners de ma vie, non pas que celui
de l'hôtel fût mauvais, mais j'étais poursuivi par l'image du
mort que je venais de voir sécher sur le gril. Quant à Arami, il
mangea comme si de rien n'était.
Après le dîner nous allâmes au théâtre ; deux des principaux
seigneurs de Sicile s'étaient faits entrepreneurs et étaient par-
venus à réunir une assez bonne troupe : on jouait Norma, ce
chef-d'œuvre de Bellini.
J'avais déjà beaucoup entendu parler de l'habitude qu'ont
les Siciliens de dialoguer par gestes , d'un bout à l'autre d'une
place, ou du haut en bas d'une salle; cette science, dont la
langue des sourds-muets n'est que l'a b c, remonte, s'il faut
en croire les traditions, à Denys le Tyran : il avait prohibé
sous des peines très-sévères les réunions et les conversations,
il en résulta que ses sujets cherchèrent un moyen de communi-
cations qui remplaçât la parole. Dans les entr'actes, je voyais
des conversations très-animées s'établir entre l'orchestre et les
5 20
2SI REVUE DE PARIS.
loges; Al ami surtout avait reconnu dans une avant-scène
un de ses amis qu'il n'avait pas vu depuis trois ans, et il
lui faisait avec les yeux , et quelquefois avec les mains ,
des récits qui, à en juger par les gestes pressés de noire
compagnon , devaient être du plus haut intérêt. Cette con-
versation terminée , je lui demandai si sans indiscrétion je
pouvais connaître les événements qui avaient paru si fort l'é-
mouvoir? — Oh, mon Dieu ! oui, me répondit-il; celui avec
qui je causais est un de mes bons amis . absent de Palerrae de-
puis trois ans, et il m'a raconté qu'il s'était marié à Naples;
puis , qu'il avait voyagé avec sa femme en Autriche et en
France. Là . sa femme est accouchée d'une fille, que malheu-
reusement il a perdue. Il est arrivé par le bateau à vapeur
d'hier; mais comme sa femme a beaucoup souffert du mal de
mer, elle est restée au lit , et lui seul est venu au spectacle.
— Mon cher , dis-je à Arami . si vous voulez bien que je vous
croie , il faudra que vous me fassiez un plaisir.
— Lequel ?
— C'est d'abord de ne pas me quitter de la soirée , pour que
je sois sûr que vous n'irez pas faire la leçon à votre ami , et,
quand nous le joindrons au foyer , de le prier de nous répéter
tout haut ce qu'il vous a dit tout bas.
— Volontiers , dit Arami.
La toile se releva ; on joua le second acle de Normay puis,
la toile baissée , les acteurs redemandés selon l'usage , nous
allâmes au foyer, oii nous rencontrâmes le voyageur.
— Mon cher, lui dit Arami, je n'ai pas parfaitement compris
ce que tu voulais me dire , fais-moi le plaisir de me le répéter.
Le voyageur répéta son histoire mot pour mot, et sans
changer une syllabe à la traduction qu'Arami m'avait faite de
ses signes. C'était véritablement miraculeux.
Je vis six semaines après un second exemple de cette faculté
de muette communication; c'était à iSaples. Je me promenais
avec un jeune homme de Syracuse , nous passâmes devant une
sentinelle; ce soldat et mon compagnon échangèrent deux ou
trois grimaces , que dans tout autre temps je n'eusse pas même
remarquées, mais auxquelles les exemples que j'avais vus me
lirent donner quelque attention.
— Pauvre diable! murmura mon compagnon.
REVUK DE PARIS. 235
— Que vous a-t-il donc dit? lui demandai-je.
— Eh bien ! j'ai cru le reconnaître pour Sicilien , et je me
suis informé en passant de quelle ville il était; il me dit qu'il
était de Syracuse et qu'il me connaissait parfaitemetit. Alors je
lui ai demandé comment il se trouvait du service napolitain,
et il m'a dit qu'il s'en trouvait si mal, que, si ses chefs conti-
nuaient de le traiter comme ils le faisaient, il finirait certaine-
ment par déserter. Je lui ai fait signe alors que , si jamais il en
était réduit à cette extrémité, il pouvait compter sur moi , et
que je l'aiderais autant qu'il serait en mon pouvoir. Le pauvre
diable m'a remercié de tout son cœur , et je ne doute pas qu'un
jour ou l'autre je ne le voie arriver.
Trois jours après , j'étais chez mon Syracusain, lorsqu'on
vint' le prévenir qu'un homme qui n'avait pas voulu dire son
nom le demandait ; il sortit , et me laissa seul dix minutes à
peu près.
— Eh bien ! tit-il en rentrant , quand je l'avais dit !
— Quoi ?
— Que le pauvre diable déserterait.
— Ah! ah! c'est votre soldat qui vient de vous faire de-
mander?
— Lui-même; il y a une heure, son sergent a levé la main
sur lui, et le soldat a passé son sabre au travers du corps de
son sergent. Or, comme il ne se soucie pas d'être fusillé, il
est venu me demander deux ou trois ducats : après-demain il
sera dans les montagnes de la Calabre, et dans quinze jours en
Sicile.
— Eh bien ! mais une fois en Sicile que fera-t-il ? deman-
dai-je.
— Heu ! dit le Syracusain avec un geste impossible à rendre ;
il se fera bandit. ^
J'espère que le compatriote de mon ami n';i pas fait mentir
la prédiction susdite, et qu'il exerce à celte heure honorable-
ment son état entre Girgenti et Palerme.
Alexandre Dumas.
( La suite à vn prochain nuriéro. )
Critiquf ùtthalvi.
tim tï>^»
Histoire d'Espagse, par M, Rosseew Saint-Hilaire. — Histoire d'Es-
PAGNB, par M. Charles Romey. — Deux ans en Espagne et en Por-
TDGAL PENDANT tA GUERRE civitE , par M. Ic baroQ Charles Dem-
bowski.
Les questions sociales qui s'agitent de nos jours en Espagne
sont à tel point emmêlées de traditions neuf ou dix fois sécu-
laires , que l'on doit renoncer, nous ne disons pas à les ré-
soudre, mais à les poser dans leurs premiers termes^ si l'on
ne cherche à bien connaître les longues vicissitudes qui, du
roi Euric à la reine Isabelle, ont bouleversé, transformé ce
noble et grand pays. Il ne faut donc pas être surpris que l'Es-
pagne soit en ce moment le sujet d'une foule de publications
historiques; jamais peut-élre il ne s'en est produit un aussi
grand nombre à Madrid , à Bacelone, à Valence, en Allemagne,
en Angleterre , en France , en France surtout. Pour ne parler
encore que des historiens nationaux anciens et modernes,
nous pouvons affirmer , sans craindre que nos paroles soient
taxées d'exagération , que la Péninsule entière en est remplie :
chaque province à le sien , et non-seulement chaque province ,
mais chaque ville, chaque monastère, le plus petit chapitre,
la plus obscure localité j écrivains étranges, dont les ouvrages,
profondément oubliés, gisent enfouis dans la poussière des
bibliolhèques, et dont les noms pourtant vivent dans toutes
les mémoires, de l'un à l'autre bout de l'Espagne, éclatants et
sonores comme si la gloire les avait définitivement consacrés.
En leur décernant ce beau titre d'hisloricn , nous n'avons pas
REVUE DE PARIS. 237
voulu exprimer la portée réelle de leurs travaux, mais tout
simplement celle qu'il a plu à leurs contemporains d'y attacher.
Nous nous rappelons qu'en 1836, à l'époque où M. Rosseew
Saint-Hiiaire venait de publier le prospectus de son livre, un
journal de Madrid s'efforçait de lui démontrer la parfaite inu-
tilité de son œuvre par une interminable liste d'auteurs espa-
gnols qui , à l'entendre , l'avaient accomplie déjà dans ses plus
minutieux détails. Fastueux étalage qui s'écroule de lui-même
quand on prend la peine de parcourir les plus renommés de
ces chefs-d'œuvre dont on fait tant de bruit. Certes, l'Espagne
est la nation d'Europe envers laquelle nous nous sentions le
moins disposé à commettre une injustice ; nous ne ferons ce-
pendant qu'une concession à l'amour-propre de ses écrivains :
c'est que leur pays est celui oîi foisonnent avec le plus d'abon-
dance les chartes, les chroniques , les légendes, tous les élé-
ments, en un mot, d'une histoire instructive et dramatique.
Malheureusement l'Espagne n'a pas eu jusqu'ici un historien
complet, un historien véritable ; nous croyons même qu'elle ne
pouvait pas en avoir.
Nous n'aurons pas de peine à donner la raison de cette pé-
iiurie absolue de l'Espagne en fait d'historiens : de toutes les
œuvres philosophiques , un borj livre d'histoire est la plus diffi-
cile, la plus éminente , et chacun sait que le fatalisme a tué en
Espagne toute es|)èce de philosophie. Le fatalisme, si l'on nous
permet de varier le mot de Pascal, est le seul roi de la Pénin-
sule, roi absolu dont on n'essaie guère de secouer la sombre
domination. On le retrouve dans les lois et dans les usages,
dans les livres de poésie et dans les livres de morale, dans les
rangs les plus élevés et dans les plus humbles classes , excuse
péremptoire de tous les crimes et de toutes les faiblesses , mo-
bile indestructible de toutes les témérités, morne impasse qui
s'ouvre aux extrêmes confins de la vie humaine, dans les
épaisses ténèbres de l'avenir. C'est comme une atmosphère qui
enveloppe les âmes et les pénètre, et dont l'action persévérante,
élreiguanl les moindres passions, les moindres sentiments, les
moindres instincts, comprime les caractères jusqu'au dernier
degré de l'abattement et du marasme, ou les exalte jusqu'aux
plus fougueux transports de l'enthousiasme, jusqu'au plus
douloureux paroxisme du désespoir. Nulle autre part, pas même
20.
238 REVUE DE PARIS.
dans les écoles de la Grèce , quand elles se virent impuissantes
à réorganiser le monde moral sur les ruines du dogme païen ,
le falalisme n'a trouvé une aussi énergique formule : Loque
ha de ser, no piiède faltar (1). Quelle est l'opinion indépen-
dante dont une maxime pareille ne parvienne à décourager et
à dompter Tessor? Pourquoi étudier la cause des événements,
s'ils se produisent par la seule raison qu'ils doivent se produire ?
Si cette cause n'est autre chose que l'effet, à quoi bon la dé-
battre? à quoi bon la sonder?
Il nous semble, du reste, que les Espagnols commencent à
revenir , sous ce rapport, de leurs illusions séculaires , si nous
en jugeons par le succès qu'obtiennent, depuis la pacification
tie Bergara , dans les principales villes de la Péninsule, les
travaux consacrés à son histoire par quelques écrivains fran-
çais, et notamment par MM. Rosseew Sainî-Hilaire et Charles
Romey.
M. Rosseew Saint-Hilaire divise l'histoire de la Péninsule en
quatre grandes périodes : la période antique, la période visi-
gothe , la période arabe, la période chrétienne. Il décrit trop
minutieusement la première, aussi indifférente, selon nous, à
l'Espagne proprement dite, que peut l'être à la France la civi-
lisation galle ou kimrique. Il insiste beaucoup sur la seconde,
et cette fois avec raison, car l'histoire des Golhs d'Espagne,
bien qu'en réalité elle se confonde avec celle de la décadence
des sociétés antiques, touche néanmoins à l'histoire moderne
par un côié fort saillant , linfluence des évéques et des nobles
dans les assemblées nationales. Ne soyez pas surpris que les
lois visigoihes soient l'objet des prédilections de M. Rosseew
Saint-Hilaire : tout le monde sait quelle influence exerce le
code gothique sur les diverses parties de la législation espa-
gnole , même à l'époque où nous vivons. Ce n'est pourtant qu'à
la période arabe que naît, pour ne jamais s'affaiblir, l'intérêt
dramatique de son livre. C'est l'influence arabe qui , se combi-
nant avec le christianisme, en dépit d'une lutte de sept cents
(1) 11 est impossible de rendre avec toute la précision désirable cet
imposant proverbe, essentiellement espagnol , et dont voici la traduc-
tion à peu près littérale : Ce gui est tenu d'être ou de se faire ne peut
manquer de se réaliser.
REVUE DE PARIS. 2:>9
ans, a façonné PEspagne moderne, langue, mœurs, croyances,
institutions.
On nous pardonnera sans doute , six siècles après la bataille
de Las-Navas , trois siècles et demi après la conquête de Gre-
nade par les rois catholiques, de regretter que les Arabes
n'aient pas pu se maintenir en Espagne , et que leur domina-
lion ne s'y soit pas fortement , inébranlablement constituée,
des Pyrénées aux AIpuxarres , du rocher de Thareck au rocher
de Roland. Quel prodigieux contingent ils auraient apporté à
la civilisation générale ! Et comment s'en former une idée au-
jourd'hui, même à l'aspect des merveilles dont on est redevable
à leur architecture dans toutes les contrées de la Péninsule?
Par la disposition de ses plaines et de ses montagnes, par toutes
les qualités de sa température, par l'air qu'on y respire, par
les eaux qui baignent ses grèves et battent !e pied de ses pro-
montoires, l'Espagne revenait de droit à la race arabe, la seule
race peut-être assez forte et assez ardente pour ne point s'a-
mollir et se dégrader à la pénétrante influence de ce riche et
délicieux climat. L'Espagne est évidemment destinée à subir
les lois de l'Afrique, — ce qui s'est déjà vu dans le monde an-
tique, — ou à lui imposer les siennes, — ce qui aura néces-
sairement lieu, si elle se développe jamais par delà ses fron-
tières, comme il convient à l'étendue de son territoire et au
génie de ses habitants. — Reléguée aux dernières marches du
vieil occident romain, et pour ainsi dire repliée sur elle-même,
elle ne compte parmi les nations de l'Europe que dans les livres
de statistique et de géographie. Qu'est-ce donc que ces âpres
échancrures qui, sous le nom ûa ports ou de colSj serpentent
péniblement, de Perpignan à Bayonne , au flanc des pics ou
dans la profondeur des précipices, si on les compare à ces cent
cinquante lieues de côtes , partout unies , toujours commodes ,
qui s'étendent en face du pays more, et où pas une bouffée de
v^nt ne se lève, entre les orangers de la Huerta ou les voiles
de la caronade, qui ne souffle du continent africain? Plus on y
réfléchit, et plus on se sent indigné que les rois catholiques
aient gâté comme à plaisir la fortune de l'Espagne. Il leur im-
portait bien, vraiment, de se mêler aux misérables petites
guerres de la Lombardie et des Deux-Siciles , où se trouvaient
à la fois engagés les plus brûlants intérêts et les plus détestables
210 REVUE DE PARIS.
convoitises de l'Europe au xvi« siècle ! Quel besoin de subor-
donner leurs royaumes à l'empire! Quel besoin de les mettre,
ces états si fiers et si libres , au-dessous des petits cercles féo-
daux de l'Allemagne! A quoi bon se déshonorer dans les Flan-
dres par la persécution la plus absurde , la plus gratuitement
cruelle qu'un peuple ait exercée contre un autre peuple? Pour-
quoi s'épuiser à exploiter l'Amérique , où , en raison de l'ex-
trême distance , leurs colonies devaient tôt ou tard leur échap-
per? Pourquoi fomenter des troubles en France, conjurations
et révoltes , préjugés de corps, haine de classes, guerres de
religion, guerres civiles, ligues et frondes , mécontentements
princiers, querelles de régence ou de minorité? Pourquoi
Pizarre, Valverde , Pescaire , Ximenès , Los Arcos, d'Albe,
Olivarès, Cellamare? Tant de génie et de force dépensés pour
aboutir à une si complète ruine ! Des prétentions si hautes pour
tomber dans un si profond abaissement ! L'Espagne ne serait
jamais déchue de son rang et de sa puissance, si elle avait
sérieusement et résolument cherché au-delà du détroit un
contre-poids indispensable à ses territoires. Elle aurait du
moins inauguré toute une ère nouvelle par un progrès qui est
aujourd'hui même le dernier mot des plus grandes questions
internationales, nous voulons parler du commerce des Indes
orientales avec les peuples de l'Occident, chaîne immense de
relations, de transactions, d'échanges, établie par Alexandre,
maintenue par les Ptolémées , que des aventuriers portugais et
des trafiquants de Venise ont élé sur le point de reconstruire,
il y a trois cents ans , et dont l'Angleterre s'efforce en ce mo-
ment de renouer les anneaux par les plus révoltantes usurpa-
tions. Nous ne sommes point entrés dans toutes ces considéra-
tions, trop peu débattues, suivant nous, par les historiens et
les publicistes, pour indiquer un but aux ambitions futures de
l'Espagne , si occupée dans ce siècle à pacitîer ses provinces et
à conquérir l'unité politique. En constatant l'empreinte que les
races africaines ont laissée dans ses mœurs, dans ses institu-
tions et jusque dans le sang de ses habitants, nous tenions seu-
lement à démasquer l'écueil où se sont brisés la plupart des
îiistoriens de la Péninsule, qui, dès l'instant où surgissent les
guerres entre les Goths de Pelage et les Sarrasins, ne manquent
jamais de sacriii«T ie principal à l'accessoire, et de faire gra-
REVUE DE PARIS. 241
Viler autour de l'imperceptible comté de Covadunga, du petit
royaume de Cangas, les vastes dominations musulmanes qui
les entourent et les étouffent, du Xénil à TÈbre, de l'Arga au
Guadalquivir. Les écrivains qui présentent ces dominations
comme un fait anormal et violent (lu'il importe à la civilisation
générale de contrarier et de détruire, prennent pour point de
départ le contre-pied même de la vérité. Le moyen qu'ils com-
prennent la civilisation des Arabes ! le moyen qu'ils la décri-
vent dans ses splendides et gigantesques développements!
M. Rosseew Saint-Hilaire serait parvenu à tourner cet écueil,
s'il ne s'était un peu trop tôt préoccupé de la renaissance des
monarchies gothes dans les Asluries. A cela près, comme il a
patiemment consulté les chroniques musulmanes et chrétiennes,
les plus sèches et les plus diffuses , mine obscure et âpre qui
enserre la vérité dans ses innombrables liions, il a rétabli d'une
façon remaïquable les parties essentielles de l'état religieux ,
politique, civil, militaire , commercial des Arabes. IN'ous ad-
mettons les principes qu'il formule à ce sujet et les conséquences
qu'il tire de ces principes, ses opinions sur le Koran exceptées.
U. Rosseew Saint-Hilaire impute le fatalisme à Mahomet : c'est
là une erreur capitale, de quelque manière que l'on envisage
la mission de Mahomet , du côté politique aussi bien que du
côlé philosophique et religieux.
Dès le quatrième volume de son livre, M. Rosseew Saint-
Hilaire étudie scrupuleusement les institutions qui s'établirent
dans toutes les contrées de l'Espagne, à mesure qu'elles échap-
paient au joug de l'islam. Ici commence la lutte entre l'es-
prit de morcellement , que l'on retrouve au fond de tous les
iniîincts espagnols , et la tendance du pouvoir royal vers
l'unité. La monarchie triompha dans l'ordre purement poli-
tique; en droit, sinon en fait, les privilèges municipaux de-
meurèrent intacts. C'est précisément au nom de ces privilèges
que les exaltés ont abrogé, il y a déjà plus d'un an, la fa-
meuse loi des ayuntamieiitos. Tout ceci explique le désor-
dre qui s'est, de règne en règne, introduit dans le gouver-
nement et l'administration de l'Espagne. Il est évident que
des principes si opposés , — l'autorité absolue dans l'ordre
politique, et l'esprit d'indépendance tout aussi absolu dans
l'ordre municipal, —ne pouvaient procéder ù l'égard l'un de
242 REVUE DE PARIS.
l'aulre que par voie de révolte et d'oppression. Ne vous étonnez
donc pas que des juntes souveraines s'organisent à la moindre
convulsion , à la moindre inquiétude : c'est l'esprit de munici-
palité qui réagit au xix^ siècle contre une humiliation de quatre
cents ans.
L'appréciation que nous venons de faire du livre de M. Ros-
seew Saint-Hilaire nous dispense de l'examen détaillé du livre
de M. Charles Romey. Les diverses opinions que nous avons
exprimées au sujet du premier de ces ouvrages consliluent une
sorte de mesure à laquelle il est facile de rapporter le second.
M. Romey a suivi le même plan et les mêmes divisions que
M. Rosseew Saint-Hilaire ; mêmes aperçus sur le monde anti-
que , mêmes préjugés en ce qui concerne le principe de la civi-
lisation arabe, même soin minutieux à décrire la double orga-
nisation municipale et féodale des cinq ou six États chrétiens
renaissants. Voilà en quoi ils se ressemblent ; examinons en
quoi ils diffèrent. M, Romey possède l'intelligence spéciale et
pratique des lois et des usages à un plus haut degré que
M. Rosseew Saint-Hilaire, qui, de son côté, est de beaucoup
supérieur à M. Charles Romey toutes les fois qu'il s'agit d'in-
diquer et de définir les conséquences générales d'une croyance
religieuse, d'un principe social, d'une institution politique. Ce
n'est pas qu'en vingt endroits de son livre M. Romey ne se
donne pour philosophe. Malheureusement il l'est un peu trop
à la façon du xviiie siècle , à la façon des Deleyre et des Dami-
lavillej ce qui faifqu'en définitive il ne l'est pas du tout.
Les problèmes que l'on voit se former et grandir chez
MM. Romey et Saint-Hilaire , on les retrouve tout vivants dans
le livre de M. le baron Charles Dembowski. L'ouvrage de
M. Dembowski n'est pas ce que l'on est convenu d'appeler un
livre grave : ce sont des lettres familières adressées par l'au-
teur à ses amis de toutes les villes, de tous lesgrands chemins de
l'Espagne ; c'est la vive et inépuisable causerie d'un homme de
cçeur et d'esprit, qui a voulu tout voir, loutentendre, toutdécrire,
tout raconter ; rien de plus net et de plus vrai que les rapides
esquisses de M. Dembowski ; nous dirons que c'est la Péninsule
entière saisie au daguerréotype , si le célèbre appareil repro-
duisait la couleur et la vie. Son livre est , sous ce rapport , un
des plus sérieux que l'on ait jusqu'à ce jour publiés sur l'Es-
REVUE DE PARIS. 243
pagne : pour indiquer ce qu'elle peut devenir , qu'y a-l-il donc
de mieux à faire que de la montrer franchement et naïvement
comme elle est?
M. Dembowski peint, en passant et à la hâte, la mâle et ar-
dente physionomie des personnages suscités par la révolution
et par la guerre civile, ministres , /?rocere6;, procuradores,
généraux, chefs politiques, chefs de bandej ses portraits sont
d'une merveilleuse ressemblance, si nous en jugeons par le
portrait de Zumalacarregui , cet impérieux et taciturne Moza-
rabe, aux cheveux crépus, aux grands yeux sombres, dont la
carrière si courte et pourtant si brillante est remplie d'inexpli-
cables contrastes, adoré de ses soldats , qu'il décimait pour la
plus légère infraction à la discii)line, pour la moindre hésitation
devant l'ennemi , et qui , après avoir fêté les prisonniers de
distinction sous sa lente, maréchaux de camp, brigadiers ,
membre de la grandesse, les faisait brusquement et froidement
fusiller, à la dernière bouffée de sa cigarette, par ses terribles
chapelzurris (1). Nous signalerons encore une page sur le
fameux comte d'Espagne , l'homme le plus exécré qui ait pris
part aux affaires de la Péninsule , la seule victime des dissen-
sions civiles qui ne soit pas parvenue à désarmer la haine des
populations par les horribles angoisses de son agonie. Nous
sommes sûr que M. Dembowski a écrit cette page à Barcelone
Même, en face du Mont-.Touich et de sa formidable citadelle,
tant on y sent bouillonner Taraertume des malédictions catalanes!
Le régime des exactions , des proscriptions , des massacres .
est-il enfin passé pour l'Espagne? Nous resi)érons sans trop
oser l'affirmer ; ce qu'il y a de certain . du moins , c'est que,
depuis 1808, l'histoire de la péninsule n'offre aucun exemple
des circonstances dans lesquelles se sont réunies les dernières
cortès; plus de troubles ni de guerres dont les excès nécessi-
tent les mesures violentes et les expédients financiers ; plus de
cabecilla (2) dont les bandes déguenillées arrêtent les cour-
riers, incendient les villages et détroussent les voyageurs j
(1) Bataillons carlistes coiffés de berrets blancs, qui avaient presque
toujours en tête les chapelgorris , bataillons christinos coiffés de
berrets rouges. Ces deux corps ne se faisaient jamais de quartier.
^2) Les bruits qui ont récemment circulé dans TEurope entière au
244 UEVCt [)K lURlS.
plus de hardi partisan qu: vienne jusqu'aux environs des rési-
dences royales faire le coup d'escopetle avec les soldais de la
garde et les urbanos de Madrid ; plus de juntes à Barcelone,
à Murcie , à Valence, qui rompent l'unité politique et s'arro-
gent l'autorité législative. Ce moment est solennel et décisif;
on ne commettra pas une faute, une bévue, une simple im-
prudence dont le pays ne se ressente douloureusement et long-
temps. Par bonheur, — et c'est là le principal avantage de la
situation actuelle, — la voie des améliorations est nettement
(racée pour les hommes qui gouvernent l'Espagne. La suppres-
sion récente, et cette fois définitive, des franchises vascongndes
indique avec précision les réfoimes que les cortès sont immé-
diatement tenues d'accomplir. Les pages intéressantes consa-
crées par M. le baron Dembowski à décrire le régime des fueros
ayant paru déjà dans cette Revue , nous nous bornerons à
constater le double fait qui en ressort, comme de tous les livres
antérieurement publiés sur l'Espagne : d'un côté l'incompati-
bilité absolue de ce régime avec l'unité politique ; de l'autre ,
la nécessité, également absolue , de procéder à l'œuvre de la
régénération, non plus par le sommet et avec des idées géné-
rales, mais par la base et par les détails, en réformant ou ,
pour mieux dire, en créant l'administration à ses moindres
degrés et dans ses plus infimes parties. Sans doute , il est ur-
gent que le pouvoir se constitue fortement au centre, sous
l'empire d'une charte unique; mais, si l'on veut que celte
charte soit respectée, reconnue de toutes les provinces, il n'est
pas moins indispensable que du régime qu'elle doit fonder et
maintenir il résulte pour la Péninsule enlière, et par consé-
quent pour les provinces basques , autant de liberté, de bien-
être, que ces dernières en pourraient avoir par leurs privilèges.
Nous ne nous proposons pas d'examiner si le duc de la Vic-
toire est en élat de trancher ce vaste problème; mais ne vous
semble-t-il pas qu'avant de supprimer les franchises vascon-
sujet (l'une conspiration christino-carliste n'ont excité en Espagne
qu'une émotion passagère. Les crimes à main armée, commis depuis
deux mois environ sur certaines grandes routes de la Péninsule , doi-
vent être considérés comme de simples actes de brigandage. Ce n'est
point à rc>i>rit de parli qu'il faut les imputer.
REVUE DE PARIS. 2i5
gades , il eût été convenable qu'il fût résolu , ou du moins
en voie de l'être , dans ses plus {graves complications ? Pourquoi
forcer des hommes qui ont combattu six ans pour un principe
à reconnaître sans transition le principe opposé? C'est bien
assez que ces hommes se soumelteut : pourquoi ne pas laisser
au temps, à la raison , à la prospérité publique le soin d'opérer
des conversions durables et sincères? Abolir de prime abord ,
et sans consulter les provinces, les antiques privilèges pour les-
quels les vasco-navarrois ont bravé les calamités de la ])lus
terrible guerre , c'est humilier, c'est irriter en pure perte des
populations dont il s'agit, au contraire, d'apaiser l'orgueil et
de gagner les sympathies. On croit généralement que, dans les
temps deguerrefranchementdéclarée entrelesidéesetles institu-
tions qui s'excluent, un ordre de choses ne peut se détruire à demi,
et que l'ordre de choses nouveau , se substituant à l'ancien, doit
le bannir des mœurs et des lois. Cela ne s'est vu pourtant à au-
cune époque et dans aucun pays ; le moyen que tout un peuple
renonce en un jour à des habitudes invétérées! Ne perdez donc
pas de vue la difficulté principale : l'Espagne a uneconstitulion ;
rien de mieux, assurément ; mais elle n'a point de législation ci-
vile, elle n'a pointde lois administratives, de lois criminelles , de
lois commerciales; tout chez elle , sous ce rapport, est incom-
plet et confus. Il n'en est point de même dans les provinces :
lois politiques, lois civiles, lois administratives, lois crimi-
nelles, lois commerciales, tout est coordonné , cimenté , sanc-
tionné par le temps, ce grand commissaire qui élabore si bien
les institutions humaines et les promulgue pour la durée d'une
ère. Entre les provinces basques et l'Esjjagne il n'y a pas seule-
ment unequestion de constitution. Ce n'est pas tout que de fonder
l'unité politique : il faut régler, affermir les relations entre rÉlat et
les citoyens etdes citoyens entre eux-mêmes, il faut administrer,
il faut coc/î'/îer enfin, s'il nous est permis d'employer un mot qui
rappelle l'épuisant et immense labeur de notre conseil d'État sous
l'empire .Nous ne citerons que deux exemples, mais deux exemples
qu'il soit impossible de récuser. Nous connaissons, en Navarre,
des familles qui, en vertu du droit d'aînesse, vivent depuis pins
de mille ans , à la même place , dans le même petit manoir et ,
pour ainsi dire, à l'ombre du même bouquet de sapins ou de
chênes. A Dit-u ne plr. se rri;e nous nouspoîti'.'us le tii.'rî'pion du
246 REVLE DE PARIS.
droit d'aînesse ! Mais , si vous l'abolissez du premier coup
sans vous donner la peine d'y substituer tout un régime de lois
civiles, que deviendront ces familles? Que deviendront leurs
propriétés? En fait d'impôts, nous ne contestons pas que les
dons volontaires au roi ne doivent être convertis en contri-
butions régulières; mais comment établirez-vous ces contribu-
tions? Par quels moyens et par quels agents entendez-vous
qu'elles soient levées? Les provinces possèdent une méthode de
perception qui unit à une admirable simplicité l'économie la
plus rigoureuse: les forcerez-vous à subir vos odieux systèmes
de tailles, si mal définis, si mal appliqués et qui , en dernier
résultat, ne sont autre chose que l'exaction organisée ? A
quelle époque civilisée a-t-on vu que l'on ait enlevé à un peuple
des institutions de dix siècles avant même que l'on fût en me-
sure de lui en donner de nouvelles?
Ce n'est donc pas , on le voit, une simple question de poli-
tique générale que le maintien provisoire ou la suppression im-
médiate des franchises , mais une question d'inlérét matériel ,
d'intérêt positif, où le bien-être des provinces se trouve com-
corapléleraent engagé. IS'ous devrions peut-être , à ce sujet , dé-
montrer que les décrets du duc de la Victoire doivent avoir
pour effet infaillible de ruiner le commerce basque ; mais à
quoi bon prouver ce qui est d'une évidence palpable? Trans-
férer de l'Èbre aux Pyrénées la douane espagnole, la plus in-
dolente, la plus immorale qu'il soit possible d'imaginer, c'est
agrandir le champ où la contrebande anglaise exerce effronté-
ment son hideux brigandage. A qui faut-il apprendre que les
ayuntamientos des provinces ont de tout temps combattu ce
lâche fléau avec plus d'énergie et de persévérance que le gou-
vernement de Madrid? Nous finirons, du reste, par nous
émouvoir de l'anéantissement du commerce basque, le jour où
nos départements du Midi commenceront à s'en ressentir. Il ne
s'agit point ici du commerce qui se fait par les mers et les
grandes roules, de Perpignan à Bayonne, mais du petit négoce
qui se pratique à pied ou à dos de mulet , par les gorges et les
défilés de la chaîne, de la république indépendante d'Andoire au
territoire contesté des Aldudes, des avant-postes de Bellegarde
aux avant-postes d'Irun , et qui unit si étroitement pendant la
paix les populations des deux versants. Il y a déjà bien des
REVUE DE PARIS. 247
siècles qu'î7 n'existe plus de Pyrénées pour l'Espagne du nord
et les provinces méridionales de la France. Le dernier mol de
leur politique est le mot de Louis le Grand (1).
C'est une glorieuse tâche que de relever en Espagne l'agri-
culture, Tindiisirie, le commerce, sans lesquels il faut renoncer
à former les classes moyennes , les seules classes qui fassent
vivre et prospérei- les idées constitutionnelles. Mais comment
en venir à bout si d'abord on ne s'efforce de détruire la contre-
bande anglaise , la plus honteuse plaie qui ait jamais rongé le
cœur et les entrailles d'une grande nation? M. le baron Dera-
bowski a constaté l'existence du fléau à l'entrée de toutes les
villes, sur tous les chemins , sur toutes les côtes. On ne peut se
défendre d'un vif sentiment d'émotion à la lecture des passages
où il raconte les incroyables traits de cynisme et d'audace des
fraudeurs de Cadix, deMalaga , d'Alicante , elles inutiles efforts
entrepris en 1826 contre ces flibustiers par Ferdinand VII,
dans l'unique but d'augmenter les revenus du fisc. Nous avons
également visité l'Espagne à l'époque où la guerre civile déso-
lait ses provinces : ce ne sont pourtant pas les troubles , les sé-
ditions , les massacres, qui nous ont fait éprouver les impres-
sions les plus pénibles , mais bien l'aspect de Gibraltar, celte
aire crénelée d'où l'Angleterre , qui encourage et suscite la
contrebande , par des moyens occultes , de l'un à l'autre bout
rie l'Espagne, la soutient ouvertement dans un espace dont
(1) Il est assez malaisé de concevoir que le gouvernement français
se montre si médiocrement préoccupé de nos relations commerciales
avec l'Espagne. En pareille matière , nous ne connaissons rien de plus
concluant que les chiffres ; nous n'en mettrons qu'un très-petit nombre
sous les yeux du lecteur, et encore espérons-nous qu'on nous dispen-
sera d'y ajouter le moindre commentaire. L'Espagne nous expédie
pour 1,250,000 francs d'objets naturels, pour 277,490 francs d'objets
manufacturés. Voici maintenant le chapitre sommaire de nos exporta-
tions : nous expédions pour 18,365,000 francs d'objets naturels, et
des objets manufacturés pour la somme de 57,46 1,000 francs environ.
Comparez et concluez. Après les Etats-Unis, l'Espagne est le pays du
monde avec lequel nous faisons les plus nombreuses et les meilleures
affaires. Et que serait-ce si la contrebande anglaise ne nous enlevait
les deux tiers au moins de nos débouchés !
243 REVUE DE PARIS.
rétendue est circonscrite par la portée formidable de son artil-
lerie. La population de Gibraltar , si vous exceptez la garnison
anglaise et les agents consulaires, se compose exclusivement de
contrebandiers. Dire que c'est là pour eux un asile et un repaire ,
ce ne serait point donner une idée juste de la vie brillante et
fastueuse qu'ils y mènent; non, c'est leur quartier général ,
leur place forte, le boulevard imprenable de leur infâme trafic.
Fiers de la scandaleuse impunité que leur assure la protection,
parlons mieux, la complicité du pavillon britannique, aussi
élégants que les plus riches tnajos de Séville ou de Grenade,
aussi amoureux du plaisir et des bonnes fortunes , ils emplis-
sent les rues et les voies publiques de l'éclat insolent de leurs
fêtes et du bruit de leurs cavalcades. Gibraltar leur appartient,
comme l'ancienne Malte appartenait aux chevaliers de Saint-
Jean. Du pied de la colline qui surmonte la ville, et qu'une
armée de singes intrépidement campée au sommet défend en-
core à coups de pierre contre l'invasion anglaise , abaissez vos
regards par delà ces canons dont les gueules béantes menacent
à toute heure les lignes dérisoires de douanes que l'Espagne en-
tretient comme pour la forme à l'extrémité du territoire neutre:
vous aurez au-dessous de vous, entre la mer et les Alpuxarres ,
les vastes sierras de l'Andalousie et de Grenade , leurs t'egas j
leurs plaines, leurs fleuves , perspective immense à laquelle
s'ajoutent, en Afrique, les empires de Fez et de Maroc, la Bar-
barie entière, de la Méditerranée à l'Atlas. Nous doutons fort
cependant que votre premier sentiment soit celui de l'admira-
tion et de l'enthousiasme : l'àme se serre à la pensée que ces
magnifiques Espagnes deviendraient d'elles-mêmes un des plus
puissants royaume du monde , si l'Angleterre n'avait intérêt à
rendre de jour en jour plus énervante et plus douloureuse la
misère de ses habitants. Vous diriez d'un géant dont un vautour
comprime à la fois la tète et le cœur.
A ceux qui voudraient avoir une idée complète des réformes
qu'il est urgent d'opérer dans la Pénisule, il suffira de parcou-
rir le long discours prononcé par le duc-régent à l'ouverture
des cortès. L'Espagne a-t-elle en ce moment des hommes qui
soient eu état d'accomplir ces réformes et de doter leur pays,
non-seulement d'une législation politique, mais d'une législa-
tion eivilc, d'un gouvernement régulier, d'une administration?
RKVUE DE PARIS. 219
De même que tous les observaleurs élrangeis qui ont avant lui
étudié l'Espagne , M. le baron Demhowski garde sur ce point
un silence absolu. Les séances du congrès ne lui inspirent qu'un
petit nombre de traits satiriques , tracés en passant d'un crayon
spirituel et facile , et qui atteignent indistinctement les procerès
et les procuradorès. On s'étonne de la pénurie que l'Espagne a
jusqu'ici éprouvé en fait d'hommes politiques : c'est bien à tort,
selon nous , car il nous semble que la cause de cette pénurie
déplorable ressort d'elle-même des événements qui ont eu lieu
depuis un demi-siècle de l'autre côté des Pyrénées.
Les hommes politiques de l'Espagne se rangent dans trois
catégories fort distinctes que le temps lui-même s'est chargé
d'établir : les vieux tribuns et les vieux généraux de 1808 et
de 1812, —les procerès et les procuradorès qui ont atteint leur
maturité de 1812 à 1825, — les jeunes gens élevés pendant
l'émigration à Paris et à Londres , et qui se sont produits dans
les deux chambres , dans le gouvernement civil, dans l'armée,
immédiatement après la mort de Ferdinand VII. Les hommes
(le 1808 et de 1812 ont donné dans ces dernières années
le scandale de toutes les palinodies et de toutes les faiblesses.
Est-ce à dire , pour cela , qu'ils aient usurpé, il y a trente ans,
leur réputation de courage et de patriotisme? Non , sans doute.
Malheureusement, dans les temps qui ont suivi, la plupart ont
essuyé des persécutions atroces exercées contre leur fortune ,
contre leur honneur, contre leur vie , par leurs anciens frères
d'armes aussi bien que par leurs vieux adversaires j et ces per-
sécutions, qu'ils ont rendues avec usure quand ils en ont eu
l'occasion, avaient presque toujours pour prétexte de futiles
dissentiments dont personne en France ou en Angleterre n'au-
rait songé à s'émouvoir, et qui cependant font dresser encore
en Espagne d'interminables listes de proscription. Il est évident
qu'à la longue de pareilles vicissitudes ont dîï plonger ces
hommes dans le pire des scepticismes , lescejjticisnie politique
qui, dans un pays si peu avancé, aboutit en plein à la plus pro-
fonde démoralisation. Nous avons assisté en 1855 A une sim|)!e
conversation qui eut lieu à Bagnères entre cinq ou six émigrés
français de 1790, et deux Catalans, députés aux cortès de 1812
par leur province, qui leur conféra plus tard le même mandat
pour les cortès de 1837. Les uns et les autres avaient vécu en
SI.
250 REVUE DE PARIS.
Espagne sur le pied de l'intimité la plus complète, avant et pen-
dant les guerres de l'indépendance, et vous pensez bien que les
premiers ne se firent point faute de questionner les seconds au
sujet de leurs amis communs qu'ils avaient perdus de vue de-
puis plus de vingt ans. Or, sur trente Espagnols environ de tout
rang et de toute classe dont les noms furent prononcés dans cet
entretien, nous en comptâmes au moins vingt-cinq qui avaient
misérablement péri , dans les guerres et les dissensions civiles ,
par les exécutions militaires, par la potence, parla colère de
la soldatesque ou de la populace; et, à l'embarras que faisait
éprouver à nos deux interlocuteurs le souvenir de ces catastro-
l)hes particulières , il nous fut aisé de comprendre qu'il éveil-
lait en eux plus d'un regret et plus d'un remords.
Nous ne citerons que pour mémoire' les hommes qui ont
achevé leur éducation de 1812 à 1825. Ils forment dans les
deux chambres le troupeau des auditeurs et des votants ser-
viles, obéissant en silence à l'opinion qui domine, qu'elle vienne
(lu ministère, des bancs de l'opposition, de l'armée ou des
masses, peu importe , pourvu qu'elle se produise avec une cer-
laine^énergie. En parlant de leur éducation , nous craignons
fort d'avoir employé un mot souverainement impropre : le seul
trait caractéristique de leur éducation, c'est qu'ils n'en ont pas
reçu du tout. Cela se conçoit sans peine si l'on tient compte
des calamités et des troubles parmi lesquels ils ont grandi.
Nous exceptons trois ou quatre personnages, hors d'état en ce
moment de servir l'Espagne par la raison qu'ils vivent dans
l'exil. Quant aux hommes nouveaux , élevés à Paris et à Lon-
dres, c'est bien autre chose, vraiment. Pour ceux-là, du moins,
on ne peut pas dire que l'éducation leur ait manqué. Leurs ar-
dentes natures méridionales se sont assimilé à leur aise les
idées générales par lesquelles se développent et prospèrent les
deux grandes sociétés constitutionnelles de l'Europe; tous ont
lepassé les monts la tète remplie d'une exagération facile
à comprendre, mais du reste ayant dans le cœur les mobiles
de désintéressement et de patriotisme qui, chez les nations
moins agitées et dans des temps plus calmes , font les meilleurs
et les plus utiles citoyens. 11 est arrivé cependant qu'ils ont été
les premiers à recourir aux moyens illégaux, aux ex[)éd!ents
extrènaes, aux mesures violentes, quand les événeincnls les (»nt
REVUE DE PARIS. 251
contraints de renoncer à leur bagage d'idées et de formules
importé de Londres et de Paris. Pourquoi s'en étonner? N'est-
ce pas là une réaction naturelle dans toutes les âmes humaines,
ol, en particulier, dans ces âmes fougueuses où sommeillaient
les insUncls et les ressentiments espagnols? Comment auraient-
ils.conservé leur sang-froid , ces gouverneurs fashionables qui,
(lès leur installation dans les villes qu'ils se proposaient d'ad-
ministrer sur le patron d'une sous-préfecture française, se
voyaient brutalement débusquer et traquer à coups d'escopette
par quelque sale guérilla? Comment auraient-ils gardé le res-
pect des traditions parlementaires , ces élégants discoureurs
({Ui , à l'endroit le plus redondant , à la plus sonore période de
leur harangue, et au moment peut-être où ils rêvaient de Ca-
mille Desmoulins et de Barnave , moins la Conciergerie et la
place Louis XV , se sentaient réveillés en sursaut et jetés à
bas de la tribune par le bras nerveux d'un Legendre valencieu?
N'allez i^s tirer de tout ce qui précède la moindre induction
défavorable au caractère national. C'est un axiome vulgaire,
que les événements font les hommes : quels hommes auraient-ils
doncpu susciter en Espagne où, dans l'espace de quatre siècles,
se sont amoncelés plus dabus que dans le reste de l'Europe durant
(juinze cents ans? Quel travail aurait pu s'y opérer, sinon ce
travail de décomposition et de ruine, ces déchirements profonds
qui torturent les peuples vieillis, de la tète au cœur, du
cœur aux entrailles , mais par lesquels s'enfantent les mœurs
nouvelles et les nouvelles institutions? C'est d'hier seulement
que l'heure de la réorganisation a sonné : pourquoi les terribles
ouvriers qui ont déblayé le sol, se pénétrant de cette autre
mission qui commence, sollicités à l'entreprendre par les vœux
si douloureusement éprouvés et pourtant si opiniâtres de leurs
concitoyens, ne deviendraient-ils pas capables de l'accomplir?
Noble nation, réservée sans aucun doute pour toutes les gloires
et pour toutes les fortunes ! Plaise à Dieu que ses législa-
teurs, abjurant leurs haines personnelles, se décident enfin
à tirer parti des inappréciables ressources de son génie et
de son territoire ! Puisse-t-e!le bientôt ne plus faire entendre
ce cri émouvant que M. Dembowski a recueilli partout sur son
passage : Oh! si Espana tuviera su Napoléon! — Oh ! si
l'Espagne avait son Napoléon !
252 REVUE DE PARI .
Nous avons dit que le livre de M. Dembowski reproduit avec
une scrupuleuse exactitude les mœurs et les usages de la Pé-
ninsule. Cliaque page a sa piquante anecdote, sa curieuse
légende, sa petite comédie, son petit drame. Le principal
mérite , ou , si l'on veuf, le plus grand cliarme des faits racontés
par M. Dembowski, c'est qu'avant lui ils étaient complètement
ignorés en France, à l'exception toutefois de l'inévitable combat
de taureaux de Madrid ou de Tolède , des sérénades obligées
de Grenade ou de Saragosse , et de trois ou quatre souvenirs
historiques qui ont déjà trouvé place dans la plupart des livres
publiés sur l'Espagne, à dater de 1800. Parmi les récits qui
nous ont le plus frappé, nous citerons la description d'une
mascarade politique parodiant, à \3ipuerta del Sol, don Carlos
et sa cour , généraux , ministres , moines et chapelains , au mo-
ment où Gomez menaçait Aranjuez et l'Escurial ; d'une fête
d'étudiants à Séville ; d'une foire de gitanos aux environs de
Ségovie ; du zortcico guipuzcoan, espèce de ballet officiel gra-
vement dansé, les jours de fêtes et de réjouissances publiques,
par les plus respectables membres de Vaxuntamiento,t\. ^
avant tout, l'horrible prouesse à\i jjosadero d'Echarri-Arranaz,
dans l'ingrate et sombre vallée de la Vorunda, lequel se vante
à notre voyageur d'avoir fait fusiller , étant officier de Zuma-
lacarregui, un alfière christino dont il avait été longtemps le
camarade de pension à Vittoria. On n'imagine guère à l'étranger
combien il s'est répandu de sang en Espagne pendant la der-
nière guerre de sept ans. Nous avouons, pour notre compte,
que nous nous sommes souvent indigné des plaisanteries indé-
centes soulevées dans les petits journaux de Paris , de 1833 à
1840, par les proclamations de Valdès ou d'Espartero , les
marches et contre-marches d'Alaix et de Gomez, les banclos
de >'ogueras ou de Cabrera. ?s^ous avons encore devant les
yeux le pâtre catalan qui , nous montrant sa vallée , une des
plus pauvres de la province, et que les carlistes avaient pour-
tant envahie cinq fois, sécriait dans le rude patois de se.;
montagnes : « Nos pères se plaignaient que cette seii fût sté-
rile; il faudra bien qu'elle soit féconde , maintenant qu'elle a
pour engrais les cadavres de leurs enfants ! »
Nous regrettons que le défaut d'espace nous empêche de rap-
porter un quelques-uns des usages observés par M. le baron
REVUE DE PARIS. 253
Deiiibo\yski , el qui , dt; l'un à Taulie boul de la Péninsule ,
impriment un cacliet d'originalilé ineffaçable aux moindres
actions, aux moindres passions, aux moindres sentiments. Il
n'est pas de terre en Europe qui soit aussi riche de poésie que
l'Espagne , poésie vigoureuse qui est , à vrai dire , la vie même
du peuple, immortelle comme Tàme humaine, dont elle est à
la fois l'effusion la plus douce et le plus chaud rayonnement,
rires et pleurs , bruits et lumières, transports et angoisses,
joies ardentes, araères tristesses, chants d'amour et de guerre,
drame incessant de Calderon ou de Lope , dont les beaux es-
prits castillans ne savent plus rejjroduire les sombres épisodes,
comédie de Miguel Cervantes, sentencieuse et bouffonne comme
h l'époque où l'écrivait le soldat mutilé de Lépante, mais qui,
depuis deux siècles, court toute seule et à l'aventure les hôtel-
leries et les gentilhommières , les carrefours des forêts et
ceux des grandes villes , des plateaux crayeux que surmontent
les moulins à vent de la Manche aux plus vertes ravines de la
Navarre et du haut Aragon. Voici des couplets chantés par les
chapelgorris hàlés d'Espartero , la veille même des batailles
décisives : on verra s'il est possible de mieux peindre l'admi-
rable sufrimienlo du soldat espagnol , mélange bizarre de ré-
signation, de mélancolie et de gaieté, avec lequel il endure les
privations et les misères d'une guerre d'extermination :
« Avec du riz et de la morue , — ils prétendent me nourrir.
— Je mourrai donc de faim ! ~ Mais vive la liberté , — avec
ùii riz el de la morue !
» Depuis huit mois point de paye, — pas même l'espoir de
la toucher! — Je mourrai donc de faim! — Mais vive la li-
berté! — Depuis huit mois point de paye!
« Si la diète prolonge la vie, — comme dit le proverbe, —
les pauvres soldats qui font cette campagne, — quelle longue
vie les attend , — si la diète prolonge la vie !
» Avec les moustaches de Carlos , — nous ferons un pinceau,
pour faire le portrait de <:hristine, — et de la reine Isabelle,
— avec les moustaches de Carlos ! o
A la poésie abondante des mœurs et des légendes, nous ne
voulons point comparer aujourd'hui la poésie des livres , qui
se meurt, ou peu s'en faut, à Madrid , à Valence , à Léon. La
2o4 REVUE DE PARIS.
littérature espagnole aurait pourtant peu de peine à prendre
rang parmi les plus vivaces, si elle pouvait se résoudre à s'in-
î=pirer franchement des fastes d un pays où le bon et le beau
n'ont qu'à se produire pour se développer et grandir. Pour-
quoi s'épuise-t-elle à travestir, sous prétexte de les traduire,
les drames de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny. d'Alexandre
Dumas, et jusqu'à ceux de M. Joseph Bouchardy? Pourquoi
mettre en pièces Byron, Alfred de Musset, Lamartine, et
coudre ensemble des centons disparates parmi lesquels tout se
raèle et se heurte, la passion qui blasphème , le caprice qui
raille, la philosophie qui rêve, mais la passion d'un autre
peuple, le caprice d'une autre langue, la philosophie d'une
autre société? Qu'ont à démêler, je vous prie, les vaudevilles
<?e M. Scribe avec les pompes latines et les splendeurs arabes
de ce magnifique dialecte castillan dont les sonorf^s ampleurs
engloutissent les frêles élégances, les petites grâces boudeu-
ses, les mesquines péripéties du Gymnase, ni plus ni moins
que si les jeunes premiers du théâtre del Principe , chaussant
les aspargatas sévillanes et se coiffant du sombrero raadri-
iègne , s'enveloppaient tout entiers dans les immenses plis du
manteau catalan ? Mais voici la paix qui renaît, la paix féconde
des peuples qui se régénèrent : il faudra bien que l'Espagne,
grâce au libre épanouissement des facultés nationales, rede-
vienne ce qu'elle était avant Charles IV, la patrie des grands
poètes et des grands romanciers. La littérature française elle-
même, qui s'éprend chaque jour davantage de ses gloires et
de ses infortunes , provoque déjà par des essais remarquables
celle vaste restauration. Dieu veuille qu'une pareille initiative
n'échoue point par les exagérations qui ont déconsidéré des
efforts tout à fait semblables . de 1780 à 1830 ! Ne publiez que
des études exactes et consciencieuses , vous n'aurez pas à
craindre cet humiliant discrédit. Ne vous engagez pas à la
hâte dans les provinces, méridionales trop rapidement explo-
rées jusqu'ici pour que l'on ait pu saisir leurs mœurs et leurs
tendances. Il a paru , depuis 1850. d'innombrables volumes où
il est question de l'Andalousie, de Murcie, de Grenade, de Jaën,
des deux Caslilles : si l'on excepte quelques récits de voyage ,
est-il un seul de ces volumes dont on poursuive jusqu'au bout
la lecture?
REVUE DE PARIS. 255
Quel besoin de se tant presser ! quel besoin sui'tout d'aller
si loin chercher !a vieille poésie péninsulaire, au risque de la
dénaturer, quand nous l'avons à nos portes, le long de nos
frontières , dans ces belles provinces du Nord que les touristes
vulgaires traversent à la course, les yeux au Midi, l'esprit et le
cœur en avant sur le grand chemin de Madrid ; presbytes qui
ne découvrent rien autour d'eux dont les lettres françaises
puissent faire leur profit , tant que le mayoral n'a pas dételé
ses mules à l'un des faubourgs de Tolède, et qui, de Barcelone
la Libre , de Saragosse la Noble, de la féodale Pampelune ou
delà sarrazine Calatayud , n'aperçoivent distinctement dans
leurs rêves anticipés que ce qui est à Grenade ou à Cadix ! No-
tre littérature souffre plus qu'on ne pense de celte négligence
inexcusable. Un exemple sur vingt répondra d'avance à toutes
les objections : on a souvent entrepris l'histoire du midi de la
France, et l'on a toujours échoué ; le moyen qu'il n'en fût pas
ainsi ! Comment aurait-on l'intelligence de cette histoire, quand
on ne se met pas en devoir de la relier étroitement à celle de
l'Espagne du nord? Gravissez le premier pic venu , en France
ou en Espagne , et puis reportez vos regards à un passé de
trois ou quatre siècles : vous verrez bien qu'il est impossible
de scinder les annales des populations qui habitent les deux
versants, et de tracer à travers leurs traditions et leurs chro-
niques la ligne de raison établie par la politique entre les deux
royaumes , à travers les neiges et les sapins. Qu'est-ce donc qui
séparait , il y a trois cents ans , la Navarre française de la Na-
varre espagnole, le Roussillon de la Catalogne, notre petit coin
de Biscaye, entre Oléron et Bayonne , de la grande Biscaye,
entre l'Èbre et la Bidassoa? Ici comme là , mêmes héros, mêmes
races, mêmes mœurs, mêmes croyances j ici comme là, les
monuments ou les débris de l'occupation romaine, de l'inva-
sion gothe, des algarades arabes, des invasions franques , des
luttes féodales et des guerres de religion. Concevez-vous qu'on
neveuille pas se donner la peine d'écrire les drames qui se sont
accomplis , des églises moresques du bas Aragon aux manoirs
crénelés de la haute Guyenne, des tours de Foix aux tours de
Ségorbe , des forêts noires de l'Armagnac aux sites sévères de
la Vorunda? Nous prévoyons un grand élonnement pour l'Eu-
rope, si jamais un historien ou un romancier de génie, pre-
2oG REVUE DE PARIS.
liant possession des montagnes pyrénéennes , comme Walter
Scolt des highlands, reconstruit leurs châteaux, leurs prieu-
rés, leurs communes indépendantes, leurs hospices dans les
neiges, leurs commanderies de Saint-Jean, leurs préceptore-
ries de bons chevaliers (1) ! Héias ! nous n'en sommes encore
qu'à M. Frédéric Soulié et au Comte de Toulouse. Ne désespé-
rons de rien , pourtant. Est-ce que la tragédie grecque n'a pas
commencé à Thespis ?
(1) C'est le nom que la tradilion a conservé aux templiers, parmi
les montagnards des deux versants.
Xavier Durrieu.
HISTOIRE D'UN FRANC.
Peu d'années avant 1850 vivaient , et vivaient fort mal, à
Belleville, deux jeunes gens venus à Paris pour faire leur
chemin. C'est sans doute pour mieux prendre leur élan qu'ils
s'étaient logés à la barrière , entre trois ou quatre cours et six
ou huit jardins. Excepté Dieu , qui pouvait supposer que ces
deux pauvres provinciaux s'occupaient , dans le fond d'un pa-
villon , de la grande pensée de parvenir? Après tout, Napoléon
n'était guère mieux installé lorsqu'il vint à Paris pour la pre-
mière fois. Ce n'est pas le pot qui fait la fleur ; elle se fait oîi on
la place , pourvu qu'elle ait en elle de quoi devenir grande et
belle.
Cette comparaison est complètement fausse comme la plupart
des comparaisons; on va le voir.
Qu'étaient spécialement venus faire à Paris nos deux jeunes
gens, tous les deux du même âge, vingt-deux ans, tous les
deux pauvres, tous les deux assez vifs , assez spirituels , i)Our
ne pas démentir leur origine méridionale? Vous croyez l'avoir
deviné. Ils venaient faire, supposez-vous, de la peinture,
parce qu'on leur avait donné à chacun un rameau de laurier, le
jour de la distribution des prix de dessin , au collège du chef-
lieu. Vous vous trompez. Alors , direz-vous , ils accouraient à
la voix de monsieur tel ou tel , grands distributeurs de brevets
d'immortalité, pour faire des vers ou de la prose, faute de
mieux. Ce n'est pas cela. Par extraordinaire, nos deux amis
n'étaient ni poètes ni peintres , et , s'ils étaient destinés à mou-
rir à l'Hôtel-Dieu, ce n'est ni Gilbert, qui se nourrissait de clefs,
5 22
258 REVUE DE PARIS.
ni Chatterton, qui ne se nourrissait de rien du tout, qui devaient
faire leur lit.
Marc et Marcelin étaient deux natures moins choisies , moins
exceptionnelles. Nés dans une ville industrielle, ils en avaient
sucé le gaz. Leur esprit s'était tourné vers la physique et la
chimie , monde nouveau qui se lève à l'horizon et dont on a à
peine aperçu la cime des montagnes. Penchés dès l'enfance sur
les fourneaux de leurs pères, ils avaient d'abord admiré , avec
la curiosité naïve du premier âge, les phénomènes de la fusion,
le plomb coulant en ruisseaux d'or, l'argent frétillant au fond
du creuset comme des poissons au fond d'un lac; ils avaient
appris ensuite à connaître la valeur des métaux, devenus objets
de commerce, soumis à toutes les applications de l'industrie.
Plus tard ils découvrirent que la science pouvait tirer bien d'au-
tres partis de ces choses dont leurs pères ne savaient extraire
qu'un profit borné cora'me leur esprit, comme leurs pauvres
connaissances de sous-préfecture.
C'est Marc qui dit le premier à Marcelin :
— Nos pères font de la physique et de la chimie sans le
savoir. Les bonnes gens ignorent les bancs de diamants auprès
desquels ils passent tous les jours.
— Tu es ambitieux, dit Marcelin à Marc.
— Et toi? répliqua Marc.
— Moi aussi , répondit Marcelin.
— Nous sommes bons chimistes tous les deux , reprit Marc ,
nous en savons plus dans le petit doigt que tous les industriels
du département, dont nous sommes pourtant les très-humbles
vassaux du côté de la fortune.
Oui, cela est ainsi, reprit Marcelin en soupirant. Mais qu'y
faire? As-tu découvert un agent chimique pour décomposer les
ingrats, dissoudre les faquins et vaporiser les fripons?
— Non , répondit Marc j mais j'ai trouvé le moyen d'être
aussi heureux , aussi riche , aussi puissant qu'eux sans être vo-
leur.
— Mon ami, vends tout de suite ton secret au gouvernement.
Mais tu plaisantes , et je plaisante comme toi.
— Je ne plaisante pas , et la preuve , c'est que je vais te con-
fier ma recette. Allons à Paris , et livrons-nous à l'étude de la
chimie et de la physique; tout est à faire dans ces deux
REVUE DE »>ÀÎ\IS. 2S^
sciences, avec lesquelles l'empire n*a su fabriquer que de la
poudre à canon et la restauration que du sucre de betterave.
J'entrevois des merveilles derrière ce rideau de S'>Zi de vapeur,
de fumée ; rideau léger, et qu'un souffle du génie peut empor-
ter au loin. Nous le repousserons. Quel pauvre théâtre pour
nous que cette ville où nous avons eu le bonheur de voir la lu-
mière, ville où Ton fait du fer avec du fer, du plomb avec du
plomb , du cuivre avec du cuivre ! Oh ! les illustres sorciers, les
radieux magiciens! Avec ces métaux, je ferai tout, moi ; nous
ferons tout , nous autres ! car loi et moi, nous sommes insépa-
rables. Je ne veux que voir le dôme de l'Institut.
— C'est donc à Paris que tu veux aller?
— El où donc? Y a-t-il une autre ville au monde?
— Mais nous n'avons pas cinq cents francs à nous deux.
— Sais-tu si Colomb avait deux piastres seulement lorsqu'il
découvrit l'Amérique?
— Mais il a découvert l'Amérique , et après lui....
— Il y a tous les jours des Amériques à découvrir. Ah! tu
crois que tout ce que Dieu a caché se borne à trois mille lieues
de terre , commençant et finissant par une mer glacée ? Mais ,
après lui, songe à toutes les autres Amériques découvertes. La
culture et la propagation de la pomme de terre, — Amérique!
La vapeur appliquée à la navigation, — Amérique! Le gaz
éclairant nos villes, le gaz qui dormait depuis le déluge sous
une épaisse croûte de charbon , — Amérique ! En morale, en
littérature, en sciences, que d'autres Amériques à révéler au
monde !
— Je m'embarque avec toi, nouveau Colomb, s'éct-ia Marcelin.
A quand le voyage?
— Tout de suite, répondit Marc. N'attendons pas que l'âge
nous envoie le découragement, ou, qui pis est, une femme à
épouser ; les femmes , ces gouffres de tant de beaux génies ,
sirènes qui commencent par séduire ceux qu'elles doivent dévo-
rer. Je parle des femmes légitimes.
Les deux amis se dirent une foule d'autres choses, mais aucune
ne put les détourner d'aller chercher foitune à Paris.
Enfin Marc aperçut le dôme de l'Institut.
— Il sera â nous ! s'écria-t-il en mettant le pied sur le pont
des Arts.
260 REVUE DE PARIS.
— Messieurs, messieurs, leur cria Tinvalide, c'est deux
sous !
L'enthousiasme de Marc reçut un seau d'eau glacée.
— Toujours de l'argent! dit-il en payant rinvaiide.
— Si jamais rinstilut est à nous, reprit Marcelin avec le
calme d'un calculateur, je ferai construire des boutiques dans
les pavillons latéraux, et, après avoir élevé de deux étages
le corps principal , je le louerai à des Anglais qui payent
bien.
— Profanation ! s'écria Marc. Et la science n'aura plus de
temple, plus d'asile ! Je veux l'Institut pour y appeler tous les
savants, tous les véritables savants, ceux auquels l'intrigue et
l'ignorance ferment aujourd'hui les portes. L'Institut n'aura plus
de portes.
— Tu éviteras par là les contributions.
Marchand , boutiquier, trafiquant! dit Marc. Tu seras donc
toujours le même ?
— C'est parce que je ne veux pas être toujours le même que
je parle ainsi , répliqua Marcelin.
Rentrés dans leur petit pavillon de Belleville, les deux amis
songèrent à s'installer. Avec le peu d'argent que leur avaient
laissé le voyage , les commissionnaires et leur propriétaire , ils
achetèrent des instruments de physique et de chimie. Leur labo-
ratoire fut loin d'être complet , car il faut commencer par être
excessivement riche pour devenir un peu riche avec l'aide de la
chimie.
Cependant Marc commença à s'occuper des moyens de perfec-
tionner les verres de lunettes avec lesquels les objets peuvent
paraître visibles la nuit. Il savait que les lunettes de nuit sont
encore à un état informe, malgré l'immense utilité que la navi-
gation en tirerait si elle en possédait de bonnes. Il fondit, il
lima , il combina jour et nuit , mangeant peu , ne dormant pas,
ne sortant jamais.
De son côté , Marcelin travaillait aussi au même objet, mais
avec une ardeur infiniment moins scientifique. Marc avait des
élans, Marcelin des joies secrètes,- Marc poussait des cris, Mar-
celin souriait finement à chaque progrès.
— .le n'arriverai donc jamais ? disait Marc.
— Si jamais j'arrive! nui; murait Marcelin.
REVUE DE PARIS. 261
— Je veux, ajoutait l'un, que ma découverte ravisse , étonne,
soulève le monde savant.
— Je me contenterais d'un petit perfectionnement honnête,
disait l'autre tout bas.
Si Marc ne sortait jamais , comme je l'ai dit , Marcelin s'in-
filtrait dans le monde le plus qu'il le pouvait, tantôt de biais,
tantôt ù plat ventre , toujours adroitement. Il fréquentait les
théâtres , se contentant de l'obscurité du parterre et du simple
voisinage d'un commis marchand ou d'un petit employé.
Ainsi, lorsque Marc ne connaissait encore que l'escalier de
son pavillon, Marcelin possédait son Paris comme un corsaiie
africain connaît les côtes de la Méditerranée.
Au bout de trois mois de veilles, de sueur, — et le mot sueur
est pris ici dans la pénible acception du mot, la sueur de l'ou-
vrier fondu par la chaleur de sa forge, — Marc, desséché,
amaigri, triste, découragé, brisa ses verres en disant : Ma dé-
couverte n'est bonne qu'à un cinquième près ; le cinquième res-
tant est imposeible, du moins à mes forces. Trois mois dévorés
par ce charbon , ces flammes, et par une espérance encore plus
corrosive que ces flammes !
Brisé de douleur, il tomba sur son lit avec la fièvre.
Au même instant Marcelin rentrait j il revenait du spec-
tacle.
— Qu'as-tu ? dit-il à Marc.
— J'ai que nous sommes perdus , ruinés , à deux doigts de
l'hôpital.
— Et l'Amérique? dit Marcelin.
— Il n'y a pas d'Amérique , répondit Marc les larmes au vi-
sage. Notre tentative est une erreur, notre essai une déception.
Ce soir je me suis démontré que les lunettes de nuit telles que je
les rêvais ne sont pas réalisables.
— Ah ! dit Marcelin.
— Comment ! tu ne te désoles pas? tu ne meurs pas de dés-
espoir ?
— Pas de cette fois, répondit Marcelin en sortant de sa poche
plusieurs poignées d'écus au milieu desquels nageaient quel-
ques gracieuses pièces d'or.
— De l'argent? s'écria Marc.
— De l'argent et de l'or , répondit Marcelin.
262 REVUE DE PARIS.
— Et comment?
— Voici comment. Tandisquetu t'occupais de faire des verres
au moyen desquels on y verrait la nuit, moi je m'occupais de
fabriquer , en imitant tes procédés , des verres avec lesquels on
pût y voir le jour.
— Tu es fou.
— Le fou a la parole. Tu cherchais à confectionner des té-
lescopes, et moi des lunettes de spectacle à bon marché. Ton
télescope aurait coûté trois mille francs; ma lunette coule six
francs , six francs de moins que les lunettes ordinaires. Grâce
à loi, la mienne , outre ces conditions de bon marché, a sur
les lunettes dont on fait usage l'avantage de rapprocher de
quelques toises de plus les objets qu'on regarde. Je travaillais
sans le le dire à ce petit perfectionnement. Ce soir j'avais pris
en sortant cinquante lunettes de mon invention. Pendant les
entr'acles, je les ai toutes vendues au théâtre de l'Ambigu. Telle
est la cause de mon indifférence pour ta douleur et de ma joie,
que je prétends te faire partager.
— Malheureux ! s'écria Marc dans un accès de colère, c'est
ainsi que tu te conduis avec moi , avec la science! Tu la dé-
chires, tu rémiettes, tu la vends à des profanateurs tes sem-
blables. Trois mois de veilles, et pourquoi? Pour arriver à
vendie des lunettes de spectacle!
Marcelin ne trouva un adoucissement aux reproches de son
ami qu'en s'endormant, la main étendue sur la pile d'argent
qu'il avait gagnée avec la vente de ses lunettes.
Cette querelle se réduisit, quelques jours après, en un léger
nuage flottant sur l'amitié des deux compatriotes. Le savant
usa de générosité parce qu'il avait du cœur, l'homme habile
employa la finesse parce qu'il avait du savoir-faire, en sorte
que l'un, remis de la fièvre, retourna à ses fourneaux, et que
l'autre, sans cesser de débiter ses lunettes, continua à travail-
ler auprès de son ami.
On s'occupait beaucoup à cette époque des divers emplois
affectables au gaz hydrogène. Paris et Londres s'éclairaient à
celle lumière factice qui, d'égoul en égout , monte jusqu'au
sommet des monuments, et va au haut du ciel surprendre
les secrets de la nuit, dernier coup porté aux dicrètes et
vieilles amours de Diane et d'Endymion , si délicieusement
REVUE DE PARIS. 265
peintes, au salon de celle année 1842, par M. Nestor d'Andert.
Esprit infatigable , Marc se dit : Si cette lumière nouvelle ,
au lieu de ramper dans la terre et au bord des ruisseaux , ton-
jours esclave du tuyau qui l'opprime , pouvait devenir porta-
tive comme le feu, comme l'eau , comme l'air, un problème
des plus beaux serait résolu. Il faudrait que les vaisseaux, par
exemple, pussent, sur mer, s'éclairer au gaz, comme le font
nos maisons sur la terre. L'effort n'est pas au-dessus des
moyens de la science. Tentons.
II reprit ses cornues, ralluma son fourneau, et son courage
monta , comme la flamme de sa forge , au-dessus de sa tête.
Le fidèle compagnon de Marc suivit de l'œil toutes ces opé-
rations difiBciles . qu'il analysa à sa manière , et dont il étudia
les résultats avec des espérances beaucoup moins sublimes,
ainsi qu'on va le voir.
Mille déceptions venaient se jeter en travers des expérieDces
nombreuses essayées par Marc. Tantôt le gaz, soumis à une
agitation trop peu ménagée, afin de pressentir les effets du
roulis, brisait violemment l'appareil; tantôt il s'enflammait
dans le réservoir, se refusant à une émission lente. Alors le
pauvre savant , les mains brûlées , les cheveux roussis , restait
confondu d'anéantissement devant les débris de ses naufra-
ges. Marcelin ne perdait pas si vite courage. « Mon Dieu !
disait-il , Rome ne s'est pas bâtie en un jour ; le fleuve est d'a-
bord ruisseau ; tout vient à point à qui sait attendre, » et au-
tres proverbes dont on vérifie la portée lorsqu'on a perdu les
dents, les cheveux, et quelquefois l'intelligence. Il allait en-
suite se remontrer dans les salons des amis qu'il s'était faits;
et là on le regardait déjà non-seulement comme un homme
fort aimable, mais encore comme un des plus ingénieux physi-
ciens, comme un des plus habiles chimistes de l'époque. Dans
l'art de flatter, il n'avait pas besoin des conseils de Marc. De
préférence il coloyait les hommes ancrés et amarrés au port,
les femmes mûres; il ne critiquait rien, pas même le mal, de
peur d'avoir à se rétracter un jour. Non-seulement il adorait
le soleil levant, mais tout ce qui se levait à quehjue point que
ce fût de l'horizon , la grande ourse ou la croix du sud.
Un soir, selon son habitude, il était sorti pour aller trôner
dans Je monde , laissant son ami , qui maDgeait un hareng sur
264 REVUE DE PARIS.
son enclume, pour tout dîner. Ce repas achevé, Marc sentit un
petit frémissement dans un coin du cerveau j c'était l'idée qui
sonnait, la grande idée, celle qu'on cherche si longtemps,
qu'on finit par aller la chercher dans le tombeau. Il tenait sa
découverte ; il la saisit, l'étalé sur le papier avec deux mots ,
quatre chiffres. Il traduit avec quelques corps chimiques ce
langage inspiré, et le phénomène vient au monde; il est conçu,
vivant, il est palpable. C'est une réalité. Marc a vaincu la dif-
ficulté. Le gaz, la lumière, voyagera sur les mers, oij il ne fera
plus nuit. Quel long soupir il exhala !
L'émotion l'asphyxiait , il avait besoin de prendre l'air, de
se mêler à la vie des autres hommes pour ne pas mourir fou-
droyé. On ne touche pas impunément aux secrets de Dieu. Et ,
comme Archimède courant tout nu dans les rues après avoir
résolu son fameux problème , comme Gibbon allant caresser
ses chiens dans son jardin à une heure après minuit, quand il
eut écrit la dernière ligne de son Histoù^e de la chute de l'em-
pire rotnam , Marc quitta son cabinet et descendit comme un
fou la montagne de Belleville. Sans avoir le sentiment des dis-
tances qu'il parcourut, il arriva au milieu de Paris, dont il
voyait pour la première fois les merveilles après deux ans de
séjour. Le bruit de la rue amortit le bruit de sa tête. Peu à peu
il se calma. Fraîche et ètoilée , la nuit adoucit entièrement l'ar-
deur de son sang. Marc prit alors plaisir à contempler, avec
la curiosité d'un naturaliste descendu dans la cloche à plon-
geur au fond de la mer, les milliers d'objets étalés par l'indus-
trie derrière les glaces transparentes des boutiques. Nous né-
gligerons de dire toutes les satisfactions qu'il éprouva dans
celte revue, pour arriver tout de suite à l'espèce de secousse
dont il fut ébranlé en lisant sur un paquet recouvert d'un pa-
pier bleu : Bougies au gaz. Il était déjà dans la boutique du
marchand. — Qu'est-ce que ces bougies au gaz? demanda-t-il.
— C'est une nouvelle invention , lui répondit le commis.
— De qui est cette invention? — Parbleu! lui dit le commis,
vous revenez donc de la Chine, pour ignorer que les bougies
au gaz et les chandelles au gaz sont de l'invention de M. Mar-
celin, le fameux chimiste. Lisez, monsieur, lisez! — En effet,
Marc put lire sur l'étiquette de chaque paquet : De IHnvention
de M, Marcelin ; chimiste.
REVUE DE PARIS. 265
Éperdu , furieux , Marc sortit de la boutique et franchit
comme un lion la dislance qui le séparait de Belleville. Quand
il rentra dans le pavillon, Marcelin était déjà couché. — Mi-
sérable! lui dit-il, de mon invention tu as fait des bougies el
des chandelles , — de mon invention, si grande et si haute-
ment scientifique. Tu m'as avili, tu m'as volé, tu m'as traîné
dans la boue du petit commerce. C'est pour des chandelles que
j'ai ces trois rides au front , ces doigts brûlés , ces yeux
éteints !
Marcelin lui répondit en balbutiant : — Je voyais que tu ne
parvenais à rien avec tous tes travaux ; j'ai cherché à en tirer
quelque utilité en les appliquant au commerce. Mes chandelles
au gaz m'ont fait gagner trente mille francs. Je vais t'en
compter quinze mille, et tu n'auras plus rien à dire.
— Plus rien à dire ! mais ce n'est pas quinze raille francs que
j'aurais gagnés avec ma découverte, c'est un grand nom, un
nom immortel. Je voulais une couronne, et tu me donnes un
pain ! — Puisque je ne puis pas te tuer, poursuivit-il, je puis
du moins tuer ma découverte , déshonorée d'avance par les
ignobles parodies. — Marc, d'un coup de pied, renversa ses
cornues, et jeta au feu son problème. — Maintenant, sors d'ici,
tu n'as plus rien à me voler.
— Voyons, lui dit Marcelin , apprécie mieux le sens de ma
conduite envers toi. Si j'ai caché avec mystère la composition
de mes bougies et de mes chandelles à gaz , c'est que je con-
naissais la fierté de ton caractère. Tu n'aurais j'amais consenti
à t'associer à l'exploitalion de mon procédé....
— Je le crois bien, murmura Marc.
— J'amais tu n'aurais voulu mettre le pied dans ma fa-
brique.
— Tu as donc une fabrique ? demandaMarc avec éton nement.
— Mais oui..., une toute petite fabrique..., répondit Mar-
celin. Cela ne va pas mal. J'ai des commandes.., je marche...
Si tu voulais renoncer à tes théories pour te livrer entière-
ment à la pratique, je n'aurais que du plaisir à te donner une
part dans les intérêts de ma maison.
— Ah ! lu me protèges, monsieur Marcelin !
— Non... , tu ne veux pas comprendre le côté sérieux de la
viej écoute....
5 . 23
266 REVUE DE FAUIS.
— Allons! le marchand de chandelles se fait philosophe et
me moralise.
— Je ne te moralise pas; mais je voudrais que comme moi
tu songeasses un peu plus à l'avenir. Tout se tient aujourd'hui :
la politique et le commerce. Celui qui est riche est électeur.
Soyons électeurs . et le député de notre pays nous courtisera.
Il voudra nos voix, nous les lui donnerons : mais de son côté,
il nous fera nommer fournisseurs de bougies à gaz de la mai-
son du roi, des princes el des princesses. Services pour ser-
vices.
— Tu as donc de l'ambition ?
— Voilà , Marc , la queslion que je t'adressai . le jour où lu
me proposas de t'accompagner à Paris; tu me répondis : Oui ,
et toi, en as-tu ?
— Cette ambition que j'ai encore , reprit Marc , n'est pas
d'être le boutiquier des grands et d'entrer en concurrence avec
les épiciers de Paris; mais c'est Tambilion des Vauquelin, des
Lavoisier, celle d'élever la France scientifique au premier rang
des nations. C'est pour cela que, moi aussi, je veux devenir,
non pas simple électeur vendant ma voix pour vendre des
chandelles ou des lunettes de spectacle, mais député et pou-
vant dire à la France, sans l'inteimédiaire des journaux, tou-
jours si avares de justice, mes grandes, mes utiles découvertes.
Car ne crois pas que je sois un rêve-creux , un alchimiste , un
astrologue; je veux l'utile, mais je le veux immense, infini ,
faisant le bonheur de tous , comme Parmentier et Jenner le
trouvèrent, et non l'utile comme tu le poursuis, propre à en-
richir toi seul.
— Et pour t'enrichir, toi aussi , Marc.
— Moi ! Encore une fois cesse de m'associer à tes calculs dé
droguiste. Ils ne m'inspirent que du dégoût. Je t'ai dit de sor-
tir tantôt. J'ai été dur, j'étais en colère. Tout simplement sé-
parons-nous. Tu es l'homme de la fabrique, va à la fabrique;
moi je suis l'homme du laboratoire , je reste ici. Sans nous
haïr, sans nous nuire, tâchons de vivre l'un sans l'autre.
— Puisque tu le veux, dit Marcelin, nous nous séparerons.
Aussi bien nos goûts son différents, nos opinions ne se ressem-
blent pas, ajouta-t-il, voyant que tout espoir de rester auprès
de Marc pour lui dérober d'autres secrets devenait impossible.
KEVUE DE PARIS. 267
Mais , comme lu Tas dil, nous ne nous nuirons pas pour cela.
Nous nous retrouverons dans les occasions difficiles où nous
aurons besoin l'un de l'autre.
Le lendemain malin , Marc et Marcelin se firenl leurs
adieux.
Marcelin aurait depuis longtemps provoqué cette séparation
s'il n'eût toujours été retenu par la pensée de dérober quelques
étincelles au vaste foyer de connaissances de son ami, quelques
miellés , quelque savant procédé, susceptible de devenir sous
sa main une pommade, un onguent, un élixir, un cirage. Il
s'établit dans sa fabrique , au milieu de l'élégant appartement
qu'il s'était fait meubler. Du baut de son lit de palissandre, il
put voir courir, travailler ses nombreux ouvriers, et lire, en
attendant son déjeuner, son journal d'opposition.
En 1830, tout bon petit commerçant était dans l'opposition.
Ame généreuse et bonne autant qu'elle était parfois ardente,
Marc regretta son ami Marcelin, son compatriote , son compa-
gnon de misère, son complice d'indépendance , son frère dans
les travaux du laboratoire, quand ils regardaient tous les deux
au fond du creuset en fusion s'il allait en surgir une pierre
brute ou une étoile élincelante. La grande science est comme
les grandes pensées , elle se loge au cœur. Marc laissa tomber
une larme en se voyant seul dans le pavillon.
A quelques jours d'intervalle, le volcan sur lequel on dansait
éclata. Mais les danseurs ne furent pas brûlés. C'était la révo-
lution de 1830. On en connaît Tbistoire et le roman; on en
connaît même la morale. Laissons donc les généralités. Pour-
quoi Marcelin avait-il appelé de tous ses vœux cette révolution?
Dans quel intérêt avait-il jeté un pot de fleurs sur la tète d'un
pauvre Suisse qui ne lui faisait rien ?
De son côté , pourquoi Marc était-il sorti de son atelier pour
aller croiser des balles avec un régiment de ligne dans le fau-
bourg Sainl-Anloine ? Quel était son espoir en renversant le
gouvernement et en recevant un coup de feu au genou , horri-
ble blessure qui le coucha pendant deux mois sur un lit de
l'hùpital Saint-Louis?
Voici pourquoi.
Marcelin, voulant devenir électeur et ne payant que deux
cents francs de contribuiions, s'associait pour abattre une (ly-
268 REVUE DE PARIS.
nastie qui n'acceptait que des électeurs à cent écus. Le pot de
fleurs avec lequel il tua un Suisse signifiait ceci : Je veux être
électeur à deux cents francs. Comme si le malheureux Suisse
y pouvait quelque chose î
Ce que voulait Marc se devine : Tavénement de toutes les
intelligences, leur entrée à la chambre à la faveur du libre
choix de tous les citoyens. Puisque les marchands de draps, de
toiles, de savon, de cuirs, de vermicelle, puisque les chape-
liers, les carrossiers, les tailleurs , et tout ce qui vend et tra-
fique a le droit , de par l'argent , d'être éligible , je veux me
ballre pour que le savant, dont les procédés perfectionnent
le drap, rendent la toile plus blanche, le savon plus doux, soit
aussi reconnu digne de s'asseoir à la chambre des députés en-
tre un tanneur et un carrossier.
Marcelin obtint ce qu'il désirait : il fut électeur à deux cents
francs.
Pour avoir écrit ce qu'il désirait, pour avoir exprimé dans
une brochure , deux mois après la révolution de 1830 , le motif
pour lequel il s'était fait meurtrir le genou, Marc fut arrêté
et traduit devant le jury.
Savez-vous quel était le chef de ce jury appelé à juger
Marc pour délit de presse? C'était Marcelin, Marcelin lui-
même !
Il est à peine besoin de vous dire que Marc, accusé d'a-
voir excité à la haine et au mépris du gouvernement du roi,
fut condamné à trois mille francs d'amende et six mois de
prison.
— Monsieur, lui dit le chef du jury après la condamnation,
le jury, ayant égard à vos bons antécédents d'homme labo-
rieux, a reconnu des circonstances atténuantes. Mais que l'a-
venir vous rende plus sage. Retournez à vos travaux.
Honorable marchand de chandelles!
Douloureusement affecté de la condamnation de son fils, le
père de Marc mourut peu de temps après. Marc alla en prison.
Il passa sous la voûte de l'antre de Sainte-Pélagie, tenant dans
une main un traité de physique et ayant à l'autre main un bou-
quet de fleurs de la saison. 11 était calme et serein comme So-
crale la veille de sa mort.
Juré et électeur, Marcelin fut presque aussitôt nommé capi-
REVUE DE PARIS. 269
taine de la garde nationale. Il donna un grand dîner où Ton
vit du Champagne frappé.
Du malheur de Marc il sortit pour lui une satisfaction aussi
grande que peu désirée. En mourant, son père lui laissait quel-
ques petites portions de vigne , quelques morceaux de terre de
quelque valeur, enfin, si ses calculs ne le trompaient pas, de
quoi être électeur. — Ah ! si je suis électeur, se dit-il , je par-
lerai du moins dans les réunions et là je dirai tout ce que je
ne puis ni écrire ni aller proclamer à la chambre , où pour en-
trer il faut payer cinq cents francs !
Sorti de Sainte-Pélagie , Marc supputa tous ses biens, les
petits et les moyens, additionna les diverses sommes qu'il
payait comme impôt direct à l'Étal , et il découvrit qu'il s'en
fallait d'un franc pour qu'il eût le droit d'être électeur. Il
payait cent quatre-vingt-dix-neuf francs, ni plus ni moins. Il
revint sur ses calculs, les vérifia, les recommença de nou-
veau; toujours ce franc ne se trouvait pas, faisait défaut,
restait en arrière. C'est qu'il ne payait pas ce franc sans lequel
il ne pouvait être électeur ! Pour un franc ! Pauvre Marc ! pos-
séder toutes les connaissances humaines , les avoir agrandies ,
pouvoir les élargir encore et demeurer dans la fatale impossi-
bilité d'être électeur comme son ancien ami Marcelin , lui qui
ne l'était devenu qu'en lui dérobant les fruits de son intelli-
gence !
II serait rentré de nouveau en prison s'il n'eût payé son
amende de trois mille francs. Celte funeste diminution qu'il fut
bien forcé d'infliger à ses biens, non-seulement l'empêcha en-
core plus qu'auparavant d'aspirer à la jouissance de ses droits
électoraux, mais elle lui interdit le moyen qu'on lui avait con-
seillé d'abord : celui d'emprunter une somme avec laquelle il
eût acheté le fragment de propriété qui lui eût servi à augmenter
sa cote électorale. Il emprunta , mais ce fut pour payer son
amende. Or, ses biens se trouvèrent hypothéqués, et, sans
pouvoir trouver à emprunter davantage pour devenir plus
grand propriétaire, il resta dans le même état, c'est-à-dire
électeur à un franc près. Ce franc fut sa muraille de la Chine.
Il n'y avait pas de murailles pour Marcelin. Tout était
plaine et plaine fertile. Électeur, juré, capitaine de la" garde
nationale, il fut créé fournisseur pour toutes les fêtes publi-
270 REVUE DE PARIS.
ques. On le nomma en outre chevalier de la Légion d'hon-
neur.
Les deux anciens amis se virent un jour face à face à l'occa-
siûu d'un délit de garde nationale. Celui qui l'avait commis,
c'était Marc ; celui qui présidait le conseil de discipline où le
délit allait être jugé, c'était Marcelin.
« Messieurs, dit Marc, je ne suis pas un mauvais citoyen,
comme vient de l'avancer M. le capitaine rapporteur, mais je
suis chimiste. Depuis trois jours je m'occupe d'une grands
question qui touche de près à la santé publique 5 je m'occupe
d'établir, par l'analyse, la quantité de poison qui entre dans
les objets de consommation à l'usage du peuple. Ainsi le sel,
le tabac , les bougies, recèlent une forte addition de substances
vénéneuses, additions pratiquées par les vendeurs, fabri-
cants... »
— Au fait! s'écria le président.
« — Le fait, le voici , répondit Marc. Pour arriver à une
solution exacte, j'ai été obligé de soumettre à un feu continu
certaines matières,- précisément mon jour de garde est tombé
le jour de mon expérience. Pouvais-je quitter mon fourneau?
Si je l'eusse fait, l'expérience était perdue. »
— Assez, dit le président j la cause est entendue.
Après avoir recueilli les voix , le président Marcelin con-
damna Marc à trois jours de prison.
Irrité . le pauvre chimiste détruisit une seconde fois les ma-
gnilSques résultats de son expérience. 11 eut tort; mais la colère,
le ressentiment raisonnent-ils?
Le peuple continua et continue à s'empoisonner. De plus en
plus indigné de tant de persécutions , d'injustices , d'humilia-
tions, Marc renonça à l'élude de la chimie pour se jeter tête
baissée dans le tourbillon de la politique. La conviction , chez
lui, s'aigrit en haine , et l'adversaire devint un ennemi. Calme
parce qu'il était heureux, Marcelin fut successivement nommé
colonel de la garde nationale, oÊûcier de la Légion d'honneur,
et enfin député de je ne sais plus quelle ville du Midi.
Riche à millions, Marcelin est aujourd'hui de tous les bals
diplomatiques; on parle de le créer comte de Saint-Marcelin.
Il a fait un riche mariage ; il a un neveu évêque.
Marc, pour avoir écrit des pamphlets au lieu de continuer ù
REVUE DE PARIS. 371
faire de la chimie , est enfermé dans une prison politique où il
mange du pain noir ; il souffre et il maudit.
Que lui a-t-il manqué pour être une des plus belles renom-
mées de la France, un des plus utiles citoyens du monde?
Un franc.
Léow Gozlan.
MÉLANGES.
UNE SOUS-PRÉFECTURE.
Nous avons en France près de quatre cents sous-préfectures
qui sont loin de suffire aux besoins de notre jeunesse. Tous les
avocats mal venus, tous les commis-voyageurs sans emploi
éprouvent depuis la révolution de juillet le besoin d'être sous-
préfets , ce qui cause de très-grands embarras à M. le ministre
de l'intérieur.
Il n'est pas un de nos quatre cent soixante honorables qui
ne couve plus ou moins un petit sous-préfet sous son aile. Le
député trouve profit et honneur à cette besogne , qui donne
une haute idée de son influence et lui assure les voix de tous
les sabotiers qui ont un enfant au collège; les fils de sabotiers
étant aptes aux sous-préfectures comme les autres.
On ne peut vraiment expliquer ce goût prononcé de notre
jeunesse pour les sous-préfectures que par l'amour de toutes
les places en général, que nos Français ont toujours cultivé
avec fanatisme.
Être sous-préfet n'est point du tout divertissant, et Ton ne
fait point fortune à ce métier.
11 s'agit d'avoir toujours prêt son habit brodé pour aller as-
sister aux feux de cheminées ;
De faire passer aux maires les circulaires que le ministre
envoie ;
D'aller une fois l'an faire tirer au sort les jeunes gens de la
conscription ;
REVUE DE PARIS. 273
Et puis , de soigner sans relâche les électeurs qui nomment
le député de l'arrondissement, si celui-ci est ministériel. Vous
êtes libre de vous attacher ces honorables votants par tous les
moyens que votre générosité vous suggère, vous pouvez don-
ner des bals et de grands dîners ; seulement , le buget soldera
très-peu vos dépenses , et le député dont vous soignez les inté-
rêts encore moins.
Si donc vous êtes riche et que vous cherchiez un moyen de
voir bientôt votre dernier écu , prenez une sous-préfecture.
Si , au contraire, vous êtes un avocat sans cause , un méde-
cin sans malade , ou un commis sans ouvrage , et que vous
réussissiez à vous faire nommer sous-préfet, cherchez. en vous-
même le moyen de résoudre ce problème :
Trois mille francs par an étant donnés , vivre honorable-
ment, représenter dignement l'autorité, rendre aux gros bon-
nets de l'endroit les dîners auxquels ils vous auront invités ,
et ne faire de compte ni chez son épicier, ni chez son tail-
leur, etc.
Cette terrible solution, le plus grand nombre de sous-préfets
de France la cherchent à l'heure qu'il est; beaucoup l'ont
cherchée avant eux, d'autres la chercheront encore après eux;
et sans vouloir décourager personne, nous croyons devoir dire
cependant que nul ne la trouvera.
Après juillet, l'assaut général donné aux sous-préfectures
fut des plus divertissants. Il serait difficile de trouver une pro-
fession qui ne fût pas alors représentée dans les sous-préfec-
tures; tout le monde en mangeait. Il y a eu des sous-préfets
qui se sont nommés eux-mêmes et se sont installés. Après avoir
quelque temps gouverné de par leur autorité, ils ont bien
voulu entrer en relation avec le gouvernement de Paris.
Un sous-préfet de cette époque qui s'était nommé à Paris,
mais qui n'avait pas de quoi payer ses frais de voyage, quoi-
qu'il n'eût pas à faire plus de chemin que d'ici à Compiègne,
imagina , pour se procurer quelques fonds , le moyen que
voici :
Il fait apporter à son hôtel un repas splendide, un repas d'a-
dieux auquel il invite le plus grand nombre possible de ses
amis. Il cherche ces amis partout, les prie d'amener quelques
personnes avec eux, car il lui importait d'avoir beaucoup de
274 REVUE DE PARIS.
convives ,• et , la fête finie , quand tous les buveurs avaient la
tète pesante et voyaient trouble , notre homme, qui y voyait
fort clair, enlasse dans une malle les couverts et les plats d'ar-
gent et déguerpit.
Il fit une entrée magnifique dans sa sous-préfecture, et
donna à diner à tout le conseil municipal. Seulement, le res-
taurateur de Paris s'étant mis à ses trousses , le sous-préfet
trouva moyen d'emprunter à un de ses nouveaux administrés
de quoi rembourser le prix des plats et des couverts que le
Mont-de-Piété tenait en gage.
Voilà pourtant où peut conduire Tambilion de représenter
grandement l'autorité ! La chambre des députés devrait y
songer.
La première occupation du sous-préfet, aussitôt après qu'il
a été nommé, c'est de demander une préfecture. Mais, ici,
nous trouvons le démenti le plus complet donné aux paroles de
l'Écriture : «frappez, et on vous ouvrira; demandez, et vous
obtiendrez. « Le sous-préfet frappe beaucoup et demande en-
core davantage, mais il obtient encore moins.
Naturellement porté à exagérer son importance aussitôt qu'il
voit son nom inscrit dans YAlnianach royal, il s'imagine vo-
lontiers que sa puissance n'a pas de bornes , et non content de
demander pour son propre compte, il demande encore pour
tous ceux de son arrondissement qui désirent des bureaux de
tabac et des directions de postes. C'est seulement une année
après le jour de son installation qu'il s'aperçoit enfin qu'un
sous-prefet n'obtient rien , et qu'il vocifère contre le régime
représenlatif à qui nous devons les députés.
Le jour n'est pas loin , sans doute, où nous verrons paraître
un pendant à la fameuse brochure de Sieyès : Qu'est-ce que
le tiers? qui aura poui- titre : Qu'est-ce qu'un député ? Tout.
Qu'est-ce qu'un sous-préfet? Rien. L'auteur, certainement,
sera un sous-préfet abreuvé d'amertume et de pétitions ren-
trées.
Nous avons eu beaucoup d'hommes de lettres sous-préfets,
mais peu ont pu se faire à la vie administrative. Ils avaient le
tort grave de ne pas porter dans leur cœur les populations qui
leur étaient confiées , et de ne pas i)iésider d'une façon assez
sérieuse les conseils d'arrondissements; aussi sont-ils presque
REVUE DE PARIS. 273
tous revenus ù Paris . préférant la gueuserie d'ici à la gueuse-
rie de là-bas. L'un d'eux avait si bien laissé voir aux respec-
tables habitants de sa sous-préfecture combien il les trouvait
ennuyeux et stupides, que ceux-ci tirèrent le canon sur le bord
de la roule, à son départ, en signe de réjouissance. Jamais sé-
paration ne causa une joie plus vive , et sous-préfet et admi-
nistrés se disaient de grand cœur : Au plaisir de ne pas vous
revoir !
— Quand M. Humann mourut , on ne crut pas devoir priver
un ministre des finances des honneurs de rembaumement, et
M. Gannal fut appelé.
Or , il y avait quelque chose d'aussi pressé que d'embaumer
le ministre, c'était de le remplacer , et son successeur, M. La-
cave-Laplagne , l'homme de France doué de la plus grosse
tête, fut prié pour le bon ordre des affaires publiques, de venir
s'installer au plus vite à l'hôtel des finances.
Dès le soir même, il coucha dans la chambre et dans le lit
de M. Humann, dont le corps avait été déposé dans une
pièce voisine.
Le lendemain matin, iM. Gannal voulut venir vérifier les ré-
sultats de son opération faite la veille , et il alla tout droit au lit
du minisire mort, dont la tête lui parut avoir acquis un volume
extraordinaire.
Pour remédier à ce phénomène tout inattendu , M. Gannal se
mit en devoir de praticjuer une incision , et déjà son scalpel
effleurait le cou de M. Lacave-Laplagne quand celui-ci se leva
tout à coup aux premières atteintes de l'acier, et cria ù
l'assassin.
Du reste, le nom de M. Gannal se trouve aujourd'hui mêlé à
la nécrologie contemporaine,
El il n'y a pas un épicier un peu huppé qui ne prétende, à
l'aide de ces procédés devenus économiques , passer à la pos-
térité, conservé comme un Sésostris.
276 REVUE DE PARIS.
— Puisque M. Delessert est préposé à la justice distributive
des carrefours, il nous permettra de lui signaler une industrie
naissante et dangereuse.
L'industrie des écrasés.
Depuis l'invention déjà perfectionnée du pavage en bois , il
s'est formé une société anonyme pour l'exploitation des acci-
dents en plein air.
Quelques douzaines de mauvais drôles parcourent les chaus-
sées, dans le but de se heurter sans danger à quelque cheval
rais au trot.
Il n'en faut pas davantage pour constater un délit de la part
du cocher , lequel se trouve fort heureux de pouvoir transiger
avec sa victime moyennant indemnité.
Ce métier a cela d'ingénieux, qu'il est très-lucratif et ne
cause aucun mal à celui qui l'exploite.
L'écrasé passe son temps à se faire broyer sous toutes les
voitures; il livre son corps aux mutilations delà roue , se fait
tuer au besoin, et vit honorablement du produit de sa mort.
Que fait donc la police de son œil vigilant? ou, plutôt, que
fait M. le préfet?
En vérité, si cet excellent M. Delessert n'existait pas , il ne
faudrait pas l'inventer.
— Les journaux ont dit que les dames les mieux parées
avaient été les premières à affronter le chemin de fer de la rive
gauche le jour où il a repris son service.
Voici l'explication du fait :
Une petite circulaire engageait chaque actionnaire, dans
l'intérêt de son dividende, à obtenir de sa femme et de ses
filles qu'elles fissent un voyage à Versailles pour donner
REVUE DE PARIS. 277
l'exemple et rimpulsion... Il y a eu des scènes d'iiitérieiu-
fort comiques pour décider ces dames j enfin , on a fait une
levée assez nombreuse, et tout ce qu'on a remarqué de dames
ou demoiselles appartient à la famille actionnaire.
DANTAN ET LE DOCTEUR GANNAL.
Le mois d'avril s'est comporté cette année comme le plus
empressé serviteur de M. Gannal j jamais ce célèbre momifica-
cateur n'a eu une plus riche l'gerbe de gens illustres à rendre
immortels, et sa seringue injectante a répandu dans ces derniers
jours plus de liquide que le puits de Grenelle.
Nous devons confesser que nous ne partageons pas le moins
du monde l'engouement général pour le docteur Gannal et ses
injections. Pour peu que son système se répande en effet, il ar-
rivera que la terre sera bientôt trop petite pour que les généra-
tions nouvelles trouvent à se loger au milieu des générations
anciennes, et il y aura alors d'etfroyables guerres entre les
morts et les vivants qui se trouveront un jour tous embaumés
instantanément et malgré leurs efforts pour échapper au fluide
Gannal.
Le bon Dieu a voulu que nous retournassions en poussière, et
sans doute il a eu de bonnes raisons pour cela. M. Gannal est
venu qui s'est mis en hostilité ouverle avec le bon Dieu, qui,
à ce qu'il paraît, ne doit pas jouer un brillant rôle dans son
duel avec le médecin. Pourtant le Parlhénon a disparu ù peu
près, les pyramides d'Egypte s'en vont par brin chaque jour,
et nous chercherions vainement une bonne raison à donner
pour l'immorlalisation desjambes cagneuses et des faces extrà-
laides des hommes de notre temps.
Nous aimerions beaucoup mieux pour M. Gannal et pour
l'humanité, qu'il eût trouvé le moyen tant cherché, mais
introuvable jusqu'à ce jour, de bien conserver les petits pois
ou les pointes d'asperges ; mais notre docteur phénoménal ne
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278 REVUE DE PARIS.
conserve que des beefsteaks peu ragoûtants et des gigots nau-
séabonds. Il faut en prendre son parti...
On pourrait objecter peut-être qu'il n'est pas sans agrément
de pouvoir conserver les traits des hommes célèbres dont le
pays s'honore, ce à quoi nous répondrons sans hésiter qu'il faut
alors ouvrir incontinent un Panthéon-Gannal avec un suisse à
la porte pour recevoir les cannes et les parapluies, et ceci, dans
le cas où les traits des hommes illustres seraient véritablement
conservés. Mais s'il était vrai, comme l'anecdote que nous
allons raconter tend violemment à le faire croire, que l'injec-
tion Gannal ne conserve pas le moins du monde les véritables
traits des morts, et qu'elle les dénature au contraire , ne
devrait-elle pas être bientôt déchue de sa vogue passagère et
imméritée?
Il faut bien que les grands hommes gannalisés servent à
quelque chose ; s'ils doivent tous ressembler à des noyés nou-
vellement sortis de l'eau ou à des vessies gonflées de vent ,
autant vaut priver la postérité d'un pareil spectacle, que de le
lui préparer en lu^ demandant sa reconnaissance.
L'invention Gannal a eu d'autant plus de succès jusqu'à ce
jour, que les vivants ont en général peu de goût pour les tète-
à-tête avec les cadavres; c'est pourquoi chacun a cru sur pa-
role aux merveilles de l'injection par les artères carotides, et
M. Gannal est passé grand homme sans contestation. Les mou-
rants recommandaient qu'on les gannalisât , persuadés , d'après
la parole du docteur, qu'une fois injectés ils seraient plus beau.x
que jamais pour l'éternité des siècles ; mais voici qui pourra
faire revenir de leur enthousiasme bien des admirateurs du
nouveau système, et les convaincre qu'en fait de conservation
des morts, celui qui est employé depuis un temps immémorial
à l'égard des perroquets est encore le meilleur.
Un des plus riches banquiers de la Chaussée- d'Antin étant
mort il y a quelque temps, sa famille voulut faire embaumer
son corps et faire mouler son masque. Dantan jeune fut appelé
pour diriger l'opération du moulage du masque d'après lequel
il devait exécuter un buste en marbre.
L'empreinte une fois prise , survient M. Gannal , qui,, voyant
encore quelques vestiges de l'opération , se met en grande co-
lère de ce qu'on ait songé à mouler le visage avant que,
REVUE DE PARIS. 279
par rinjeclion de sa liqueur, il eût rendu la vie au cadavre.
Dantan, qui avait des doutes sur les merveilleux efiFets de
l'injection, joue au docteur le mauvais tour de lui proposer de
jsrendre une nouvelle empreinte du visage après que l'embau-
iiiement serait parachevé.
A L'heure qu'il est , les deux plâtres sont exposés dans l'ate-
lier de Dantan. Le premier présente une tête amaigrie et
osseuse, telle que doit être la tête d'un vieillard de soixante-dix
ans qui vient de mourir après une maladie; le second est une
boule, la vraie tête de Lepeintre jeune, avec un peu plus d'em-
bonpoinl , une vraie charge des plus bouffonnes et des plus exa-
gérées.
Une foule de curieux se pressent dans l'atelier de Dantan
pour bien considérer les magnifiques résultats de l'injection
Gannal , qui ne se contente pas de conserver les morts , mais
qui leur donne en outre une santé florissante, une santé à faire
envie aux vivants.
Au fait , puisqu'il engraisse si bien et si rapidement ceux qui
lui sont confiés , pourquoi M. Gannal ne chercherait-il pas les
moyens de rendre sa liqueur susceptible d'être injectée dans
les corps vivants.
La seringue serait alors le symbole de la santé , et le monde
serait plein de joues rosées et rondelettes.
La poésie byronnieune, lymphatique et pleurarde serait tuée
du coup.
TABLE DES MATIÈRES.
Pages.
Thérèse Dunoyer {suite) ; par M. Eugène Sue 5
Le Spéronare (swiYe); par M. Alexandre Dumas. . . . 193
Critique littéraire ; par M. Xavier Durrieu 236
Histoire d'un franc ; par M. Léon Gozlan 257
Mélanges 272
Fin DE LA TABLE.
REVUE DE PARIS. 285
LE FOND DU SAC DE TIMON.
— Un nouveau pamphlet de Timon-Cormeniu , d'abord ba-
ron , puis vicomte de la Haye , vient de paraître. Celui-ci n'a
pas, comme la plupart de ses devanciers, le mérite d'être
amusant. Ce sont les chiffres du budget mis sous les yeux des
contribuables. Or, si l'on a pu dire avec raison que les chiffres
avaient de l'éloquence, on ne s'est jamais avisé de trouver qu'ils
avaient de l'esprit.
Quelques personnes répandent que le farouche et vertueux
Timon , qu'on avait cru jusqu'à ce jour membre de l'extrême
opposition pour cause de refus (fort bête) à lui fait , en 1830 ,
d'une place de conseiller d'ÉtP* , n'a fait une si rude guerre à
la dynastie régnante que parce que M . le duc d'Orléans , duc de
Chartres et colonel à Joigny en 1829, n'avait pas voulu être
parrain d'un de ses enfants.
Nous aimons mieux cette version que l'autre.
— On prête un mot bien profond dans sa naïveté à 31™eThiers.
cette jeune femme si jolie et si incomprise : <.< Ne le laisse pas
épouser de si bonne heure que moi. disait-elle à sa sœur cadette
pour laquelle se présentait un parti fort avantageux cet hiver:
quand on se marie si jeune, c'est comme si on ne se mariait
pas du tout. >
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